CARPIQUET (Calvados)

Texte et photos de Mme Maryvonne Lépine, responsable de l'association: La mémoire collective et événements de Carpiquet.

Rencontre des CM2 de l'Ecole Primaire Jacques Cartier de Carpiquet avec les témoins du Débarquement le 2 juin 2016.

Sur la photo Stéphanie Chauvey est à gauche et Delphine Perdereau est à droite.

Résumé de la rencontre par Maryvonne Lépine

Delphine Perdereau, maire adjointe en charge des affaires scolaires, a organisé une rencontre entre quatre témoins du Débarquement et les CM2 de l’Ecole Primaire Jacques Cartier accompagnés de leur Directrice, Stéphanie Chauvey. Les enfants étudient en ce moment la Seconde Guerre Mondiale, dont les 24 témoignages d’habitants présents à Carpiquet en juin 1944.

Simone Diavet , Pierre Marie et Jacques Beaunez se trouvaient dans les carrières pendant le Débarquement.

Gilbert Rouzin , quant à lui, est resté dans la ferme de ses parents avec son père. Il explique aux enfants comment il a survécu à un tir d’artillerie d’une violence extrême, le 26 juin 1944. En effet, alors qu’il devait se trouver dans une tranchée toute proche pour se protéger, il reste bloqué dans la maison de la ferme, sans possibilité d’en sortir. C’est ce qui lui sauve la vie car un obus tombe sur la tranchée, hachant menu tout ce qui s’y trouve. 

Simone Diavet raconte aux enfants les conditions de vie dans les carrières : promiscuité, manque d’hygiène, de nourriture, bombardements incessants et cet épisode tragique du parachutiste australien tombé à proximité des carrières. Des hommes lui apportent de la nourriture en cachette la nuit. Malheureusement les Allemands le découvrent en cherchant des branchages pour se camoufler. Les coups de feu qui suivent plongent les réfugiés dans la stupeur : les Allemands viennent de le fusiller !

Pierre Marie fait partie des grands blessés de la carrière. Après l’explosion de la bombe, le 4 juillet, les secours n’arrivent que le lendemain tant les bombardements font rage dans le secteur. L’infection s’est propagée dans sa jambe droite et nécessite son amputation. Il n’a que treize ans ! « C’est un jeu de cartes qui m’a sauvé la vie » déclare-t-il aux enfants. « En effet, ma mère a retrouvé ce jeu dans la poche de ma blouse grise d’écolier, perforé par un éclat de bombe que j’ai reçu en pleine poitrine. Je le conserve précieusement, bien enveloppé dans un papier bleu où Maman a inscrit à la plume : " Jeu de cartes qui a sauvé la vie à Pierrot le 4 juillet 1944 ". Sans ce jeu de cartes, je ne serais pas là pour vous parler aujourd’hui. » Bien sûr, le fameux jeu de cartes perforé fait le tour de l’assemblée, sous le regard ému des enfants.

Jacques Beaunez , lui non plus, n’a pas été épargné par l’explosion de la bombe qui a fait 17 morts. Son père, écrasé sous un cheval, décède dans la nuit. Jacques, lui-même touché par un coup de sabot du cheval, est amputé d’un pied. Le sort s’acharne sur les blessés. En effet, l’hôpital du Bon Sauveur, où ils ont été conduits, est bombardé quelques jours plus tard et l’incendie se propage dans les toits. L’évacuation des chambres se fait dans l’urgence. Jacques explique : « Soudain un grand silence, je réalise que j’ai été oublié. Ma chambre est un peu à l’écart, dans un coin au fond d’un couloir. Je crie de toutes mes forces et fort heureusement, une femme m’entend et accourt pour me descendre dans ses bras. Je lui dois certainement la vie. » Tous les blessés sont évacués vers l’hôpital de Bayeux. En arrivant dans cet hôpital, Jacques s’effondre en larmes. Trop de souffrances pour un enfant de onze ans, il vient de subir l’horreur !

Une question intrigue les enfants. « Vos parents avaient-ils de vos nouvelles ? » demandent-ils aux grands blessés. « Hélas, non, pas de téléphone à l’époque et en plus, sous les bombes, tout était dévasté. C’est la mairie de Caen qui faisait des recherches et les communiquait aux familles des blessés. Des jours d’angoisse pour nos proches ! » répond Jacques.

Un grand silence dans la salle. Les enfants, très attentifs, resteront marqués par cette rencontre. Le 2 juillet prochain, jour de l’inauguration du lieu de mémoire à l’emplacement des carrières, certains d’entre eux liront les témoignages de ces grands blessés, marqués dans leur chair à tout jamais.

