Impressions d'un troglodyte

 

M. Claude Le Meilleur, fils de l'excellent peintre et graveur normand Georges Le Meilleur, a vu se dérouler la bataille de Caen dans des conditions assez différentes de celles qu'ont connues les témoins précédents. Domicilié à Mondeville, sur la rive droite de l'Orne (Note de MLQ: commune contigüe à l'Est de Caen) il a vécu cette période, comme toute la population de la commune, dans les caves et dans les grottes des Roches.

Carte de 1938, le pont de Clopée sur le Biez au bas de la cote des Grands Bureaux (ou des Hauts-Fourneaux ou route de Cabourg) et à droite du pont  les carrières de la rue des Roches.

Ce qu'il nous dépeint, c'est l'existence souterraine de ses concitoyens sans cesse menacés par les chutes de bombes, les mitraillages aériens, les accidents possibles, les exigences des Allemands que bousculait déjà la défaite et qui cherchaient à la fois à s'abriter et à piller.

Le désespoir pouvait s'emparer de cette foule que guettaient la ruine et la mort. Il n'en fut rien et cela demeure très beau « Notre sacrifice était fait » dit simplement notre narrateur et l’on sait la force morale que donne à l'homme cette forme de résignation.  La messe dite parfois dans les demi-ténèbres humides et la lueur d'un cierge allumé par une main pieuse illuminent d'une clarté symbolique ces étranges catacombes  où chacun se sentait prêt à souffrir  même à mourir s'il le fallait, pour que la Patrie redevînt libre.

 

Mardi 6 juin. Vers minuit nous avons entendu un gros bombardement du côté de la mer, analogue à ceux qui, au cours des derniers jours avaient causé de grands ravages dans les fortifications allemandes de Merville (Note de MLQ: Operation Flashlamp: 88 bombardiers de 00h25 à 00h39 avec 532 tonnes de bombes). Nous fûmes vite sur pied car il était extrêmement violent. Sa prolongation au-delà d'une demi-heure  nous fit habiller et descendre tous à la cave, car il semblait  que cet ouragan de feu se rapprochait de nous. Deux heures après  le bruit s'était encore amplifié. C'était sur les côtes qu'il se passait quelque chose d'anormal.

Les Boches du corps de garde du château (Note de MLQ: le château de Bellemaist où se trouve maintenant l'école de musique du Sivom des Trois Vallées) paraissaient très inquiets et, bientôt, le bruit se confirmait du débarque ment des « Tommies ».

 

Source IGN. Bellemaist sur une ancienne carte d'E-M.

 

Le roulement infernal continuait encore et tout le ciel était illuminé par les explosions et les fusées. L'électricité fit bientôt défaut.

Au jour, la population, prévoyante et inquiète, se précipita vers les boulangeries pendant qu'au loin le bruit lancinant continuait.

A 9 h. 30 un grand silence se fit. La nouvelle du débarquement du côté de Ouistreham se confirma. Chacun s'interrogea, s'organisa dans sa cave. Un flot de population s'achemina vers les grands abris de la rue des Roches.

 

Source. A gauche: Plan de la Défense passive montrant des confortements souterrains prévus et jamais réalisés (Archives de la ville de Mondeville). A droite: Topographie de la carrière redécouverte en 2007. Topographie D. Butaeye et L. Dujardin.

 

Quelques familles venaient chercher un asile dans notre cave, voûtée et solide.

 

Mercredi 7 juin.- Nous couchons dans la cave cette nuit. Vingt-sept personnes sont là, calmes mais soucieuses. Nous avons descendu tout ce à quoi nous tenions.

A 3 heures du matin, très violent bombardement sur Caen. Tout le ciel est rouge : les flammes montent, l'incendie crépite. Au jour, tout le ciel est noir de fumée et l'atmosphère est dramatique.

L'exode de la population vers les abris des Roches s'accroît.

En allant au ravitaillement en pain, dans la rue Pasteur, ceux qui étaient à la boulangerie ont eu une grosse émotion. Abattu par la chasse anglaise un gros avion de bombardement allemand est tombé en flammes après avoir providentiellement accroché un arbre dans une propriété. Dans la rue, tout le monde était à plat ventre attendant l'explosion qui, heureusement, n'eut pas lieu.

La garde allemande de l'usine Bouchon (Note de MLQ: voir ici une photo aérienne) a évacué les locaux, allant prendre position dans les abris pour mitrailleuses du pont de Clopée, au bas de la côte des Hauts-Fourneaux.

