Quel bouleversement en quelques heures !

En 1944, Bernard Goupil, âgé de 39 ans, exerçait la profession d'assureur à Caen. Il était par ailleurs chef-adjoint du poste de Défense Passive de la rue des Carmes. Son récit, extrait de ses Mémoires inédits, a été rédigé quelques mois après la fin de la Bataille de Normandie. Nous devons à son obligeance de pouvoir le publier aujourd'hui.

 

 

Le 6 juin 1944, peu après 2 heures du matin nous sommes réveillés par un grondement lointain, continu, et profond, qui semble parvenir de la côte. Je monte au deuxième étage et vois le ciel embrasé par de nombreux éclairs, en direction du nord-ouest.(Note de MLQ: Mr Goupil habite rue des Cordes)

Au cours de certaines nuits de ce printemps nous avions entendu maints bombardements, notamment ceux qui visaient les batteries allemandes de Sallenelles et Merville, mais ils furent d'assez courte durée. Ce matin, ce grondement intense qui se prolonge nous fait pressentir de graves événements, et je dis alors à Lilli : « Cette fois, je crois que ça devient sérieux, ils débarquent ! » Jamais, en effet, nos fenêtres ne vibrèrent avec cette intensité et sans arrêt.

A vrai dire, nous n'avions pas pensé, jusqu'alors, que ce débarquement, dont on parlait depuis plusieurs mois, aurait lieu sur le littoral du Calvados, dépourvu d'un port important et en eau profonde, qui eût permis la mise à terre du gros matériel. Nous ne pouvions imaginer que les Alliés, par une conception géniale et audacieuse, allaient vaincre la difficulté en « apportant leurs ports avec eux », comme nous allions l'apprendre.

Mais, revenons à ces premières heures angoissantes de ce matin. A notre grande surprise, les sirènes d'alerte, dont le hurlement nous ont si souvent réveillés en sursaut au cours des nuits des derniers mois, sont muettes et cela ne nous rassure pas du tout. Le règlement de la Défense Passive ne me fait obligation de rejoindre mon poste, précisément, qu'au premier appel des sirènes.

Nous nous levons tous les deux et nous nous habillons rapidement.

Avec le jour, une rumeur inaccoutumée se manifeste dans le quartier. Pas mal de gens sont déjà dehors et s'interpellent, alors que le bruit de la canonnade lointaine s'amplifie.

Notre premier réflexe : « Allons chercher du pain ! » Depuis quelque temps le bruit courait que les autorités allemandes d'occupation interdiraient toute circulation en ville en cas d'invasion par les Alliés.

Nous avons un peu de provisions pour tenir quelques jours.

Lilly, partie depuis un bon moment chez notre boulanger, ne revient pas. Son absence me préoccupe car je voudrais bien que toute la famille soit réunie en cas de danger.

Enfin, ma chère femme arrive et, tous les deux, nous jugeons prudent que les enfants s'habillent à leur tour. Nous rassemblons des vêtements, des couvertures, des vivres, quelques objets, afin de parer à toute éventualité.

Les miens étant prêts à se rendre à la tranchée-abri que mes deux grands et moi avions creusée dans notre jardin et couverte de tôles, il y a quelques semaines, je pars vers 7 heures rejoindre le poste de secours au N°29  rue des Carmes.

Le PS N°1 au N°29 rue des Carmes est dans l'ancien pensionnat Saint-Jean

J'y retrouve Louis Asseline, chef de poste, un ancien camarade du collège Sainte-Marie. Nous sommes les seuls arrivés. Après quelques minutes, voici nos premiers brancardiers, cyclistes, infirmiers et infirmières de la Croix-Rouge , puis un, deux, plusieurs médecins, les docteurs Gosselin, Olivier, Delobel, Paul James...

Après tant d'alertes de jour et de nuit, de présences au poste souvent interminables, et heureusement sans objet, nous réalisons tous que nous risquons, cette fois, hélas ! d'être mis à l'épreuve.

Avec tous mes camarades, requis civils de la Défense Passive, nous ouvrons les armoires pour en retirer les mallettes d'instruments, les pansements, nous disposons les lits etc. Les médecins préparent le matériel d'urgence. Nous sommes, pensons-nous, prêts à toute éventualité.

Un peu avant 8 heures, des bombes sont lancées sur le quartier de la gare. Cependant, vers le milieu de la matinée, les grondements provenant de la côte s'atténuent, les avions de reconnaissance alliés se font plus rares. Est-ce donc aussi sérieux qu'on le pensait ce matin ? Mais voici qu'une ambulance amène deux blessés du hameau de Lebisey.