Localisation des lieux cités sur une carte alliée: Bayeux; Carpiquet, les carrières; Caen, le Bon Sauveur. AGRANDISSEMENT

 

 A gauche article de Thierry Saint-Raymond pour Ouest France AGRANDISSEMENT.  A droite article d'Agnès Wack pour Liberté AGRANDISSEMENT

 

Article de Liberté du 30 juin 2016

Article d'Ouest-France du 30 juin 2016

Invitation à l'inauguration des carrières du Souvenir le 2 juillet 2016

Photo des carrières de Carpiquet

Liste des 17 victimes du bombardement des carrières le 4 juillet 1944.

BAZIRE HENRI né en 1908, décédé le 04-07-1944     BEAUNEZ ALPHONSE né en 1894, décédé le 05-07-1944  CERUTTI PIETRO né en 1896, décédé le 05-07-1944    CHAMBERTIN MARCEL né en 1908, décédé le 06-07-1944 à Caen   CIROU MAGDELAINE née en 1919, décédée le 04-07-1944   COUPPEY MADELEINE née en 1918, décédée le 08-07-1944 à Caen    COUPPEY RENE né en 1941,décédé le 05-07-1944    FOUQUES ANDRE né en 1896, décédé le 04-07-1944 HERVIEU RENE né en 1896, décédé le 04-07-1944   LEBAS ROSE née en  1887, décédée le 04-07-1944 LEGUEDOIS ARMANDINE née en 1884, décédée le 04-07-1944   LEMOINE ROGER né en 1920, décédé le 12-07-1944 à Caen   LEQUESNE MICHELINE  née en 1938, décédée le 04-07-1944   LYE EDOUARD né en 1902, décédé le 04-07-1944 VANDEPOPULIÈRE MARIE-THÉRÈSE née en 1904, décédée le 04-07-1944   VANDEPOPULIÈRE ORBIA née en 1935, décédée le 04-07-1944 ZAGAGLIA MARIE née en  1896, décédée le 04-07-1944

 

A gauche: localisation de la carrière sur plan allié Sheet 7F/I en noir la ligne de chemin de fer. A droite: Photo aérienne IGN du 12 octobre 1945. Source.

  A droite, le lieu de Mémoire avant travaux, il s'agit de la carrière de gauche.

 

Inauguration du Lieu de Mémoire le 2 juillet 2016

 

C’est avec beaucoup d’émotion que s’est déroulée l’inauguration d’un lieu de mémoire, à l’emplacement des anciennes carrières où 17 civils ont trouvé la mort le 4 juillet 1944.

Pendant un long mois, les habitants vont vivre dans la plus grande promiscuité dans ces carrières situées à la sortie du village, en direction de Caen. La bataille de Carpiquet est d’une rare violence. Le 4 juillet, vers vingt heures, c’est le drame : un avion de la RAF passe au-dessus des carrières, lâche deux bombes et tire avec ses canons de 20 mm. On déplore dix-sept morts et de nombreux blessés parmi la population civile, déjà très éprouvée par ces longues années d’Occupation.

L’explosion d’une des deux bombes, à cet endroit précis, avait endeuillé toute la population de Carpiquet mais elle avait fait également de nombreux blessés dont quatre amputés. Roger Lelong , Pierre Marie , Jacques Beaunez en faisaient partie, ainsi qu’Albert Réault décédé en 1973.

La cérémonie a débuté par un discours du maire, Pascal Sérard, qui a rappelé l’évènement tragique du 4 juillet 1944.

 

Discours du maire M. Pascal Sérard.                                                                                                          Les porte-drapeaux.

Puis, Monsieur René Duchemin, président des anciens combattants et Madame Brigitte Barillon ont annoncé au fur et à mesure le déroulement de la cérémonie.

  

M. René Duchemin avec Mme Brigitte Barillon, chargée de mission, mairie de Carpiquet. M. René Duchemin président des anciens combattants de Carpiquet, maître de cérémonie.

Pierre Marie a tout d’abord pris la parole pour lire le témoignage de son ami, Jacques Beaunez, sur la vie dans la carrière pendant ce long mois du Débarquement. A son grand regret, Jacques qui vient de subir une grave opération, n’a pu assister à la cérémonie.

Prise de parole de M. Pierre Marie

Puis, ce fut au tour des enfants de CM2 de l’école Jacques Cartier, de lire 11 témoignages de réfugiés des carrières.

Ces témoignages figurent sur des pupitres installés sur le site. Parmi l’assemblée, beaucoup de témoins ont éprouvé une vive émotion à la lecture des témoignages. 

Un des pupitres.

Le maire et les personnalités présentes ont ensuite procédé au dévoilement du totem retraçant l’historique de cet évènement tragique et déposé des gerbes à son pied.

 

Le totem AGRANDISSEMENT

   

Ils ont ensuite coupé le ruban donnant accès à un vaste espace où sont plantés 17 chênes, représentant les 17 victimes de ce drame.