 

Source. Pont de Clopée sur le Biez.

 

Sur les routes, pas d'autres troupes que cette poignée de soldats seulement armés de leurs fusils.

Le canon tonne vers Lébisey (Hérouville).

 

Carte de 1938

Les avions anglais tournoient par groupes de six, faisant sans doute du repérage pour les grosses pièces de marine qui tirent de la mer. On entend le bruit très assourdi des départs comme trois coups de gong dans le lointain. Les gros projectiles arrivent et éclatent du côté du canal de l'Orne et d'Hérouville.

Deux de nos hommes de la cave, voulant voir les points d'arrivée, sont partis dans les herbages. Ils reviennent en courant, effrayés par un obus qui a sifflé au-dessus de leurs têtes et percuté sur la pelouse, à 100 mètres du château.

Caen flambe comme une torche. Le parc est plein d'une fumée âcre qui prend à la gorge.

Dans la soirée, violent bombardement aérien du côté de la route de Caen à La Délivrande.(Note de MLQ: au Nord de Caen)

 

Jeudi 8 juin. - Nuit agitée dans notre cave, où nous achevons l'installation. Nous sommes presque tous couchés sur des matelas montés sur des châlits. Le chef de cave est sur le brancard de secours à coté des pelles et des pioches prévues pour le déblaiement, si besoin est. Les esprits sont tendus et le sommeil est rare chez les trente personnes qui occupent l'abri et ne sont pas encore habituées à ce genre de vie.

A 6 heures du matin, très violent bombardement du côté de la gare et vers le carrefour de la Demi-Lune. Recrudescence de la canonnade vers Hérouville, Lébisey, Cambes et au-delà.

 

Plan de Caen en 1944.

 

Par notre poste clandestin à galène, caché dans une vieille poubelle et que nous allons chercher avec prudence, nous apprenons avec enthousiasme que Bayeux a été pris par les Anglais!

Plus tard, nous entendons gronder la bataille vers Troarn (Note de MLQ: à 11 km à l'Est de Mondeville)  où des troupes aéroportées auraient été déposées par planeurs.

Aussi c'est du délire dans la cave et nous prévoyons une délivrance rapide, pensant l'encerclement de Caen très proche.

Dans les carrières des Roches la foule s'amasse. Sept à huit mille personnes sont là, dormant sur la paille, s'éclairant avec des lampes à carbure. L'atmosphère est vraiment très viciée et l'on songe avec effroi aux épidémies possibles! Le maire, le docteur Lafont, a une conduite remarquable. Il doit tout organiser avec des moyens de fortune et surtout se préoccuper du ravitaillement. Nous l'aidons de notre mieux.

La journée se passe à organiser notre abri, à mettre des pare-éclats de terre devant les soupiraux de la cave, pendant que les obus sifflent et explosent de tous côtés.

Les nouvelles les plus contradictoires circulent, nous faisant passer de l'espoir à l'inquiétude et rendant l'attente bien pesante.

Caen fume encore. - Atroce charnier dans les décombres. - Notre curé vient nous visiter : il dira une messe dans la cave dimanche prochain.

La vie doit continuer. Notre vachère, très crâne, va traire dans les herbages, coiffée du casque, peint en blanc , qu'arborent maintenant tous ceux qui sont appelés à circuler. Les jeunes jouent D'autres travaillent au jardin, devant le château, traitant les pommes de terre contre le doryphore.

Le soir, les sœurs garde-malades viennent coucher dans la cave où nous sommes quarante.

Plus tard, crépitement de fusils vers Caen. On se demande pourquoi : les Anglais y seraient-ils?

 

Vendredi 9 juin. - Bombardement violent sur Caen. L'aviation et l'artillerie pilonnent la ville. Tout le ciel est en feu. Nous ne pouvons dormir que de 3 à 6 heures.

Au réveil, Caen est dans la fumée : on ne voit plus la tour de l'église Saint-Jean et l'Abbaye aux Hommes domine un amas de ruines fumantes !

La radio annonce le débarquement du Général Montgomery , dont la présence est rassurante.

Calme jusqu'à midi. A ce moment, arrivée des obus de marine entre l'Orne et le canal.