 

La conductrice nous apprend que ce village, au nord de Caen, a subi, au début de la matinée, un bombardement qui aurait écrasé plusieurs maisons et fait un certain nombre de victimes. Une jeune fille au visage exsangue est sortie de l'ambulance sur un brancard, mais elle sera aussitôt acheminée vers l'hôpital du Bon Sauveur, en raison de la gravité de ses blessures. Notre poste ne comprend pas, en effet, d'antenne chirurgicale suffisamment équipée pour un tel cas.

Plus tard nous parviennent les premières nouvelles d'engagements sur nos côtes entre Britanniques et Allemands, ainsi que de lâchers de parachutistes à l'arrière des défenses du littoral. On parle de Lion, Luc, Saint-Aubin, peut-être Ouistreham et la rive droite de l'Orne, comme points d'attaque des troupes alliées.

AGRANDISSEMENT

 Il est question aussi de la presqu'île du Cotentin. S'agissait-il alors des explosions lointaines que nous entendîmes à la fin de la nuit et qui faisaient penser à un bombardement par de grosses pièces de marine ? Les conversations vont leur train. Chacun, bien sûr, émet des hypothèses d'après les renseignements encore bien vagues parvenus jusqu'alors. Certains manifestent leur joie de l'événement, d'autres leur anxiété sur ses conséquences.

Aux approches de midi, un calme relatif persistant, le chef de poste décide d'établir un tour pour permettre à chacun d'aller chez soi, afin d'y prendre un rapide repas. Vers 13 heures vient mon tour, notre poste de secours n'ayant reçu aucun autre blessé que ceux de ce matin.

Arrivant à la maison, je suis réconforté par le calme apparent des miens. Nous nous mettons aussitôt à table mais l'appétit ne brille guère. L'anxiété marque les visages et nous ne pourrons pas terminer notre repas. Il est un peu plus de 13 heures 30 lorsqu'un vrombissement puissant se fait entendre. Je sors précipitamment dans le jardin et je crie :« Des bombardiers viennent sur nous !» Avant que j'aie eu le temps de faire partir les miens vers la tranchée-abri, le sifflement sinistre des bombes retentit. Lilly me regarde fixement et a le temps de me crier avec gravité, mais sans peur apparente :« Ce sont des bombes, n'est-ce pas ?» Au même instant éclate le tonnerre des explosions terrifiantes. Notre pauvre petite salle à manger vacille, le lustre tombe sur la table, la porte d'entrée de la maison est arrachée sous l'effet du souffle. Le fracas que font, en s'écroulant, les immeubles voisins couchés par les bombes succède aux coups de bélier formidables de ces affreux engins de mort. Tout autour de nous, ce n'est que violence et bruits infernaux, jusqu'alors inconnus de nous tous. Surpris par la soudaineté du bombardement nous sommes comme anéantis, nous nous blottissons contre le mur de la salle à manger. Notre petite Marie-Noëlle crie de frayeur, les trois grands restent silencieux.

Mais Lilly pense tout à coup que notre petit Jacques, âgé d'un peu plus de deux ans, est resté seul dans son petit lit, au premier étage. Dans une courte accalmie, sa maman monte précipitamment dans la chambre et trouve notre enfant profondément endormi. Comment n'a­-t-il pas été réveillé par un pareil fracas ?

Les avions ont disparu mais, redoutant l'arrivée d'une nouvelle vague, nous allons tous nous réfugier dans la tranchée où, bientôt, nous rejoignent mes beaux-parents et leur servante.

Un épais nuage de fumée et de poussière recouvre la ville, le jour en est tout assombri ; les plumes des literies éventrées voltigent dans l'air, une odeur sinistre s'est répandue.

Hélas ! une nouvelle vague de bombardiers approche, l'effrayant vacarme recommence. Serrés les uns contre les autres, nous prions. Notre modeste abri ne va-t-il pas être écrasé ? Après ces interminables minutes les avions ont, encore une fois, disparu. Nous nous risquons à sortir car le séjour au fond de la tranchée est pénible et oppressant.

Caen a reçu ses premières blessures graves à en juger par la densité des coups, des flammes s'élèvent au-dessus du quartier Saint Jean.

Il est plus de 14 heures, je dois absolument rejoindre mon poste et je conseille aux miens d'aller à l'abri de la caverne du fond du potager de mon beau-père. Cette excavation, vestige des très anciennes carrières Saint-Gilles, offre apparemment une plus grande protection que notre modeste tranchée, car il existe une épaisseur de rocher de trois à quatre mètres au-dessus de l'abri, mais il n'y a pas d'étayage et la roche est fissurée. Qu'adviendrait-il si un coup direct frappait la surface de la caverne ? Je ne suis pas tellement rassuré lorsque je quitte les miens pour la seconde fois de la journée.