     

Photo de gauche: de G. à D. M. Jean-François Papineau, directeur départemental de la sécurité publique du Calvados (Police nationale), M. Patrice Hébuterne, président de l’Union Nationale des Combattants (UNC)  du Calvados, M. Marc Millet, représentant M. Hervé Morin, président du Conseil Régional de Normandie, Mme Stéphanie Yon-Courtin, conseillère départementale Caen 2 , M. Pascal Sérard, maire de Carpiquet, M. Philippe Duron, député de la 1ère circonscription du Calvados.

 

Au pied de chaque arbre se trouve un socle en granit avec le nom de la victime. Les enfants de CM2 et les jeunes du Club « ados » ont déposé une rose devant chaque socle, accompagnés par des membres des familles de victimes.

  

La cérémonie s’est poursuivie à la salle de spectacles où le maire a remis la médaille de la commune à M. René Duchemin pour son dévouement exceptionnel à la cause des anciens combattants.

 

De G. à D.: M. Patrice Hébuterne, président de l'UNC Calvados; Mme Andrée Duchemin, épouse de René Duchemin; M. Pascal Sérard, maire de Carpiquet; M. René Duchemin, président des anciens combattants de Carpiquet;  Mme Brigitte Barillon, chargée de mission, mairie de Carpiquet.

Article  d'Ouest-France du 4 juillet 2016

Article de Liberté du 7 juillet 2016

Une exposition, préparée par Maryvonne et Patrick Lépine, rappelait aux invités cette période du Débarquement, avec 24 témoignages de réfugiés et leurs portraits, des photos du village détruit mais aussi des photos de victimes de la carrière.

Tous ces portraits ont été réalisés par Jacques Doll, lui-même témoin du Débarquement à Saint Aubin-sur-Mer, à partir de photos d’époque.

Jacques Doll est né le 7 août 1927 à Bernay.

Dès le début de sa scolarité, il se passionne pour le dessin : des portraits de chanteurs, de vedettes du cinéma puis, à la Libération, d’hommes politiques, de chefs militaires.

Son souhait est de poursuivre dans cette voie, mais ce n’est pas possible. Ses parents ne sont pas très riches, il doit donc travailler avec son père et son frère comme tapissier. Une obligation qui ne l’empêche pas de continuer à dessiner pour s’évader, trouver un dérivatif.

Préférant s’exprimer avec l’acrylique et le pastel sec, Jacques Doll a, comme il le dit, le dessin dans la peau. Il aime la recherche, retranscrire une atmosphère, une émotion ressentie, pouvoir faire quelque chose où le temps ne compte pas.

Bien que n’ayant jamais suivi la moindre formation artistique, il a gardé de son métier de tapissier l’exigence du travail bien fait, bien terminé. Ce souci du détail qui se remarque dans toutes ses œuvres.

Lui-même présent à Saint-Aubin-sur-Mer le 6 juin 1944, Jacques Doll a accepté, dans le cadre de l’exposition « Ils ont vu le Débarquement et la Libération de Carpiquet » pour la Semaine Acadienne, de dessiner les portraits de celles et de ceux qui, comme lui, ont vécu ces jours qu’ils n’oublieront jamais.

  

 Expositon des témoignages avec les portraits et photos des témoins

 

Exposition des photos de dix des victimes.

La cérémonie s’est poursuivie par un pot de l’amitié qui a permis aux familles de victimes et aux témoins de se retrouver et de parler de cette période qu’ils ont vécue en commun, à grand renfort d’anecdotes.

Témoignages recueillis en 2010 par Maryvonne Lépine. Carpiquet. Juin - Juillet 1944.

Témoignages d’habitants qui s'étaient réfugiés dans les carrières.

En juin 1944, les habitants s’étaient réfugiés dans deux carrières à la sortie de Carpiquet, direction Caen. Environ quatre cents personnes avaient trouvé refuge dans la carrière de gauche et cent cinquante dans celle de droite (actuellement côté Festyland).

 

 Localisation des deux carrières. A gauche: sur plan allié Sheet 7F/I en noir la ligne de chemin de fer. A droite: une photo aérienne IGN du 12 octobre 1945. Source.

Les Allemands n’ont pas tardé à chasser les réfugiés de la carrière de droite en découvrant qu’ils avaient aidé un parachutiste australien. Dans l’affolement, toutes ces personnes se sont précipitées dans l’autre carrière, déjà en surcharge.

Simone MARIE épouse DIAVET  - 11 ans en 1944 - Carpiquet.

Sœur de Geneviève Marie, épouse Desclais .

Dès l’annonce du Débarquement, mon père attelle nos deux chevaux à la charrette remplie de matelas et de couvertures. Comme la plupart des habitants du village, nous prenons le chemin des carrières. Nos lits de fortune sont installés sur le sol imprégné d’humidité. Certains réfugiés dorment sur de la paille.