Au cours d'une corvée de ravitaillement à la Demi-Lune (Note de MLQ: le quartier de Caen contigu à Mondeville) nous trouvons beaucoup de ruines et nous apprenons la présence d'un « Monitor » dans le canal. Il remonte avec la marée et c'est lui qui nous arrose, secondant les bateaux de guerre qui croisent devant Hermanville, où a eu lieu le débarquement du 6.(Note de MLQ: pour le "Monitor" dans le canal, non;  pour les bateaux au large, oui)

Formigny, sur la route de Bayeux à Isigny, est aux mains des Alliés et la bataille se joue du côté de Carentan.

Il n'est pas question de notre côté au communiqué!

Comme nous espérons cependant l'encerclement!

 

Samedi 17 juin. - Midi. Bordée d'obus sur les Charmettes (Note de MLQ: quartier Ouest de Mondeville contigu à la Demi-Lune de Caen) : sept blessés.

 

Carte IGN 2000

Venant des Hauts-Fourneaux (Note de MLQ: le siège social de la SMN), des soldats allemands, hâves et dépenaillés, paraissent en débandade. Ils cherchent partout avec inquiétude, croyant les Anglais dans notre secteur. Seraient-ils si près?

Les Allemands semblent prêts à piller pour manger ou changer de costumes.

A 2 heures, un avion tombe en flammes.

 

Lundi 19 juin. - Cette nuit, bombes proches, du côté du port. La radio du matin parle de la marche vers Cherbourg. Serions nous laissés de côté?

A la Commission municipale, notre chef d'abri a été nommé chef de la police de sécurité.

Il a dû aller se renseigner à Caen. Je m'y suis rendu avec lui. La ville est dans un état encore plus lamentable qu'on ne l'imaginait. Il pleuvait : c'était horriblement triste. Quelle vision ! Il faut entrer à Caen par la route de Falaise, les bords de l'Orne étant constamment battus par l'artillerie lourde.

Le boulevard Leroy a beaucoup souffert; la rue de Falaise et tout le quartier de la gare sont effondrés et brûlés, depuis le bas de la rue d'Auge à la passerelle de l'Arquette, le seul pont actuellement utilisable pour tout le trafic.

 

Localisation de cette passerelle pratiquement à l'emplacement du pont Bir-Hakeim

 

 Les autres ponts sont détruits ou sous le feu des canons.

Sur l'autre rive, spectacle de désolation. Tout est en ruines, tout a brûlé. Depuis les quais jusqu'à l'église Saint-Pierre, il n'y a plus une maison debout, même les grands immeubles. La tour de l'église Saint-Jean, toujours penchée, surgit parmi les pans de murs calcinés, qui fument encore.

 

"Photo Delassalle" Saint Jean dans un champ de ruines.

 

Les rues sont criblées de larges entonnoirs.

 

La rive gauche de Caen au premier plan l'Orne et le Quai de Juillet à gauche l'église Saint Jean et derrière l'église Saint Pierre, à droite l’Abbaye aux Dames (église de la Sainte Trinité)

 

Les autorités sont repliées au Lycée Malherbe.

 

Façade du Lycée Malherbe

 

 Tout parait affreusement désorganisé. Seuls soixante-quinze morts ont pu être dénombrés jusqu'à présent : tous les autres demeurent sous les ruines! Des agonisants sont ensevelis sous d'immenses amas de matériaux. C'est une horreur sans nom!

Plus loin, au Bon-Sauveur, ce sont d'autres scènes lamentables. Blessés et morts affluent. On opère, on soigne comme l'on peut, on enterre,  on se dévoue.

A l'Abbaye aux Hommes le vénérable Mgr des Hameaux . victime d'une entorse, se tient dans sa sacristie, car toute l'église est pleine de réfugiés. Emouvante vision! Monseigneur, malgré son grand âge, est toujours affable et souriant. Son accueil est réconfortant.

Nous rentrons à Mondeville, très accablés, mais il faut montrer visage souriant pour que les autres tiennent.

Jeudi 22 juin.-Nouvelle visite à Caen où l'on ne sait rien des nouvelles. Deux cent quatre-vingt-six morts retrouvés  seulement Hélas ! combien encore gisent sous les ruines. Dans une crypte de l'Abbaye aux Dames, quelques jeunes infirmières veillent sur trente enfants assistés.