En sortant dans la rue des Chanoines (après déblaiement), je vois une voiture allemande transportant un blessé.

Sur le trajet de la maison au poste de secours je suis consterné devant les dégâts considérables que le quartier du boulevard des Alliés et du bassin Saint-Pierre a subis. Beaucoup d'immeubles éventrés ou écroulés, la rue couverte de matériaux, les câbles de l'éclairage axial -inutilisé depuis le début de l'Occupation- pendent ou jonchent le sol, gênant la circulation. Un immeuble d'angle obstrue de ses ruines l'entrée de la rue Basse. Place Courtonne, un vaste entonnoir creuse la voûte de l'Odon. Qu'est devenue la grande maison de cinq étages qui dominait la place ? Se peut-il que cet immense amas de pierres soit tout ce qu'il en reste ? J'avais un assuré à cet endroit. Combien de pauvres gens ont dû être, comme nous, surpris au cours de leur repas, mais qui, moins heureux que notre famille, sont sous ces ruines ?

Source: "Collection Cadomus" la maison à 5 étages est fort probablement celle-ci, très exactement rue des Prairies Saint Gilles, voir ici un repérage.

Parvenu à l'entrée du quai Vendeuvre, je croise mon ami Jean Yver, professeur à la faculté de Droit, portant un brancard sur sa bicyclette. Il m'interroge pour s'orienter sur une tâche éventuelle à remplir. Je ne suis pas surpris de le rencontrer parmi les sauveteurs.

Trajet

Je suis de retour au poste de secours depuis quelques instants lorsqu'arrivent les premiers blessés, blessés légers, ceux qui ont eu la chance de pouvoir se dégager eux-mêmes, ou avec l'aide de parents ou de voisins, d'immeubles endommagés mais non effondrés. Les malheureuses victimes gravement atteintes, et encore prisonnières des décombres, arriveront beaucoup plus tard dans l'après-midi, la plupart devant être dirigées sur l'hôpital du Bon Sauveur. Combien de pauvres gens agoniseront sous les ruines !

J'éprouve un sentiment d'indignation devant ce massacre dont je ne m'explique pas les raisons d'ordre militaire. Mais voici qu'arrivent dans la cour de notre poste des agents de la Défense Passive affectés aux secteurs proches, avec des brancards portant des corps, à la face recouverte : les premiers morts que nous recevons. Asseline, le chef du poste de secours, me charge de les identifier, s'il se peut, et d'établir une liste.

Il me faut alors découvrir les têtes, quelquefois affreusement mutilées, avec ces visages tout couverts de terre et de sang. Certains corps ont des membres brisés ou arrachés. Quel affreux spectacle ! Malgré moi, je songe que, parmi ces victimes, pourrait soudain m'apparaître le visage d'un être cher, d'un ami. Je retire l'alliance de cette femme, que les sauveteurs n'ont pu identifier, espérant lire un nom gravé à l'intérieur, mais en vain. J'en suis réduit à noter sur la fiche l'adresse où son corps a été trouvé, le signalement de ses vêtements, la couleur des cheveux etc.

Voici d'autres cadavres, ceux d'un tout jeune homme, d'un soldat allemand, de quelques femmes.

Les blessés continuent d'affluer à notre poste de secours : beaucoup peuvent encore marcher, souvent soutenus par un proche. Tous ces pauvres êtres qui, sans cesse, viennent ici pour être pansés, ou dirigés vers les hôpitaux, portent sur la figure les marques de la frayeur, de la surprise, de l'hébétude, d'un véritable anéantissement moral.

Quel bouleversement de notre vie, en quelques heures ! Hier encore, je traversais à bicyclette une campagne calme et verdoyante, rencontrant de ci, de là, des visages souriants. Me voilà maintenant au milieu des morts que l'on apporte par dizaines.

L'après-midi s'avance et, vers 16 heures 30, quelques bombardiers reviennent. Cette fois, ils volent assez bas, dans l'axe de la rue Saint-Jean, venant du sud. A un moment, ils virent légèrement, comme pour prendre une direction de tir. En effet, nous voyons nettement se détacher tout à coup des appareils de tête des bombes qui nous paraissent déjà grosses. J'étais alors dans la cour et je rentre précipitamment dans le local le plus proche, à l'instant même où les premières explosions secouent les murs épais, en pierre de taille, de notre vieil édifice du XVIIIe siècle. Je me trouve dans cet abri en compagnie du docteur Olivier qui, sur un ton grave, me dit simplement :« The war ! »(note de MLQ: "La guerre")