Un jour, une femme aperçoit un parachutiste australien caché dans un bosquet, non loin de notre refuge. Le soir, mon père se couche sans ôter ses chaussures. J’en comprends la raison un peu plus tard lorsqu’il se relève avec deux autres hommes pour porter des vivres à cet homme traqué. Malheureusement, les Allemands cherchent des branchages dans ce secteur pour se camoufler et finissent par le découvrir. Les coups de feu qui suivent nous édifient : les Allemands viennent de le fusiller.

 

Roger LELONG - 10 ans en 1944 - Carpiquet

Frère d'Andrée Lelong épouse Hue

Un cheval s’approche de la carrière où nous nous sommes réfugiés. Je veux aller le voir car j’adore les chevaux. Hélas, au même moment, des avions piquent pour nous bombarder et c’est le drame. Partout, des morts, des blessés ! Mon père m’appelle, je le vois passer mais impossible de me relever, ma jambe ne répond plus. Après des heures de souffrance, je ne suis évacué que le lendemain au Bon Sauveur à Caen. Quelques jours plus tard, je suis transféré à Bayeux suite à l’incendie du Bon Sauveur. Trop tard, l’infection ronge ma jambe de jour en jour et l’amputation est inévitable. Je n’ai que dix ans !

Cette maudite bombe m’aura marqué dans ma chair à tout jamais.

 

Jean DAIGREMONT - 11 ans en 1944 - Carpiquet

Frère de Marcel Daigremont

Au moment de l’explosion de la bombe dans la carrière, la déflagration me projette à une quinzaine de mètres, me séparant de mes frères qui jouent aux cartes avec des amis. Un nuage de fumée se forme aussitôt. Je cours tant bien que mal pour retrouver les miens. Ma mère pousse un hurlement en voyant mon visage en sang. Ce n’est rien, je ne suis pas blessé. Ce sang dont je suis maculé provient des victimes que j’ai dû saisir ou enjamber en me frayant un passage parmi les décombres. Déjà, les secours s’organisent pour venir en aide aux nombreux blessés. Un prisonnier français, qui se trouve sur place, se dévoue pour aller chercher des ambulanciers à Caen, se faufilant à travers champs en évitant les tirs.

 

Marcel DAIGREMONT - 14 ans en 1944 - Carpiquet

Frère de Jean Daigremont

Tout d’abord réfugié dans la carrière située sur la droite en allant vers Caen, j’ai la malchance d’être blessé au pouce gauche par un éclat d’obus.

 

A gauche: localisation des deux carrières sur plan allié Sheet 7F/I en noir la ligne de chemin de fer. A droite: l'entrée de la carrière de droite après-guerre. Source page 74 de ce livre.

Ce n’est rien comparé à ce que je vais subir dans la carrière de gauche, le jour de l’explosion de la bombe. Effrayé par le sifflement de l’avion qui nous mitraille, je m’accroupis à la tête du cheval pour me protéger. Une bombe tombe juste derrière l’animal. Cette fois, touché à la fesse droite, je dois être évacué vers le Bon Sauveur pour y subir une opération.

 

Geneviève MARIE épouse DESCLAIS - 17 ans en 1944 - Carpiquet

Sœur de Simone Marie, épouse Diavet ,

Dans les carrières, nous vivons sans hygiène, couverts de poux. Malgré les obus qui sifflent au-dessus de nos têtes, nous allons traire les vaches deux fois par jour avec mon père afin de distribuer le lait aux enfants. Notre troupeau diminue de jour en jour, touché par les bombardements incessants, jusqu’au moment où il ne reste plus qu’une seule vache dans l’herbage. Mon père décide de la ramener avec nous à la carrière.

Les Allemands deviennent de plus en plus exigeants. Ils se présentent régulièrement dans notre refuge afin de réquisitionner trois ou quatre jeunes filles pour éplucher leurs légumes ou ramasser les pommes de terre dans les champs. C’est ce que je dois accomplir, au grand désespoir de mon père qui ne supporte plus de voir ses enfants exposés à de tels dangers.

 

Jacqueline REAULT épouse PALMERE - 9 ans en 1944 - Carpiquet

 Sœur d’Albert Réault , grand blessé, décédé en 1973.

Au moment de l’explosion de la bombe, ma sœur se jette sur moi pour me protéger. Je réussis à me dégager mais je garde toujours en mémoire l’image d’une femme terrifiée qui va et vient dans l’entrée de la carrière, vraisemblablement à la recherche de l’un des siens disparu dans les décombres. Plongée dans son désarroi, elle ne songe même plus à se protéger des tirs. Par miracle, elle sort indemne de ce désastre….