 

 

 

Le local est exigu, la salubrité douteuse, le ravitaillement précaire. Pourquoi ne sont-ils pas évacués? (Note de MLQ; ils le seront le 30 juin vers le Bon Sauveur)

Vers 7 heures du soir, bombardement des Hauts-Fourneaux par des forteresses volantes (Note de MLQ; terme générique pour désigner les bombardiers lourds quadrimoteurs) .

 

Source: photo RAF à la verticale de l'usine de Colombelles.

 

C'est affolant! Tout saute et vibre. Une poussière dense s'abat sur la commune. Nous sommes tous aveuglés tandis que nous circulons pour organiser les secours. Mais il n'y a pas eu de blessés civils, car l'usine n'est plus maintenant occupée que par les Allemands.

 

Vendredi 23 juin. - Grand bruit toute la nuit. Il dure aussi une partie de la matinée. L'artillerie et les chars tournent. On entend les mitrailleuses dans le lointain. II y a attaque. Serait-ce notre libération? La bataille semble se développer, en arc de cercle, avec Mondeville comme centre.

Toute la population est consignée dans les abris. Cette mesure est facilement acceptée car des troupes se replient et mettent en batterie des mitrailleuses tout le long de la rue des Roches et au carrefour de Clopée.

 

Source. Le carrefour de Clopée.

 

Un blessé allemand, la gorge ouverte, vient s'affaler à côté du P.C. de la police de sécurité et il est bientôt emmené par une motocyclette.

Des obus tombent un peu partout dans Mondeville, mais il n'y a pas de victimes. Tout le monde est terré. On s'attend à la lutte suprême.

Hélas! dans la soirée le calme revient et c'est encore un espoir déçu.

 

Samedi 24 juin. - Matinée calme durant laquelle peut se faire l'évacuation partielle de la population de Giberville (Note de MLQ; commune contigüe à l'Est de Mondeville) , qui se trouve en surnombre dans les abris. C'est pénible et difficile.

A 7 heures et demie le soir on signale des morts et des blessés, sur le Cours, le long de l'Orne. La voiture sanitaire et une poignée de jeunes gens dévoués s'y rendent immédiatement. Un obus est tombé sur un groupe : trois blessés graves, un mort. Les blessés sont en hâte conduits à Caen, à l'hôpital du Bon-Sauveur. Le mort est ensuite ramassé, tronc sans jambes; le visage, intact, semble implorer.

 

Dimanche 25 juin. -Nuit très bruyante.

 

Jeudi 29 juin. -Quelques obus - un dans le bois, un autre dans la rue des Roches - causent une panique à l'entrée des abris. La place manque maintenant dans les carrières. Une équipe de volontaires en explore tous les recoins en faisant de la reptation. Certaines salles sont découvertes et leurs entrées débloquées.

Caen est maintenant tout à fait encerclé mais la population doit être évacuée demain soir!

 

Dimanche 2 juillet. -Messe dans la cave. De temps à autre tombent des obus du côté de l'Orne.

A midi, une salve plus forte nous fait rentrer dans notre terrier. L'ambulance est appelée et trouve trois morts parmi ceux qui étaient à la messe du matin. Agonie atroce d'un beau gars de dix-neuf ans.(Note de MLQ: erreur de date, aucun mort à Mondeville à cette date, certainement le 9 et à cette date le seul qui ait 19 ans est Henri Denain )

Dans les carrières, recherches infructueuses de nouvelles salles. On s'efforce aussi de découvrir un fameux souterrain qui unirait Mondeville à Giberville. Si ce n'était pas une légende?

 

Lundi 3 juillet. - Cette nuit, le stock d'épicerie l'a échappé belle. Un obus est tombé tout près.

Complication : les Allemands veulent aussi venir se mettre à l'abri,- en se mêlant à la population - et prétendent occuper l'entrée de trois carrières! C'est un coup dur qui peut entraîner notre évacuation!

 

Mercredi 5 juillet. - Grande peur ce matin. Un obusier lance-grenades nous a affolés par ses détonations violentes, rappelant le bruit d'un avion qui tomberait sur la maison. Le premier sursaut passé, et après renseignements pris, nous en rions. Ce sera un bruit auquel il faudra s'habituer.

La messe dans la cave nous réconforte. Bombardement en piqué, du côté du pont de Calix.(Note de MLQ: voir photo aérienne plus bas dans le texte)

 

 

Aux Roches, trop exiguës maintenant, il faut faire évacuer les habitants de Colombelles et de Giberville. Mille quatre cents personnes quittent les abris et sont dirigées sur Saint-Sylvain, au sud de Caen.

