Témoignage paru dans ce livre
dont l'auteur est
René Streiff.
Jean Michautx me raconte ses aventures dans le quartier Saint-Gilles, pendant la journée du 6 juin:
x
Jean
Michaut
, professeur du lycée Malherbe est nommé chef de cabinet du
nouveau préfet
Pierre Daure .
Hélas, il meurt d'un tir d'artillerie allemande dans le parc de l'Hospice St
Louis le 10 juillet
.
"Le matin, je suis monté au cimetière de la route d'Ouistreham. J'apercevais des nappes de fumée à l'horizon et les volutes de vapeur produites par Ies explostons. De temps à autre des lueurs apparaissaient au ras de la terre. Des chars allemands évoluaient dans la campagne ...
Les Anglais ont, parait-il, passé Blainville et on les signale à Beauregard et Hérouville. Sur la route des soldats allemands isolés déclarent que les Tommies sont Ies plus forts et que la guerre est finie. "
Repérage des lieux cités sur la carte 7/I
Puis, Michaut nous raconte, comment il a pu sauver plusieurs personnes enfouies dans une tranchée:
« On demande des volontaires pour aller sauver des gens ensevelis sous une tranchée au clos Baumois. Je prends le casque d'une infirmière et je m'y rends. Premiers contacts avec la ville dévastée. Place St-Gilles la plupart des maisons sont écroulées ou éventrées. Il n'y a plus trace de route, des entonnoirs partout. Une vache agonise sur Ia place. Un camion est là en équilibre sur un tas de pierres. J'arrive enfin à ce qui fut le clos Beaumois et au milieu d'un enchevêtrement de briques, de poutres et de fils, je parviens près d'un vaste entonnoir auprès duquel s'affairent quelque jeunes gens. Je les reconnais à peu près tous, car ce sont des Iycéens ou des étudiants. Il s'agit de tirer d'une tranchée éboulée 17 personnes. Mais le zèle de tous égale leur inexpérience ; ce sont quelques échanges de vue sur le_moyen. de les tirer, quelques essais infructueux, pendant qu'a l'intérieur les gens supplient qu'on les délivre et se plaignent d'étouffer. On manque de directives et d'expérience. Le travail en souffre. Enfin nous parvenons a soulever une dalle de ciment, et, la tête Ia première, je plonge dans la tranchée. Cris d'espoir des victimes quand ils voient le contact rétabli. Mais ce sera encore long, car il va falloir enlever la terre qui les recouvre, et voir comment tirer un à un ces gens, dont les membres sonf enchevêtrés. Ma main pénètre dans des étoffes que je déchire et dans les excréments de ces gens bloqués depuis déjà plusieurs henres, Le premier ramené au jour est un enfant. II était complètement enfoui sous la terre. Aussitôt les sauveteurs vont l'étendre plus loin et le recouvrent d'une bâche.
Dessin illustrant le témoignage L'église de la Trinité de l'abbaye aux Dames
Pris d'un
scrupule, je vais rechercher ce petit corps : il est encore chaud. Il ne fallait
donc pas. renoncer à toute entative. Vite je lui fais des tractions comme je
peux lorsque surgissent deux Allemands. Aussitôt indifférents à la mitraille et
au combat ils viennent à nous et essaient à leur tour de sauver l'enfant. On le
transporte ensuite à l'hôpital,
où d'ailleurs on ne le sauvera pas, Pendant ce temps on continue à creuser pour
extraire les 16 survivants. Au bout de 2 heures d'efforts, le premier apparaît
et jusqu'à 16 heure le sauvetage commencé dès le matin se poursuit. Nous faisons
des allers et retours entre l'hôpital et la tranchée,
portant sur une civière les rescapés. Il fait très chaud et j'ai très soif. D'un
café sinistré on m'amène du cidre que je déguste avec délice. Je n'aurais jamais
cru qu'un jour je trouverais tant de plaisir à boire. du cidre pour lequel j'ai
toùjcurs eu tant d'aversion. La guerre, comme Ie régiment, supprime tout dégoût
et tonte répugnance. Parfois au cours d'un voyage le tir des mitrailleuses nous
oblige à courir derrière un mur avant de reprendre notre progression en terrain
varié... »
Localisation des lieux cités sur un plan de Caen de 1940
Jean Michaut me fait part de ses réflexions:
L'autre jour, me dit-il, j'ai pénétré dans une maison sinistrée, celle d'un riche caennais, le directeur de Chandivert.
Chandivert une brasserie boulevard des Alliés.
Avec mes godillots couverts de plâtras je
foulais l'épaisse moquette du salon où toutes Ies richesses étadent versées
pêle-mêle : les eaux-fortes restaient accrochées au mur, cependant que le meuble
précieux attendait qu'on le pille. Mais tout cela tentait moins les voleurs que
la cave qui était complètement vidée. Près d'un immense entonnoir je m'assis un
instant et
méditai un peu sur la vanité de tout ce qu'on croyait posséder. Quelques bombes
et vous n'avez plus rien à vous! Il n'y a rien de tel que la guerre pour vous
détacher de tous les biens terrestres.