DEUX CORNETTES SOUS LES BOMBES

Sœur EMILIE, des filles de Saint-Vincent-de-Paul, aujourd'hui décédée, était une figure bien connue des Caennais qui la voyaient passer avec sa charrette chargée de légumes du jardin et tirée par un petit âne.

Très tôt après le débarquement, la Supérieure fait évacuer les enfants et la communauté, ne laissant à Caen que deux sœurs dont Sœur Emilie pour aider aux secours et garder la maison. Voici quelques extraits du journal tenu par la compagne de Sœur Emilie.(Note de MLQ: la communauté était au au 59 rue de Bayeux)

 

Source. Orphelinat des Sœurs de Saint Vincent de Paul, 59 rue de Bayeux, de nos jours.

 

"Photo Mémorial de Caen " Au 55 rue Caponière.

 

6 juillet 1944 

            Je suis depuis un mois au Lycée Malherbe changé en hôpital pour les sinistrés et pour les vieillards qui ne peuvent partir.

            L'église Saint-Etienne bâtie par Guillaume-le-Conquérant n'a jamais, depuis dix siècles, vu une foule de ce genre remplir ses trois nefs : plus de mille personnes mangent, dorment sur la paille aux pieds des bons Saints qui roulent des yeux étonnés devant une dame en pyjama rose ou un monsieur drapé dans une robe de chambre. Parfois il y a des scènes comiques, mais bien plus souvent, elles sont tristes, il y a des enfants, des bébés, des lessives qui sèchent. Dans la chapelle de la Sainte Famille couchée sur la paille, une jeune mère allaite son tout-petit, sous les yeux attristés du père, au dessus, le tableau de la Nativité, à deux mille ans de distance, c'est la même scène et la même angoisse.

 

Les réfugiés dans l'Eglise Saint-Etienne. Quatre photos tirées du site de la ville de Caen

 

            Au Lycée, ancien monastère Bénédictin, tout est plein. Sous les cloîtres, des enfants jouent, des mamans préparent les repas, les hommes discutent, ils sont inquiets. Près de sept mille personnes sont dans les caves voûtées, et les souterrains bâtis par les moines, au XIIe siècle. Ma salle est un grand dortoir au deuxième étage. Pour commencer, nous n'avions rien que de la paille ; après des recherches nombreuses, les quatre vingt malades ont un lit, un matelas, deux couvertures, mais les draps sont inconnus.

            Ce qui nous manque le plus, c'est l'eau et l'électricité, mais à la guerre comme à la guerre. Nous avons parfois des nouvelles de nos Sœurs et des orphelins réfugiés dans les mines de May-sur-Orne (Note de MLQ: à 10 km au Sud de Caen). Tous les soirs vers 9 heures, je rentre à la Communauté avec Sœur EMILIE, et repars au Lycée le matin à 6 heures, après la messe entendue à Saint-Etienne. Au milieu des réfugiés qui dorment encore !

            Monseigneur des Hameaux ne quitte son église, ni le jour, ni la nuit, et soutient magnifiquement son étrange paroisse.

            De nouveaux réfugiés sont arrivés à la Maison ; aujourd'hui, près de cent cinquante personnes sont avec nous, dans le réfectoire des garçons et des filles.

 

8 juillet                     

             Le matin, vers 6 heures, les Allemands vont et viennent comme des fous dans la rue de Bayeux. A 8 h 30, des bombardiers Anglais survolent la ville, ils sont cette fois sur le quartier Saint-Etienne... Une grosse torpille tombe au bas de la rue de Bayeux, faisant un entonnoir de plus de huit mètres de profondeur et soufflant huit maisons de chaque côté.

A gauche p011896 Conseil Régional de Basse-Normandie / National Archives USA    Agrandissement
 Des sapeurs Canadiens du Royal Canadian Engineers bouchent un trou dans le bas de la rue de Bayeux.
Certainement le résultat du bombardement du 8 juillet à 08H00 : 3 groupes de 4 B-26 Américains lancent leurs bombes rue de Bayeux et rue de Bretagne en cherchant à ensevelir la place de l'Ancienne Boucherie carrefour important vers le centre ville. En moins de 2 mn tout est réglé et les sauveteurs rassemblent 50 victimes (morts et blessés). En arrière-plan, les deux flèches de l'abbaye aux Hommes (Saint-Etienne) sont restées intactes. Ce secteur " îlot sanitaire " signalé aux Alliés comme étant centre de secours pour la population civile résiduelle (environ 8000 personnes) comprenait: le Lycée Malherbe, le Bon Sauveur, Saint Etienne et le Palais de Justice. Il a été sauvegardé des bombardements aériens alliés mais pas de l'artillerie allemande.