 

Les Allemands deviennent exigeants. Ils veulent maintenant occuper deux autres entrées d'abris aux Roches. Nous demandons, pour obtempérer, un ordre signé du commandant général de la région. Cet ordre arrive vers 10 heures du soir. Ils s'installeront demain. Intrusion de plus en plus angoissante pour nous. Il devient évident qu'ils essayent petit à petit de nous mettre à la porte!

 

Samedi 8 juillet. - Dans le premier sommeil - 1 heure du matin - très fort bombardement sur Caen, aux limites nord et ouest de la ville, suivi d'une attaque qui dure toute la nuit.(Note de MLQ:  il s'agit du bombardement du 7 juillet de 22 à 23H prélude à Operation Charnwood)

Rien dans notre secteur mais l'agitation, des motorisés est grande sur les routes. Une fois de plus on s'attend au combat.

Caen fume et flambe. Les Anglais se faufileraient dans la ville, maintenant.

Consternés et abattus, beaucoup d'Allemands passent sur la route, semblant chercher leur unité : ceci paraît symptomatique du désordre de la retraite.

La cuisine roulante des Roches, elle-même, n'a pas retrouvé sa troupe et, avant de se replier, elle distribue sa soupe aux indigents.

Une batterie d'artillerie s'installe dans les herbages du bord de l'Orne mais elle est repérée et arrosée, ce qui cause la perte de cinq de nos bovins.

Sur les routes passent des tanks dont plusieurs entrent dans la propriété en démolissant les piliers des portes : ils veulent essayer de passer par le pont de Clopée mais ils ne parviennent pas à monter la rampe d'accès et ils se replient plus loin, vers la Demi-Lune.(Note de MLQ: remarque très curieuse au sujet de tanks qui ne peuvent pas monter la rampe d'accès d'un pont routier ??? de quel pont l'auteur parle-t-il ? incompréhensible sauf si il parle du pont ferroviaire sur l'Orne appelé pont de raccordement portuaire voir repère "p"  photo aérienne ci-dessous)

A 5 heures de l'après-midi, la bataille fait rage de l'autre côté du canal de l'Orne. Est-ce bientôt le « baroud » et la fin ?

 

Dimanche 9 juillet. - Pas de repos cette nuit chez nous. Des troupes sont arrivées dans le parc. Un soldat malade est venu demander du secours : il semble surtout avoir très peur.

A 6 heures la situation s'aggrave. Il faut évacuer une pièce de la cave pour y mettre un, P.C. d'officier! On leur donne la seule pièce vide et dans laquelle a débordé une fosse d'aisances! Ils exigent maintenant des lits et des matelas!

Arrivée de l'officier : un lieutenant. Il voudrait l'évacuation de tout le château, disant que des combats allaient y avoir lieu sous quarante-huit heures. Notre chef de cave se défend pied à pied, ne croyant pas aux dires de l'Allemand car, en effet, sur les routes, les troupes se replient en plein désordre. Il faut maintenant tenir bon si nous voulons être dégagés! L'officier accorde un sursis! Ouf !

Mais la bataille dans la cave est à envisager et il faut enlever les drapeaux blancs ainsi que les draps qui flottaient sur les toits. Vite demain ! Demain ?

Entre deux rafales, nous passons le carrefour de Clopée - vrai carrefour de la mort- et pendant que nous courons en, nous baissant, le pont de Clopée saute, nous jetant à terre.

 

Collection Max Denormandie. Photo aérienne de juin 1945 le pont de Clopée est reconstruit. De nos jours.

 

 

 

 

 

 

 

Photo aérienne de Caen, mars 1944, Collection Jean-Pierre Benamou avec son aimable autorisation

En haut à droite:

repère" p " le pontde raccordement portuaire sur l'Orne.

repère "0" le pont de Calix sur le canal de Caen à la mer.

le rond blanc le Rond Point de la Demi-Lune à Caen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Après un nouveau bond nous retrouvons la cave, où tout le monde est en vie mais terriblement inquiet.

Cette chaude alerte a fait s'engouffrer dans la cave, une vingtaine de soldats allemands qui s'y incrustent. Pêle-mêle, n'importe comment, ils sont vautrés et endormis, recrus de fatigue.