Quelque temps plus tard, j'apprends par un témoin que la belle maison de mon beau-frère Pierre Guibé, située au n° 19 de la rue Singer, c'est-à-dire tout près d'ici, s'était effondrée complètement lors du récent bombardement, après avoir été, pour ainsi dire, soulevée sur ses bases par l'effet d'un coup direct. Je savais que, fort heureusement, Pierre et les siens avaient, dès ce matin, gagné l'hôpital du Bon Sauveur, où sa tâche de chirurgien l'appelait. Plus rien n'existe donc, sans doute, de cette luxueuse et agréable demeure, où nous avions connu quelques charmantes soirées de famille, de tous ces beaux meubles, des livres dont mon beau-frère avait le goût, de ses travaux d'étudiant, des souvenirs de toutes sortes !

De graves incendies ravagent les immeubles de la rue Saint-Jean et des rues adjacentes. Je vais vers le port afin de me rendre compte de l'état des quais et des possibilités d'accès des ambulances, lorsqu'arrivent des chars allemands sur le quai Vendeuvre. Je crains que leurs chenilles n'écrasent les tuyaux de toile de lutte contre l'incendie qui traversent la chaussée pour aller puiser l'eau dans le bassin Saint-Pierre, et cela bien qu'ils soient protégés, de chaque côté, par des madriers. Lorsqu'approche le char de tête, je fais des signes à l'Allemand dont le buste sort de la coupole, en lui désignant les tuyaux. Il a compris et fait ralentir la colonne. Mon casque blanc et mon brassard à Croix Rouge ont peut-être eu quelque utilité.

Vers 17 heures, nouveau bombardement, toujours sur le centre de la ville. Nous nous abritons une fois de plus, et c'est à ce moment que je fus témoin du bel exemple de sang-froid de notre collègue Berthelot, chef de secteur du quartier de la rue Basse. Aux premières explosions, il était en communication avec la direction urbaine de la Défense Passive (PC central dans les caves de l’Hôtel de Ville , l’abri du Commissariat Central à l'ange de la rue Auber et de la place de la République) par le téléphone de secours.

A droite agrandissement de la partie encadrée en blanc (après les bombardements)

Alors que, tous, nous cherchions à nous protéger tant bien que mal, notre camarade continuait sa conversation, comme s'il se fut agi d'un simple exercice.

Quelque temps après cette nouvelle attaque des avions alliés, d'autres blessés arrivent et notamment, parmi eux, un tailleur de la rue Saint-Jean, soutenu par son père. Le sort s'acharne contre ce malheureux homme, dont la jeune femme vient d'être tuée près de lui, alors qu'il avait déjà perdu sa première épouse, électrocutée dans sa baignoire, quelques années auparavant.

Nous connaissons un répit jusqu'à l'heure du dîner, que j'ai la chance de pouvoir prendre, sur le pouce, mais en compagnie des miens, à l'entrée de la caverne du jardin de la rue Leroy.

Très vite, je regagne mon poste alors qu'un bombardement frappe, une fois encore, le quartier Saint-Gilles qui avait été déjà si éprouvé à 13 heures 30.

De retour rue des Carmes, j'apprends que tous les blessés ont été pansés, et que la plupart ont été transportés en ambulance à l'hôpital du Bon Sauveur, rue Caponière, quelques-uns, cependant, étant restés, sur leur demande, à notre poste.

Le beau temps n'a cessé d'éclairer les heures tragiques de ce premier jour de l'« invasion de l'Europe », dont avaient tant parlé les radios des deux camps depuis de nombreux mois, l'une, pour la promettre, l'autre, pour en nier la possibilité.

Ce soir, le calme revenu - mais pour combien de temps ? - dans cette cour ombragée de notre poste de secours, nous permet un peu de détente. Après les moments terribles qui ont mis nos nerfs à l'épreuve, aurons-nous une nuit moins troublée ? Il y a déjà tant de ruines et de victimes. Les Alliés n'ont-ils pas obtenu les résultats recherchés par ces sauvages bombardements, laissant maintenant à leurs éléments terrestres le soin de conquérir le terrain ? Nous espérions, en effet, que la ville de Caen serait prise quelques heures après le débarquement du gros matériel sur les plages.

Pour ma part, je m'accroche à cet espoir, et la nuit est déjà avancée lorsque je m'assoupis sur une chaise du poste, mais je n'arrive pas à dormir et sors dans la cour, avec des collègues, pour y respirer l'air frais. Or, vers 21 heures, nous voyons tomber un peu partout des flammèches que le vent pousse manifestement vers nous, depuis les foyers d'incendie de la rue Saint Jean et des rues transversales, au nord de notre bâtiment. A quelques-uns, nous sortons vers la rue Guilbert et voyons les flammes au-dessus des premiers immeubles. Une de nos infirmières aperçoit ainsi, avec désespoir, son appartement ravagé par le feu. Elle pense tout à coup - ô ironie ! - à la provision de bois qu'elle venait de faire rentrer en vue de l'hiver prochain.

