JE ME PLAINDRAI A LA KOMMANDANTUR

Une Caennaise comme beaucoup d'autres : Mme BESNIER, mère de Mme CAZIN et de cinq autre enfants. Son mari, officier de carrière, est directeur du Centre d'Accueil du Bon Sauveur.

Toute la famille : fils et filles s'emploient aux secours et au déblaiement.

6 juin              Que de bruits de bombardements en cette nuit du 5 au 6 juin !

Jeanne-Marie revient dans notre chambre nous dire que le ciel est inondé de fusées éclairantes. Elle se figurait qu'elles allaient entrer dans la fenêtre. Mon mari et moi allons voir ce qui se passe, c'est évidemment un gros bombardement sur les côtes. Maurice nous conseille de nous recoucher. Mais à 4 h du matin, toujours le même bruit. C'est tout de même anormal ! Que se passe-t-il ? Sûrement un débarquement...

Sous le bombardement du quartier de St-Jean, le premier avant celui de la nuit l'horrible qui a tout démoli, incendié.

A 13 h 1/2 des nuées de bombardiers apparaissent et les bombes tombent. Monoprix, les Nouvelles Galeries sont soufflées et flambent.

"Photo Marie" présentée page 36 du livre: 1944, Le Calvados en images de Jeanne Grall, Sodim, 1977.

Le 6 juin 13H45, les premières bombes Bd des Alliés, un pharmacien en blouse blanche blessé à la tête, un membre de la D.P. casqué avec son vélo, à droite la façade du magasin Monoprix qui sera rapidement la proie des flammes.

La maison de la rue Jean Romain, la nôtre, est éventrée par une bombe tombée à côté au 16.

Le brave père POUGHEOL - qui sera tué dans la nuit chez lui rue Jean Romain - donne l'absolution aux pauvres filles qui habitent cette maison un peu trop accueillante...

7 juin              Pendant ce temps les réfugiés aux figures hagardes arrivent de partout, rue du Carel, les cheveux blancs de poussière, de plâtre, beaucoup ont du sang sur le visage. Des colonnes de fumée noire montent de la ville...

Une pauvre femme vient à moi j'avais mon brassard de Croix Rouge- ; elle saigne énormément, je la fais entrer, lui coupe une grosse mèche de cheveux, nettoie sa plaie. Elle semble contente, mais toute sa famille part l'air hébété, les yeux pleins de terreur. Où vont-ils ! Ils ne le savent pas eux-mêmes.

Dans la rue, j e réconforte de mon mieux tous ces pauvres gens et leur dis d'aller au Bon Sauveur, couvent qui doit recevoir les réfugiés et qui est tout près.

9 juin              Que devient ma pauvre sœur ?

Vers 15 heures, je vais au Bon Sauveur au poste qui m'a été indiqué. Mon mari y est déjà. Il est Directeur du Centre d'Accueil.

Jean est aux Equipes Nationales, il est chef de main ! Quel travail il a fait! J'ai été plusieurs jours sans le voir.

 Jeanne-Marie se présente aussi au Bon Sauveur mais le Dr LEBAILLY lui demande d'aller avec lui au service de la goutte de lait et cela pendant plusieurs jours sous les bombes la plupart du temps.

Ensuite elle sera aux Equipes d'Urgence au lycée Malherbe. Tous ces jeunes ont été formidables.

Les avions piquent sans arrêt, les bombes tombent partout.

Au Bon Sauveur on réconforte les réfugiés. Ils ont soif, demandent à boire.

Une sœur à la mine rébarbative et je crois mécontente de voir son couvent si grandement envahi leur déclare sèchement :«II n'y a pas d'eau, faites réparer les canalisations et vous en aurez !».

C'était dit si brutalement que je me suis fâchée en lui disant d'être plus douce, de constater dans quel état ils étaient. «C'est mal ma sœur d'être aussi dure».

20 juin           Ma petite amie Cécile s'occupe du ravitaillement. La viande sera distribuée gratuitement, mais ni pain, ni lait. Si du fromage blanc (lait tourné) qui fera longtemps nos délices, surtout avec les quelques fraises cueillies au jardin.

4 juillet           En rentrant au matin le 4, je trouve des Allemands ici, des SS qui veulent les oies et les canards de WAVELET. Je leur dis qu'ils sont au propriétaire. Ils rient de moi et vont au bord de l'eau et sortent leur revolver. Pierre de la M. veut discuter, je le supplie de les laisser faire.

Ils tirent - ratent - mauvais tireurs vraiment ! Enfin, ils descendent au bord de l'eau et attrapent ces pauvres bêtes et me demandent un sac. Je n'en ai pas. Ils trouvent une vieille toile et les mettent dedans. Les lapins de nos voisins, subissent le même sort.

«Je me plaindrai à la Kommandantur, dit le pauvre M. GRAVEREND».

Quelques temps de là des soldats de la Wehrmacht étaient venus dépouiller notre cerisier aux fruits verts. Ils n'avaient pas ceux-là de mauvaises figures et même ils offraient aux petites de la HOUGUE (Note de MLQ: famille qui habitait l’Hôtel de l'Intendance au 44 rue des Carmes) des fruits mis dans leur calot ! Elles m'ont demandé d'un signe si elles pouvaient accepter ; ma foi j'ai dit oui.

 

 

Témoignage paru en juin 1994 dans la brochure

                                                                           ECLATS DE MEMOIRE

TEMOIGNAGES INEDITS SUR LA BATAILLE DE CAEN
recueillis et présentés

par Bernard GOULEY et Estelle de COURCY
par la Paroisse Saint-Etienne-de-Caen
et l’Association des Amis de l'Abbatiale Saint-Etienne

 Reproduit avec leur aimable autorisation

 

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