Mme YVONNE  T R O LEZ  , 17 ans en 1944.

 

"NOUS AVONS VÉCU DEUX MOIS SOUS TERRE"

"Source"

Le 15 juillet deux photographes anglais les sergents Jim Mapham et Bert Hardy  effectuent un reportage dans la glacière de la rue d'Authie qui sera publié par le journal Illustrated le 5 août sous le titre: "La cave à bière de Caen vivra dans l'histoire"

 

    Avant le Débarquement, mon père avait dit qu'on pourrait se réfugier, en cas de danger, dans ce que nous appelions notre «cave». Il s'agissait en fait d'une ancienne glacière située 32, rue d'Authie à Caen. On descendait par un escalier pour déboucher, à 8 mètres de profondeur, sur une sorte de salle en pierre, avec un puits central où était conservée la glace jusqu'au milieu du XIXe siècle.

    Nous nous y sommes installés dès le 7 juin, en apportant des vieux matelas, des tables, des chaises ... Nous avons été rejoints par des voisins, puis d'autres personnes prévenues par le bouche-à -oreille. De sorte que certaines nuits, près de 80 réfugiés se rassemblaient là sur des paillasses, dans cette cavité de 4 mètres de haut, éclairée à la bougie et aux lampes acétylène. Certaines personnes ne quittaient quasiment pas la glacière. Sortir de là, pour se ravitailler par exemple, c'était risquer la mort. Une mère a ainsi été tuée alors qu'elle était partie préparer un repas dans sa cuisine. Nous avons recueilli son petit garçon.

     Pour faire ses besoins, il fallait se débrouiller, monter au jardin ou utiliser des seaux hygiéniques. Une nuit, une voisine s'est trompée et a fait pipi dans un seau ... qui contenait des œufs ! Les enfants, eux, faisaient un peu n'importe où, du coup, notre refuge ne sentait pas toujours très bon. Il y avait d'autres désagréments ... Les petits faisaient beaucoup de bruit, car ils ne pouvaient pas se défouler dehors. Nous vivions dans une promiscuité incroyable, les soirs d'affluence, nous dormions tête-bêche, les uns contre les autres.

    Bref, ce n'était pas toujours facile, mais c'était toujours plus rassurant que de rester dans nos maisons. Il n'y a que lors des grands bombardements du début juillet que nous avons craint pour nos vies. Les murs de la glacière ont commencé à trembler. Les enfants se sont rapprochés de leurs parents, les jeunes couples se sont pris la main ... Nous restions tous en silence, nous attendant au pire. Les Canadiens nous ont finalement libérés le 9 juillet. Mais à partir de là, les Allemands, qui voulaient reprendre la ville, se sont mis à nous bombarder à leur tour ! Et la plupart des gens sont restés à l'abri dans la glacière jusqu'à ce que Caen soit totalement débarrassé de soldats ennemis, à la mi-août.

 

Source: témoignage paru pages 78 et 79 de cette revue.

 

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