Les moyens de lutte sont dérisoires devant l'ampleur des incendies, et il suffit de quelques flammèches pénétrant par les ouvertures béantes des toits soufflés par les bombardements pour que le feu se propage rapidement. Il existe tant d'objets inflammables dans les greniers de ces vieilles habitations !

Je monte au quatrième étage de notre bâtiment pour mieux juger des progrès des incendies du quartier, et je m'inquiète du sort des malades que nous avons recueillis, ce matin, venant notamment de la clinique Saint Joseph (ou clinique des Oblates au N°11 rue de l'Engannerie), et que nous avons installés sur les lits des étages. Le sinistre ne risque-t-il pas de nous gagner de vitesse ? Le chef de poste, en accord avec les médecins, juge prudent d'évacuer ces malades et nos blessés vers la clinique de la Miséricorde, de l'autre côté de la rue des Carmes.

Après ce transfert, l'infirmier Henri Dubourg, dans le civil principal clerc chez maitre Lemperière , notaire, et moi, aidés de deux infirmières, nous jetons les literies par les fenêtres pour qu'elles soient aussi transportées en face, en même temps qu'une grande partie du matériel et des médicaments rassemblés au rez-de-chaussée.

Nous attendons maintenant la suite des événements.

Vers 2 heures 25, ce mercredi 7 juin, quelques avions sillonnent le ciel et larguent de nombreuses fusées à parachute, qui illuminent brillamment la ville. Nous savons ce qu'un tel feu d'artifice signifie, pour l'avoir déjà aperçu, de loin, il y a quelques semaines, lors des bombardements des batteries allemandes de l'embouchure de l'Orne.

Les « oiseaux de mauvais augure » ont à peine disparu que la première vague de bombardiers se fait entendre et, quelques secondes plus tard, assène des coups terribles. De toute évidence, les engins frappent tout autour de notre poste. Pour la plupart d'entre nous, c'est la révélation impressionnante d'un bombardement massif de gros calibre, plus puissant que ceux de la veille. Nous vivons des minutes angoissantes.

Comment décrire avec des mots l'impression ressentie dans ce bruit infernal, succédant au hurlement strident de la chute des bombes, ce tremblement incroyable du sol et des bâtiments ?

Les explosions vont se multipliant. Au travers des portes et des fenêtres, privées de leurs vitres depuis la veille, on en voit les éclairs et on en reçoit le souffle brutal. Aux coups rapprochés, on entend la chute des couvertures, des matériaux de toute sorte, en une formidable et assourdissante cascade.

Les murs contre lesquels nous nous ramassons - nous n'avons aucun abri en sous-sol - bougent véritablement sous le choc des bombes toutes proches. Nous sommes là une quarantaine, agents de la Défense Passive, médecins, infirmiers et infirmières, secouristes, quelques blessés, accrochant notre espoir à la solidité de ce vieux bâtiment, pour échapper à l'écrasement.

Mais, l'attaque continue, avec de très courts répits - l'intervalle qui sépare les vagues de ces affreux bombardiers - épreuves terribles d'espoirs successivement détruits. J'avais entendu parler du carpet bombing (tapis de bombes) et nous en vivons en ce moment l'atroce réalité.

Et l'infernal tonnerre recommence ! Avec une pareille densité de projectiles, comment espérer que notre poste ne sera pas, à son tour, écrasé ! Voilà un coup encore plus assourdissant que les précédents ; cette fois, la bombe n'a-t-elle pas atteint notre immeuble ? Ses occupants ne vont-ils pas, eux aussi, être ensevelis comme tant de malheureux Caennais doivent l'être déjà, autour d'eux ? Les murs vacillent, les quelques secondes pendant lesquelles nous entendons les matériaux glisser vers le sol ne sont-elles pas les dernières de notre vie ? Instinctivement, certains allument leur lampe de poche. Asseline, abrité tant bien que mal sous le cintre de la grande porte d'entrée de la salle de contrôle, voit avec inquiétude des pierres se fendiller, mais la voûte, les arcs du grand escalier n'ont cependant pas cédé. Ce n'est pas, cette fois, la fin.

Ces vagues régulières de bombardiers ne cesseront donc pas ! Que les minutes sont affreusement longues ! Beaucoup d'entre nous prient, car je vois les lèvres de plus d'un remuer.

