Témoignage présenté dans ce livre

Marcel Madelaine

    Marcel Madelaine n'avait jamais eu peur de l'aventure. Pour échapper aux rafles des Allemands avec son frère aîné, ce jeune Caennais de dix-neuf ans avait quitté Caen en avril 1942 pour la campagne où il exerçait le clandestin mais lucratif métier de bouilleur de cru. Débrouillards en diable, les deux frères s'étaient appropriés un petit alambic à jet continu et travaillaient, à la commande, chez les paysans du sud de la ville. Le soir du bombardement de Caen, Marcel se trouvait dans une ferme d'Épinay-sur-Odon, sans son frère. Il assista de loin au martyre de la ville et, dès le lendemain matin, apprit par la rumeur publique les premières nouvelles du bombardement. Il pensa à sa mère, qui habitait l'un des quartiers bombardés, à quelques centaines de mètres de chez Jean Morel, tué par les bombes en faisant passer devant lui dans l'abri son épouse et ses enfants. Marcel pensa à son frère, qui n'était pas avec lui ce 6 Juin au soir. Pendant deux nuits, l'angoisse l'empêcha de dormir.

Marcel Madelaine, n'avait toujours pas retrouvé sa mère, une semaine après le débarquement. Le 9 juin, fou d'angoisse, il était descendu à Caen à bicyclette, pour tenter de rejoindre la maison familiale, rue de Geôle. Au milieu d'autres bâtiments écroulés ou endommagés, la maison était indemne mais Mme Madelaine n'y était plus. Elle n'avait laissé aucun message. Marcel se rendit à l'église Saint-Julien, dont les murs solides avaient résisté aussi aux premiers bombardements.

Eglise Saint-Julien

Enfant, Marcel avait souvent grimpé au sommet du clocher, et plusieurs fois pendant l'Occupation il s'était promis de venir lui-même sonner les cloches à toute volée au jour de la Libération. Il se refit de nouveau cette promesse et pensa que ce jour pourrait être proche. Marcel finit par rencontrer le vicaire de la paroisse Saint-Julien, l'abbé Girault, qui lui donna quelques nouvelles de sa mère. Elle n'était pas morte dans les bombardements, mais avait été ensevelie avec une trentaine d'autres personnes dans une tranchée où elle s'était réfugiée. L'abbé raconta à Marcel: « Nous avons mis plus d'une heure à sortir les gens des décombres. J'ai aperçu ta mère dans la nuit, et elle essayait de sortir de là une autre femme ... »

À la lueur d'une lampe, les sauveteurs s'étaient aperçus que la femme sans connaissance que Mme Madelaine essayait de dégager était morte, « la tête traversée par un montant de chaise ».

« Ta mère affolée est alors partie avec la vieille demoiselle. Il devait être quatre ou cinq heures du matin. Depuis je ne l'ai plus revue », dit l'abbé au jeune homme.

Malgré son inquiétude, Marcel réfléchit. Sa mère ne se trouvait pas dans l'îlot sanitaire qui commençait à s'organiser au lycée Malherbe. Elle n'était pas non plus chez elle. Elle avait dû quitter Caen. Se réfugier chez l'une de ses sœurs de la région de Villers-Bocage ...

Épinay-sur-Odon se trouvait à peine à six kilomètres d'Aunay. Au matin du terrible bombardement, Marcel Madelaine fut réveillé comme les autres par le crépitement des bombes. Il contemplait l'épouvantable spectacle du lever du jour lorsque, soudain, son cœur tressaillit. Sa mère! « Elle avait à Caen une bonne amie dont la famille tenait l'épicerie d'Aunay-sur-Odon, sur la place devant l'église, pensa-t-il, pourvu qu'elles ne soient pas parties ensemble s'y réfugier! » Il bondit sur sa bicyclette et avala en quelques minutes les six kilomètres. Il était 9 heures lorsqu'il découvrit un spectacle « épouvantable, indescriptible », dans ce qui avait été le bourg d'Aunay-sur-Odon.

     Aunay est une petite ville de 2000 habitants, agréable et vivante, écrivit-il quarante années plus tard; seul le clocher de l'église est resté debout, dressé comme un doigt au milieu des ruines. » Marchant gravement au milieu des décombres, il chercha la place de l'église. Seuls quelques arbres déchiquetés lui permirent de reconnaître les lieux. « Des groupes de personnes rescapées fouillent les décombres pour retrouver des gens ensevelis sous leur maison. On me dit que quelques personnes vivantes ont déjà été dégagées. C'est la famille Gigon qui m'intéresse, mais il n'y a personne sur les ruines de l'épicerie.» Marcel rencontra l'abbé Paul, qui allait plus tard écrire l'histoire de son bourg en mémoire de ses paroissiens disparus.

« Tous les Gigon sont morts, dit l'abbé, mais il n'y avait aucun étranger à la famille dans la maison. »

Tous les Gigon avaient été tués, sauf un seul. Le bébé de la famille. Emporté par le souffle de l'explosion, il avait été retrouvé vivant accroché dans un arbre de la place. C'est un soldat allemand qui est allé le chercher dans le haut de l'arbre ».