A droite p000006 Conseil Régional de Basse-Normandie / Archives Nationales du CANADA    Agrandissement
Au même endroit, un couple de Caennais regarde un bulldozer Canadien déblayant les ruines de maisons détruites, rue de Bayeux.

            Des familles entières sont sous les décombres. La famille MAUNOURI, la grand-mère, le père, la mère, les deux enfants, le commis, et quinze personnes qui étaient dans le magasin sont tous tués. Rien que dans ce coin soixante morts. Au moment de chute de la torpille, Sœur EMILIE était chez la boulangère, elle se rendait chez le boucher. Si la torpille était une demi-minute plus tôt, Sœur EMILIE aurait été tuée avec les clients qui faisaient la queue chez le boucher. La Sainte Vierge l'a vraiment protégée. Une autre torpille est tombée, rue de Bretagne. Maisons démolies : sept. Trente morts.

 

Dimanche 9 juillet    

                        Nuit très calme, sans bombardements. A 6 heures du matin, la rue est déserte, des camions allemands passent. Un énorme tank dit "Le Tigre "les suit, l’officier pilote du haut de la tourelle est blessé au visage, le sang coule, on sent que les soldats sont exténués.

            A 6 h 30, je vais à Saint-Etienne, personne dans la rue. Quelques soldats, mitraillette en main, vont et viennent comme des fous, place des Petites Boucheries, ce sont des S.S. Ils ne savent pas quelle direction prendre.

            Vers 9 heures, les soldats descendent la rue de Bayeux, en courant, chacun prend un poste sous les portes cochères, ils s'embusquent dans les corridors des maisons, à toute vitesse ils barrent la rue avec des chevaux de frise. Mes malades dans la salle ont très peur, tout le monde voudrait aller dans les abris, mais cela est impossible. Je tâche de les rassurer. A 11 heures, des brancardiers nous apportent une jeune femme qui est restée vingt cinq heures ensevelie sous sa maison près du cadavre de sa mère, elle était coincée près du cadavre de sa mère, elle était dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement, et ne pouvait qu'appeler et a reçu de nombreuses commotions. Elle nous livre ses impressions d'enterrée vivante. Depuis huit ans, elle n'avait pas fait ses Pâques, quand l'Aumônier est venu, elle s'est confessée et a communié avec ferveur.

            Les sept mille réfugiés du Lycée sont dans l'angoisse. Impossible de sortir, même dans la cour, les balles sifflent de tous côtés.

            Des tanks allemands passent à toute vitesse, ils prennent la direction de la gare et de Fleury. Les soldats S.S. avancent en hésitant ; ils sont courbés, sont loin de crâner en faisant leur pas de l'oie.

            Des fenêtres du Lycée nous suivons le combat. Vers 2 heures les mitrailleuses marchent sur la place. Arrive un tank, puis un second, ils rentrent dans la cour d'honneur du Lycée et deux hommes sortent du capot des tanks en criant : «Nous voilà les gars, vive la France», ce sont des Canadiens Français.

            L'émotion est poignante, les femmes pleurent de joie. Ils sont reçus avec entrain. Aussitôt distribution de cigarettes aux hommes et de chocolats aux enfants.

            On est content de les entendre parler le vieux Français avec des mots en patois normand.

 

10 juillet

            Les Canadiens arrivent de tous côtés. La rue de Bayeux jour et nuit voit cet important matériel qui déferle. Ils sont catholiques. Autour de leur cou ils portent la médaille de la Sainte Vierge, le Scapulaire (Note de MLQ: deux petits morceaux d’étoffe, qui sont joints ensemble par deux cordons, et qu’on porte au cou, sous les vêtements) et un gros chapelet noir.

 

 

Témoignage paru en juin 1994 dans la brochure

                                                                                                                                      ECLATS DE MEMOIRE

TEMOIGNAGES INEDITS SUR LA BATAILLE DE CAEN
recueillis et présentés

par Bernard GOULEY et Estelle de COURCY
par la Paroisse Saint-Etienne-de-Caen
et l’Association des Amis de l'Abbatiale Saint-Etienne

 Reproduit avec leur aimable autorisation

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