Enfin, vers 3 heures, après trente-cinq minutes terrifiantes, le silence revient complètement, silence sinistre et d'autant plus impressionnant que nous imaginons l'ampleur du désastre, le nombre de pauvres gens agonisant sous les ruines*.

Nous sortons à quelques-uns pour nous rendre compte de l'état de notre grand bâtiment et des immeubles voisins. L'extrémité de celui-­là, opposée à la partie occupée par notre poste de secours, là où je m'étais, moi-même, réfugié pendant le bombardement de 16 heures 30, est très gravement atteinte : sans doute la bombe dont la chute nous causa tant de frayeur ! Notre cour est jonchée de matériaux, de débris de toute sorte, le mur mitoyen avec la propriété voisine s'est écroulé sur plusieurs bicyclettes de nos camarades. Mais, ce n'est rien à côté du spectacle qu'offre la rue des Carmes.

Il ne reste debout que quelques façades, notamment des vieux hôtels des XVIIe et XVIIIe siècles, qui faisaient l'originalité de cette partie de la ville. Face à l'entrée de notre poste, la clinique de la Miséricorde semble entièrement détruite. Hélas ! il est à craindre que n'aient pas survécu au désastre certains des malades et blessés que nous avions cru bon d'y transporter, à la fin de la journée d'hier, par crainte de la propagation des incendies jusqu'à notre bâtiment. Nous nous rendons compte par quelle chance inouïe, par quelle grâce providentielle, devrais-je dire, nous avons échappé à la mort, mes camarades et moi, au milieu d'un tel champ de destruction.

Devant cette situation, l'action de notre poste de secours ne peut, manifestement, continuer de s'exercer efficacement. Aucune ambulance ne pourrait maintenant y parvenir. Selon l'avis des médecins et les consignes prévues par notre direction urbaine, notre chef de poste donne l'ordre de se replier sur le poste de secours n° 2 de la place Blot, près du Jardin des Plantes, où nous pourrons sans doute rendre service. Une équipe réduite est toutefois maintenue rue des Carmes.

Extrait du rapport de M. Asseline, chef du poste sanitaire n° 1 :

Ø  « Le 6 juin à l’aube, je me suis rendu au poste sanitaire n°1 où quelques membres de personnel devaient arriver peu à peu. Dans la soirée du 6 juin, notre situation devenait inquiétante. Les flammèches tombaient sur notre toit et l’incendie de la rue Guilbert s’approchait de nous. Consigne nous fut donnée d’évacuer le plus possible de matériel sur la Miséricorde et de nous y replier, ou, au besoin, sur la place Blot, quand cela serait nécessaire. Le déménagement sur la Miséricorde s’opéra. L’hôpital complémentaire qui se trouvait au-dessus du poste de la rue des Carmes fut également évacué sur la Miséricorde. Source Archives municipales de Caen.

Pour nous autres, il s'agit de sortir des décombres du quartier (voir plus bas le trajet) . Vers la rue Saint-Jean, là-bas, des maisons flambent.

Photo LFT3 F3412 L36 de l'ECPAD. La rue Saint-Jean à droite le magasin PRIMINIME au N°50 et l'enseigne verticale DEVRED

Ne devrait-on pas tenter la sortie par les quais ? Un petit groupe, dont je fais partie, va tenter de gagner le quai Vendeuvre par l'allée qui mène à la rue Guilbert, mais l'amoncellement des décombres nous y fait renoncer. Par la rue des Carmes, l'accès du quai semble aussi difficile. En dépit des incendies, nous tentons alors de sortir par la rue Saint-Jean.

 Je récupère ma bicyclette, intacte ; une infirmière, celle qui vit son appartement en flammes, hier après-midi, me demande de porter sa lourde mallette, qui contient sans doute sa petite fortune. Prenant celle-ci d'une main et ma bicyclette de l'autre, je réussis à franchir des monceaux de matériaux comblant la rue, mais dans un équilibre plutôt instable. Au passage, je remarque que tout est écroulé derrière la grande façade de l'Hôtel de Tilly-Blaru, propriété de mon ami Jacques Primois et de sa famille.

Source: à gauche: crédit Gérard Pigache, à droite: dessin de Gabriel Loire. L'hôtel de Tilly-Blaru, 38 rue des Carmes.

Plus loin, le presbytère Saint-Jean, déjà endommagé la veille, n'existe plus. Les clochetons de la tour centrale de l'église se profilent sur les lueurs de l'incendie. Le feu est même à l'intérieur de ce beau sanctuaire.

La traversée des décombres devient plus pénible et fatigante. Ne pouvant confier à un autre la mallette de l'infirmière, je me résous à abandonner ma bicyclette dans un couloir encore intact, mais sans grand espoir de la récupérer par la suite. Quelle importance qu'une bicyclette, fut-elle un précieux souvenir, lorsqu'on a eu la chance d'échapper à la mort !