 

Jacques BEAUNEZ  - 11 ans en 1944 - Carpiquet

 Fils d’Alphonse Beaunez , victime de la carrière et frère d'Yvette Beaunez  -

Le 4 juillet au soir, une bombe explose dans la carrière et c’est un véritable désastre. On déplore dix-sept morts et de nombreux blessés. Les secours sont difficiles à organiser sous les bombardements. Notre évacuation vers l’hôpital du Bon Sauveur n’a lieu que le lendemain, en fin d’après-midi. Notre famille est durement touchée puisque mon père décède dans la nuit et je suis moi-même amputé d’un pied. Malheureusement, quelques jours plus tard, le Bon Sauveur est bombardé à son tour. Les flammes commencent à grignoter les toits. Les infirmières s’affairent et descendent les blessés au rez-de-chaussée pour les évacuer vers l’hôpital de Bayeux. J’attends patiemment mon tour dans ma chambre située dans un petit coin à l’étage. Soudain un grand silence ! Je réalise que j’ai été oublié et je me mets à crier. Heureusement, une jeune femme m’entend et me descend dans ses bras. Son enfant, blessé lui aussi, se trouve déjà au rez-de-chaussée. Malgré tout, cette femme a la présence d’esprit de remonter pour s’assurer qu’il ne reste personne dans les étages. Je lui dois certainement la vie.

 

Aline VANDEPOPULIÈRE épouse ROUZIN - 5 ans en 1944 - Carpiquet

 Demi-sœur d’Orbia Vandepopulière , victime de la carrière.

Nièce de Marie-Thérèse Vandepopulière , victime de la carrière.

J’étais petite en 1944 et pourtant des images sont gravées dans ma mémoire dont celle-ci : juste après l’explosion de la bombe dans la carrière, je me retrouve sous le corps de mon oncle Sylvain Vandepopulière. A-t-il voulu me protéger ou le souffle l’a-t-il projeté sur moi ?

Je me vois également sortir de cette carrière au moment où toutes les personnes sont évacuées. Ma tante et ma demi-sœur , toutes deux tuées au cours de l’explosion, n’ont pas eu cette chance.

 

Pierre MARIE  - 13 ans en 1944 - Carpiquet

Dans la soirée du 4 juillet, j’aperçois un cheval qui revient vers notre carrière après des heures d’escapade. Aussitôt, je m’empresse de dégager des vélos entreposés à l’endroit réservé aux chevaux. Au même moment, nous sommes mitraillés et je vois une grande flamme au bord du rocher. Je me relève en tenant ma jambe. Mon père accourt et me prend dans ses bras. Nous attendons désespérément les secours. Les ambulances n’arrivent que le lendemain, en fin d’après-midi. Comble de malchance, des avions reviennent bombarder au moment de notre évacuation. Les infirmières doivent agiter des drapeaux français pour signaler notre présence.

Cette maudite explosion ne m’a pas épargné. Non seulement, on doit m’amputer d’une jambe mais je souffre également de graves blessures à l’autre jambe et à la poitrine. Ma mère retrouve un jeu de cartes dans la poche de ma blouse grise d’écolier que je portais ce jour-là. Ce jeu a été perforé par un éclat de bombe que j’ai reçu en pleine poitrine. Je le conserve précieusement, bien enveloppé dans un papier bleu où Maman a inscrit à la plume : « Jeu de cartes qui a sauvé la vie à Pierrot le 4 juillet 1944 ». Sans ce jeu de cartes, je ne serais pas là pour vous parler aujourd’hui.

Jeu de cartes qui a sauvé la vie à Pierrot le 4 juillet 1944

Henri PHILIPPE - 18 ans en 1944 - Carpiquet

Époux de Bernadette Vigor, épouse Philippe .

Au moment du Débarquement en juin 1944, nous nous réfugions tout d’abord dans la cave des voisins qui a une structure plus solide que la nôtre. Hélas, quelques jours plus tard, les Allemands nous obligent à évacuer les lieux pour occuper le terrain. Nous partons alors dans une carrière toute proche où les habitants de Carpiquet commencent à affluer.

Là, il faut se débrouiller tant bien que mal pour se nourrir. Nous capturons les animaux égarés dans les herbages aux alentours ou bien nous récupérons les bêtes fraîchement tuées sous les bombardements. Certains hommes s’improvisent bouchers pour distribuer la viande à toutes les familles réfugiées dans la carrière. Nous nous risquons dans les champs voisins pour arracher des pommes de terre ou autres légumes. Les plus courageux essaient de rejoindre leurs maisons dans la journée pour récupérer quelques vivres. Monsieur Albert Marie

 continue à traire ses vaches sous les bombardements pour que les enfants ne manquent pas de lait.

Mais, ce semblant d’organisation qui se met en place au fil des jours, s’arrête net dans la soirée du 4 juillet. En effet, un avion pique sur notre refuge en larguant deux bombes. J’entends crier : « sauvez-vous, c’est une bombe à retardement ! ». J’ai la chance de me trouver un peu à l’écart, près du coin réservé à la cuisine.