Nous voici maintenant entourés; d'un côté le P.C., de l'autre une espèce de corps de garde. Ceux qui ne dorment pas errent et cherchent à piller ce qui est resté dans nos appartements, tout ce qu'il y a de plus précieux ou d'utile étant avec nous dans la cave.

A 4 heures, grosse rafale d'obus.

La bataille pour Caen est déclenchée.

A 10 heures et demie du soir, le lieutenant nous fait appeler. Il ordonne l'évacuation de la cave et de la population de Mondeville pour minuit !! Nous discutons l'impossibilité de l'exécution d'un tel ordre en pleine nuit. Il est tenace et, moitié goguenard, moitié sérieux, il téléphone. A qui ? Nous avons l'impression que lui seul décide et qu'il veut le château pour ses soldats. II faut prendre avis du maire. Nous y allons et sommes encouragés dans notre résistance. Seul un ordre du commandant général peut décider de notre évacuation. Il faut tenir bon !

A l'ordre du lieutenant est opposé un refus poli, mais formel. Il hésite et renvoie sa décision à plus tard.

A l'entrée de la cave, pour rassurer nos familles anxieuses et qui, déjà, préparaient leurs paquets, nous crions : « Ordre du lieutenant : nous restons ! »

Nous avons eu chaud! Mais, déjà, le pillage est commencé. En haut, toutes les armoires sont visitées et vidées !

La situation devient intolérable.

 

Lundi 10 juillet. - Depuis 3 heures la bataille a repris du côté de Caen et de la route de Falaise. Prise de la ville et passage de l'Orne sans doute.

A 4 heures de l'après-midi, grosse explosion : la bataille s'arrête. Pourquoi? Un pont ou un champ de mines a dû sauter. La gare de Caen serait prise.

 

La gare de Caen ne sera prise que le 18 juillet

 

Un de nos hommes, envoyé en éclaireur, a vu un Anglais se faufiler dans les herbes du bord de l'Orne, à moins de 1 kilomètre de la maison! Notre cœur bat d'allégresse. Vite: qu'ils soient là!

 

Mardi 11 juillet. - Trois heures. Réveil en fanfare. Les obus éclatent tout autour de nous. Bientôt grand bruit de tuiles, d'ardoises, de bois cassé. La cave s'emplit de poussière. Une odeur de poudre nous prend à la gorge. Un ou deux obus ont atteint le toit central du château. On verra les dégâts au jour.

Au matin personne ne songe à sortir à cause du danger. Les Allemands eux mêmes restent au trou.

La cave ne résistera peut-être pas aux grosses bombes d'avions, ni au feu de plein fouet des tanks mais, tant pis; notre sacrifice est fait! Pourvu que les Anglais arrivent vite.

Les Allemands discutent. D'aucuns veulent couper le cou à Hitler , d'autres disent que dans quatre semaines les Tommies seront rejetés à la mer. Qui croire?

 

Mercredi 12 juillet. - Après une nuit calme, messe dans la cave. Nous ne soupçonnions pas que ce serait la dernière !

Matinée assez paisible avec des chutes d'obus à 300 mètres.

Dix heures trente. Nous avions commencé le travail de déblaiement du deuxième étage, lorsqu'un planton du maire vient me prévenir que les Allemands ont décidé l'évacuation de la commune pour midi !! Le maire est parti parlementer. 11 heures. La gorge serrée, les larmes aux yeux, le maire rentre aux Roches et ne peut que confirmer la nouvelle.

Tout le monde doit s'en aller, même les cadres de la Mairie et de la Police.

A la maison, les Allemands, goguenards, attendent patiemment notre départ.

Beaucoup de pleurs, de désespoir parmi nos réfugiés : nous espérions tant être libérés par les Anglais !

Partir ! Partir! Mais quoi emporter ? Il ne nous reste qu'une voiture à bras dans laquelle devra d'abord être mis le ravitaillement, car tout le monde partira ensemble : les liens qui nous unissent sont trop solides. Une tristesse indicible nous envahit, mais les larmes sont refoulées devant les Allemands qui ne doivent pas se réjouir de notre douleur.

 

CLAUDE LE MEILLEUR.

Témoignage paru sous le titre : Impressions d’un Troglodyte (Claude Le Meilleur)  Bataille de Normandie de René Horval, Editions de « Notre Temps », 1947.

Voir ici un extrait du bulletin municipal de Mondeville N° 103, juin 2009

Plaque inaugurée le 4 juillet 2009. Merci à Agnès et à Xavier pour la photo.

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