Marcel Madelaine cherchait toujours sa mère. Le 9 juin, il était venu à Caen après les bombardements et avait vu les ruines. Le 12, il avait traversé Aunay-sur-Odon quelques heures après une attaque aérienne et avait marché sur les décombres encore fumants d'où l'on tirait les cadavres. Le 17, il avait vu Évrecy détruit, où cent trente habitants de la commune et plusieurs réfugiés avaient été tués l'avant-veille dans un bombardement. Ce vendredi 7 juillet, il se trouvait à Caen. Sous les bombes. Lisons son récit:

« On a l'impression que la nuit est tombée d'un seul coup. Autour de nous tout s'effondre, le buffet, la vaisselle se brise, nous sautons au plafond ou c'est le plafond qui vient sur nous. Nous sommes tous à terre les uns sur les autres et tout le monde crie [ ... ]. À ce moment, mon camarade Raymond s'écrie: " Non, je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir. " Avec l'abbé Girault, nous hurlons un Ave. Je ne sais pas si nous avons été exaucés, mais sûrement la prière nous a empêchés de sombrer dans la folie. »

     Le jeune Raymond, qui avait hurlé sous les bombes qu'il ne voulait pas mourir, était sauf, mais la peur l'habitait . encore. Dans le silence revenu, ses amis l'entendirent crier une dernière fois: « C'est fini, c'est fini, la Sainte Vierge me l'a dit, oui, c'est vrai, elle me l'a dit, c'est fini. » À côté de lui, une femme était touchée à la poitrine. Son ami Marcel Madelaine, qui avait prié la Vierge lui aussi de toute son âme, voulu se relever à son tour. Il sentit sa jambe droite se dérober sous lui et retomba lourdement. Il passa alors sa main sur sa jambe blessée et palpa sous ses doigts un « amalgame de sang, de terre et de tissus mélangés », Il se souvient: « La poussière se dissipe, nous sommes tous noirs, seul le blanc de nos yeux apparaît. Une dame qui vient de s'extraire miraculeusement d'un énorme amas de briques et de pierres soigne mon mollet blessé, me fait un garrot avec un bout de fil. » Marcel, dix-neuf ans, perd beaucoup de sang mais il est vivant. Au loin, il entend les pleurs d'un bébé. « Les cris de ce bébé, qui jaillirent dans le silence, après l'enfer, je ne les oublierai jamais, dit-il, quarante années plus tard; ils resteront pour moi désormais la victoire de la vie sur la mort. »

     Grièvement blessé à la jambe dans le bombardement du 7 juillet, Marcel Madelaine accepta de bonne grâce l'évacuation que les autorités sanitaires lui imposèrent le 15 juillet. Les trois jours précédents avaient été épouvantables, et la peur des obus tenaillait tous les malades et blessés du Bon-Sauveur qui, comme lui, ne pouvaient courir vers les abris au moment des alertes. Quand tombaient les bombes, faisant dégringoler dans les chambres le plâtre des murs et parfois les carreaux, le jeune homme voyait ses infirmières et ses deux compagnes de chambre, valides, descendre en courant vers des lieux plus sûrs. « Il ne me restait plus qu'à me fourrer la tête sous les draps, se souvint-il. Ce qui me démoralisait le plus, c'était de me sentir abandonné par les autres et ne pas pouvoir bouger. »

Marcel devait être évacué le samedi matin. Sur un brancard, il fut descendu dans la cour par deux infirmiers et déposé à même le sol avec d'autres blessés, en attendant de pouvoir être embarqué dans une ambulance. Alors qu'il se trouvait là, respirant pour la première fois depuis plus d'une semaine un autre air que celui de sa chambre, un obus tomba sur la flèche de l'abbatiale. Pour se rassurer, il songea à la prophétie qui liait la famille d'Angleterre à l'abbaye caennaise. Puis un obus tomba dans la cour.

Marcel Madelaine n'eut pas le temps de le voir arriver. Il fut seulement retourné comme une plume par le souffle terrible, puis il sentit les petits gravats et les pierres tomber en grêle sur son corps. Comme il l'avait fait le 7 juillet après le bombardement, il passa ses mains le long de son buste, se toucha la tête. Par miracle, il était indemne. Précipitamment, pour échapper aux prochains tirs qui n'allaient pas tarder, des brancardiers montèrent les blessés dans les véhicules. Au moment même où on allait l'installer dans l'ambulance, Marcel vit un nouvel obus exploser dans la cour. Sous ses yeux, le jeune brancardier Furon eut une jambe arrachée. Il devait mourir de sa blessure quelques heures plus tard .

L'ambulance démarra alors que les obus allemands continuaient de pleuvoir sur l'îlot sanitaire. Marcel venait d'échapper à la mort.

 Source: 44 jours en 44 de Marcel Madelaine, Imprimerie Norey, Paris, 1984.

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