Une des bombes glisse mais n’explose pas. Hélas, ce n’est pas le cas pour l’autre qui provoque un véritable carnage. On relève dix-sept morts et de nombreux blessés qui ne seront évacués que le lendemain, en fin d’après-midi. Des hommes volontaires sont chargés d’enterrer les morts sur place.

Photo présentée dans un article d'Ouest-France et  pages 76 et 77 de ce livre, avec cette légende:"la sépulture provisoire d'un réfugié dans une carrière près de Caen (Archives de Caen, Photo G. Marie)". Selon plusieurs témoins il s'agit de la tombe provisoire des victimes des carrières de Carpiquet.

La carrière devient un endroit maudit : la vue de ces sépultures provisoires, la douleur des familles touchées par le deuil, les gémissements des blessés plongent la population dans un profond désarroi.

Plus question de sortir pour récupérer des aliments tant les tirs se rapprochent. Le manque de nourriture se fait cruellement sentir. Nous restons ainsi désemparés, effrayés par les tirs incessants en attendant notre évacuation par les Canadiens qui a lieu le 7 juillet, au cours d’une trêve de quelques heures.

 

Bernadette VIGOR épouse PHILIPPE - 12 ans en 1944 - Carpiquet

Épouse de Henri Philippe .

 

Quand la bombe explose dans la soirée du 4 juillet, j’ai la chance de me trouver à l’intérieur de la carrière. Le souffle de l’explosion est si fort qu’il me soulève de mon matelas.

A l’entrée de la carrière, c’est un véritable désastre. Les adultes nous tiennent à l’écart pour nous éviter de subir cette horreur. Cependant, nous voyons les blessés ramenés près de leurs familles pour leur prodiguer les premiers soins. Je me souviens particulièrement d’un homme dont le dos est criblé de plaies.

Quelques jours plus tard, des Canadiens sont chargés de nous conduire vers des endroits plus sûrs. A la sortie de ce lieu sinistre, nous devons passer devant la sépulture provisoire faite aux malheureuses victimes. Voir témoignage précédent.

Cet instant est très difficile à supporter pour tous les réfugiés, notamment pour nous, les enfants.

 

Irma CERUTTI épouse BLANC - 22 ans en 1944 - Carpiquet

 Fille de Pietro Cerutti , victime de la carrière.

Dans la soirée du 4 juillet, beaucoup de personnes prennent un peu l’air à l’extérieur de la carrière. Cet abri ne comprend qu’une seule entrée plutôt étroite.

 Après-guerre, l'entrée de la carrière (de gauche) de Carpiquet.

Un bombardement suffit pour en obstruer l’issue et c’est angoissant de penser que nous pouvons mourir ainsi piégés sous terre.

Tout à coup, une bombe explose et fait de nombreuses victimes. Certains blessés survivent, d’autres non. C’est le cas de mon pauvre Papa qui agonise toute la nuit. A chaque fois qu’il réclame à boire, un homme lui donne de l’eau qu’il aseptise en ajoutant un peu d’eau de vie.

Malheureusement, les secours n’arrivent pas assez vite tant les combats font rage aux alentours et il décède vers midi , après des heures de souffrance.

Sous les tirs, il est impossible de transporter les corps vers le cimetière de notre village. Il faut donc se résigner à les enterrer provisoirement sur place.

Photo présentée dans un article d'Ouest-France et  pages 76 et 77 de ce livre, avec cette légende:"la sépulture provisoire d'un réfugié dans une carrière près de Caen (Archives de Caen, Photo G. Marie)". Selon plusieurs témoins il s'agit de la tombe provisoire des victimes des carrières de Carpiquet.

 Notre prêtre, le Père Lamy, et d’autres personnes prennent la décision de creuser une fosse provisoire. Sur chaque corps est placée une bouteille avec le nom des victimes afin de les reconnaître le jour des obsèques.

Le transfert vers notre village se fait un peu plus tard, en présence des familles. Les corps sont transportés dans de grandes charrettes. Ils sont conduits jusqu’à l’église qui a subi, elle aussi, de nombreux bombardements.

Des soldats canadiens devant l'autel de l'église Saint-Martin de la Trinité de Carpiquet.

Bernadette TURGIS épouse GRIFFON - 17 ans en 1944 - Carpiquet

De nombreux habitants de Carpiquet se réfugient dans deux carrières situées à la sortie du village, de chaque côté de la route de Caen. Notre famille s’installe dans la carrière de droite, mais le plus grand nombre se trouve un peu plus loin sur la gauche.

 

A gauche: localisation des deux carrières sur plan allié Sheet 7F/I en noir la ligne de chemin de fer. A droite: l'entrée de la carrière de droite après-guerre. Source page 74 de ce livre.