Parvenus enfin à la rue Saint-Jean, nous partons dans des directions différentes. Des immeubles brûlent à droite et à gauche, notamment près de la rue Saint-Louis (après déblaiement), par laquelle je pensais pouvoir gagner la Prairie. Par un portail béant d'une maison de droite, à travers des jardins constellés de cratères, quelque part du côté de la Banque de France, je me retrouve seul. J'ai l'impression d'être cerné par le feu, mais je réussis à retrouver la rue Saint-Louis. Passant devant la maison de l'architecte Giraud, récemment arrêté par la Gestapo, j'arrive enfin à rejoindre la place Foch, éclairée par les flammes qui dévorent l'hôtel Malherbe déjà atteint, la veille, par les bombes, et dans les caves duquel a été tuée la femme de l'un de mes camarades du poste de secours. (siège de la Feldkommandantur 723, peu vraisemblable les interrogatoires avaient lieu au siège de la Gesatpo 44 rue des Jacobins).

Il y a plusieurs « entonnoirs » sur le cours Sadi Carnot. Un homme invite les gens qui fuient à gagner le milieu de la Prairie, dans la crainte d'un retour offensif de l'aviation alliée.

Je retrouve alors le brave Henri Dubourg, reconnaissable de loin à sa blouse blanche d'infirmier. Instinctivement, je regarde vers la maison de la place de l'Ancienne Comédie, où se trouve l'appartement de ma mère. L'immeuble semble intact, mais je suis heureux de la savoir réfugiée avec les miens, rue Leroy.

Arrivé près du grand immeuble Marie, à l'angle de la rue Sadi Carnot et du cours Aristide Briand, j'entends des appels provenant de l'entrée de la cave. J'y descends et y trouve un certain nombre de personnes. A la lueur de ma lampe de poche, je m'approche de deux blessés affalés dans des fauteuils de salon. « Il faut sauver le général ! », me dit une dame. Je m'approche de l'homme qu'elle désigne ainsi, et qui est prostré. Il présente au cou un énorme hématome. Je tente de rassurer ses compagnons et promets de faire envoyer des sauveteurs dès mon arrivée au poste de secours n° 2 de la place Blot, car je ne peux rien faire d'autre **.

Alors que je remonte de cette cave, d'autres personnes courent vers moi, à la vue de mon casque blanc , et me demandent aussi de l'aide pour la famille du docteur Le Rasle, demeurée dans une maison d'en face, et qui compte des blessés. A tous ces pauvres gens je promets un prochain secours ***.

Lorsque je parviens à la place Gambetta, je retrouve une zone plus calme, et que les bombes ne semblent pas avoir atteinte. C'est alors que je rejoins, un peu plus loin, à l'entrée du Boulevard Bertrand, un petit groupe allant vers la place Fontette. Je reconnais tout de suite monsieur de Gouville et ses deux jeunes filles. Le père est légèrement blessé et il m'apprend que son jeune fils, Rémi, a été tué à ses côtés, lors du bombardement de cette nuit. Quoi de plus atroce, pour un père, que de voir mourir ainsi son enfant ! ( 4 Gouville morts le 7 juin 44 mais de Rémy !)

Par les places Fontette et Saint-Martin, par les Fossés Saint Julien et la rue Desmoueux, j'arrive à la Place Blot. Un camion allemand en feu a incendié le café d'angle. La maison Lemperière, une famille amie de la nôtre, est ainsi menacée, et quelques flammes apparaissent au sommet du toit.

 Le parcours

Je retrouve le sympathique Raymond Rolland, avoué dans le civil - doublement, pourrait-on dire ! - qui dirige le poste de secours n° 2, avec son adjoint Lebourgeois, une connaissance à moi également. Le poste de secours est établi dans un immeuble moderne, entouré d'un grand jardin en pente. Des morts reposent au rez-de-chaussée. A l'entresol, des blessés sont soignés à la lueur de lampes à acétylène. Toute l'équipe travaille dans un silence qui m'impressionne, après le tonnerre indescriptible que j'ai connu cette nuit, rue des Carmes.

Sur ma demande, des brancardiers partent immédiatement vers la rue Sadi Carnot, à l'adresse que je leur ai indiquée.

Je propose mes services, mais Rolland me dit être suffisamment secondé par son équipe. Je ressors, espérant voir arriver des camarades du poste de secours n° 1 qui, comme moi, avaient rendez-vous place Blot. Ne voyant personne, j'entre dans le Jardin des Plantes. Les lueurs de l'incendie du café éclairent vivement les frondaisons. Le calme que je retrouve sous les beaux arbres paraît bien doux après les terreurs de la nuit. De l'endroit surélevé où je suis, j'aperçois, sur une très vaste étendue, les incendies allumés par le bombardement de 2 heures 25.