Un jour, les Allemands nous donnent l’ordre d’évacuer les lieux. En toute hâte, notre groupe se précipite vers l’autre carrière. Hélas, l’accès nous est refusé, faute de place. En désespoir de cause, un trou d’extraction à travers la campagne nous sert de refuge. C’est peut-être ce qui nous sauve la vie…. En effet, le 4 juillet 1944, une bombe explose dans cette carrière, faisant de nombreuses victimes.

 

Odette LECOQ épouse DEROUARD - 17 ans en 1944 - Carpiquet

Un grand bruit retentit dans la carrière. Nous comprenons qu’un drame vient de se produire. Le cœur battant, je cours à la recherche de mon père parti fumer une cigarette à l’extérieur. Une chance, il est sain et sauf ! Mais il faut affronter cet horrible spectacle : des morts, des blessés en grande souffrance, des mères qui n’arrivent pas à retrouver leurs enfants. Je n’oublierai jamais cette explosion qui a fait tant de victimes civiles dans notre village….

 

Bernard DEMOY - 6 ans en 1944 - Carpiquet

Même si l’éducation de l’époque, à la fois chrétienne et civique, a permis à des hommes, des femmes et des enfants de se supporter dans la promiscuité des carrières, néanmoins, les conditions de vie étaient difficiles, surtout pour les enfants. Je me souviens plus particulièrement d’Irma Cerutti , cette femme d’origine italienne, dont le père fait partie des victimes de la tragique journée du 4 juillet. Peut-être remarquait-elle des inquiétudes que les enfants ressentent, mais qu’ils ne peuvent exprimer par des bavardages comme les adultes. Elle devait le lire sur mon visage. Aussi, venait-elle souvent près de moi pour me chanter : « Un, deux, trois, je m’en vais au bois - Quatre, cinq, six, cueillir des cerises - Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf - Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges ». Sa bonne humeur nous aidait à surmonter nos craintes…..

 

Yvette BEAUNEZ  - 12 ans en 1944 - Carpiquet

Fille d’Alphonse Beaunez , victime de la carrière et sœur de Jacques Beaunez  

Juste après l’explosion de la bombe, je vois un homme courageux grimper sur le dessus de la carrière et agiter un grand drapeau bleu, blanc, rouge pour signaler la présence de civils aux avions qui continuent à bombarder le secteur. Grâce à son sang-froid et à son courage, nous échappons sans doute à un nouveau désastre car, dans la panique générale, nous sortons en grand nombre pour secourir les nôtres parmi les décombres.

 

Andrée LELONG épouse HUE - 12 ans en 1944 - Carpiquet

Sœur de Roger Lelong (dans son témoignage, c’est bien de la carrière qu’elle part avec sa grande sœur pour chercher du ravitaillement dans le village mais elle ne le précise pas).

Malgré les risques de bombardements, je pars dans le village avec ma sœur Denise un peu plus âgée que moi. Nous essayons de rejoindre au plus vite une ferme sur la Route de Caumont pour y récupérer du ravitaillement. Très vite, nous sommes arrêtées dans notre élan en voyant au loin deux Allemands s’approcher. Ils tiennent un parachutiste par les bras et semblent le traîner. Cet homme paraît si terrifié qu’il n’a même plus la force de marcher. Nous rebroussons chemin et ma sœur me dit : « Surtout, ne regarde pas ! ». Ensuite, nous entendons une détonation mais nous ne cherchons même pas à savoir d’où elle provient tant nous sommes effrayées. Sur le chemin du retour, notre peur redouble lorsque nous apercevons au loin le château d’eau s’écrouler. Nous comprenons alors qu’il n’est plus possible de sortir dans le village.

Le château d'eau de la BA 131, photographié le 28 septembre 1939, en vol un bombardier Bloch MB 210. Source page 21 de ce livre.

 

Alphonsine CATHERINE épouse DOUVILLE - 20 ans en 1944 - Carpiquet

Faute de place dans la carrière, cette famille nombreuse s’était réfugiée dans une cavité d’extraction toute proche de l’entrée de la carrière mais ils vivaient dans les mêmes conditions que les réfugiés des carrières.

Un jeune soldat allemand sort d’un char en feu et court jusqu’au trou d’extraction qui nous sert de refuge. Nous comprenons très vite, en le voyant pleurer, qu’il n’a pas l’intention de nous faire du mal. Ses mains brûlées le font souffrir atrocement. Il nous fait comprendre que tous ses camarades ont péri dans l’incendie de son char. Ma mère, qui connaît des pratiques ancestrales pour soulager la douleur, tente de lui « souffler le feu ». Après ce moment de répit, cet homme repart soulagé rejoindre son groupe.

Cet épisode nous laisse deviner la violence des combats dans les alentours….

 

Janine PIERRE épouse MOISSON - 13 ans en 1944 - Carpiquet

La famille a fini par se réfugier dans la carrière après tout un périple.