Mercredi 7 juin - Le jour s'est levé et je me hâte de rejoindre les miens, rue Leroy, pour m'assurer qu'ils n'ont pas souffert durant la nuit, et leur faire voir que je suis toujours en vie. Je quitte le Jardin des Plantes en compagnie d'Henri Dubourg, qui m'avait rejoint dans l'intervalle, et qui éprouve le même souci que moi pour les siens. Il habite rue de Lebisey. Nous montons le Gaillon et, au bas de la route de la Délivrande, nous rencontrons des Allemands, mitraillette au poing ; à la vue de nos insignes de la Défense Passive et de notre casque blanc à Croix-Rouge , ils ne nous demandent rien.

Source

 Et, un peu plus loin, je laisse Dubourg et, par l'avenue Croix Guérin, où un camion allemand gît au fond d'un grand trou de bombe, je rejoins la rue Leroy, à hauteur du carrefour de la rue des Cordes, où tout est dévasté, au point qu'aucun véhicule, certainement, ne pourrait passer.

Il est environ 6 heures lorsque je retrouve les miens, blottis dans la caverne du potager paternel. A cet instant, Lilly en sort. Ai-je besoin de dire que son visage s'illumine de la joie et du soulagement de me revoir ainsi, sain et sauf, après ses angoisses de la nuit ? Elle me raconte combien ils ont, tous, été impressionnés par le bombardement interminable du quartier Saint Jean dont, malgré la distance, ils avaient ressenti le souffle, même au fond de la caverne.

Entendant notre conversation, tous les autres « troglodytes » sortent, et je leur décris brièvement le cauchemar que j'ai vécu avec mes camarades du poste de secours n° 1.

Craignant un retour offensif des raids meurtriers des bombardiers alliés, je décide tout le monde à quitter la ville et à se réfugier à quelques kilomètres vers le sud. Je conseille de se rendre, de préférence, chez mes excellents clients Villette, propriétaires du Moulin d'Ardenne, lequel est situé à l'écart de l'agglomération de Bretteville-sur-­Odon, au bord de la rivière.

Moins d'une heure plus tard, la petite caravane de seize personnes, les miens, ma mère, et la famille de Joseph Guibé, descend vers la place Saint-Pierre. Nous abandonnons ainsi au sort de la guerre notre home familial si chargé de doux souvenirs, et nous emportons couvertures, linge, et un peu de ravitaillement que nous chargeons sur les voitures d'enfant et les bicyclettes.

Lorsque nous passons devant l'église au beau clocher gothique, nous apercevons les ruines amoncelées dans la rue Saint Jean et la fumée des incendies. Par contraste, la rue Saint-Pierre semble intacte. Quelques-uns se retournent mélancoliquement vers les lieux familiers que nous quittons.

J'accompagne les miens jusqu'à l'entrée de la rue Caponière et, après les avoir tous embrassés avec l'émotion que l'on peut imaginer, je repars vers la place Blot.

Quand reverrai-je ma femme, mes enfants ? Que nous réserve cette seconde journée de « l'invasion » ?

Bernard GOUPIL

 

* Lorsqu'après la guerre, les Alliés livreront des renseignements sur les bombardements de Caen, nous apprendrons qu'un millier de Lancaster et d'Halifax participèrent au raid qui détruisit la plus grande partie du quartier Saint-Jean, dans cette nuit du 6 au 7 juin 1944.( le nombre mille est très exagéré, en réalite environ 400)

 **J'apprendrai, par la suite, que ce blessé grave était le général en retraite Roigt , farouche défenseur des Anglais dans les discussions politiques qui avaient lieu au « Cercle National ». Il succombera avant de parvenir au poste de secours

*** Je saurai aussi que la mère et une fille du docteur Le Rasle avaient été tuées, et que son fils était devenu aveugle.

Témoignage paru dans : Villes normandes sous les bombes (juin 1944), les Normands témoignent de Michel Boivin, Gérard Bourdin et Jean Quellien chez Presses universitaires de Caen, 1994.(pages 87 à 102)

Une version plus courte est parue  dans la brochure ECLATS DE MEMOIRE Saint-Etienne symbole de la survie de Caen TEMOIGNAGES INEDITS SUR LA BATAILLE DE CAEN recueillis et présenté par Bernard GOULEY et Estelle de COURCY par la Paroisse Saint-Etienne-de-Caen et l’Association des Amis de l'Abbatiale Saint-Etienne, juin 1994.

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