Notre maison, située Route de Caumont, est entourée d’Allemands qui occupent des blockhaus ou des habitations réquisitionnées. Outre les deux blockhaus de la rue de l'Eglise cf témoignages Andrée KOROTITCH et Jean LEMONNIER, on peut indiquer le blockhaus dans la propriété de M. Louis Morin, derrière la mairie actuelle.

     

A gauche: localisation du blockhaus sur photo aérienne IGN de 1946. A droite : localisation du blockhaus (3 Avenue Charles de Gaulle) de nos jours.

 

 A gauche: l'entrée du blockhaus transformé en cave dans le jardin d’un pavillon (3 Avenue Charles de Gaulle) jouxtant la mairie. A droite: des vétérans canadiens à l'entrée du blockhaus. De nos jours.

De plus, la proximité de la base aérienne (l’ex BA 131 évacuée le 19 juin 1940 et devenue un aérodrome allemand Lufthafen Platz von Caen) représente des risques pour la population à cause des bombardements continuels.

La Base aérienne au Sud du village de Carpiquet. Pour aller plus loin.

Alors, mon père préfère que nous allions dormir à Authie, village tout proche, où il a loué une petite maison depuis deux ans déjà.

Localisation Carpiquet et Authie sur une carte alliée.

Mais des évènements tragiques se déroulent dans les rues d’Authie dès les premiers jours du Débarquement. Des Alliés arrivés trop vite et croyant le village libéré, se font massacrer par les Allemands. Une véritable bataille de rues commence et nous ne savons plus où nous réfugier. Les civils subissent les tirs et ma sœur est blessée à la main. Il nous faut quitter les lieux au plus vite pour rejoindre la carrière. Pas question de prendre les raccourcis que nous connaissons bien, la zone est surveillée ! On nous oblige à faire un long détour en passant par Saint Germain-La-Blanche-Herbe et la Maladrerie (l'entrée de Caen en venant de Carpiquet, quartier Nord-ouest de la ville). Que de peur tout au long de notre route ! Nous arrivons enfin à la carrière où nous pensons être en sécurité. Hélas, ce n’est pas le cas puisqu’un évènement tragique s’y produit le 4 juillet !

Localisation du parcours: Authie, Saint Germain la Blanche Herbe, La Maladrerie, les carrières.

 

Marguerite-Marie MORIN épouse POUSSIER - 8 ans en 1944 – Carpiquet

Avant la libération de Carpiquet, cette famille est chassée de l’abri situé dans le jardin d’un voisin, M Godefroy. Tous regagnent alors la carrière quelques jours avant le drame.

Un avion passe et bombarde notre ferme*. Aussitôt, le feu se propage dans les bâtiments, jusqu’à notre habitation. En toute hâte, nous quittons les lieux pour nous réfugier chez un voisin. Nous nous cachons dans un abri qu’il a construit dans son jardin.

Abri de fortune construit dans le jardin de Monsieur GODEFROY (11 Rue des Ecoles à Carpiquet)

Pendant plusieurs jours, nous voyons notre ferme brûler sous nos yeux. Déjà, nous venons d’être très éprouvés par la mort de ma grand-mère, suite à une crise cardiaque. Son cœur n’a pas résisté à cette accumulation de frayeurs ressenties à chaque bombardement sur notre village. La base aérienne (l’ex BA 131 évacuée le 19 juin 1940 et devenue un aérodrome allemand Lufthafen Platz von Caen) toute proche est sans cesse prise pour cible et la population en subit les conséquences.

La Base aérienne au Sud du village de Carpiquet. Pour aller plus loin.

* Notre ferme se trouvait à l’emplacement actuel du Centre Socio-Educatif et Culturel (Espace Athéna), 22 rue des Ecoles.

Localisation de l'abri ainsi que l’emplacement de la ferme des parents de Mme Poussier.

Article du journal Liberté de Normandie - La Presse du Calvados - du Samedi 12 au Vendredi 18 Juillet 1969. AGRANDISSEMENT

Témoignages d’habitants qui ne s'étaient pas réfugiés dans les carrières.

Andrée KOROTITCH épouse GENEVIEVE - 12 ans en 1944 - Carpiquet

Lorsque la sirène hurle sur la base aérienne (l’ex BA 131 évacuée le 19 juin 1940 et devenue un aérodrome allemand Lufthafen Platz von Caen), nous courons nous réfugier dans le blockhaus de la rue de l’Église surveillé par des Allemands. C’est ce même blockhaus qui nous sert de refuge pendant les combats de l’été 1944.

Localisation du premier blockhaus de la rue de l'Eglise.

Profitant d’une accalmie, un Allemand sort pour vérifier l’état des lieux mais se trouve immédiatement abattu. Aussitôt, notre groupe brandit des mouchoirs blancs pour signaler la présence de civils. Nous sommes affamés, alors les Canadiens nous distribuent des biscuits et du chocolat. Puis, ils nous évacuent vers un autre blockhaus situé un peu plus haut dans la rue.

Localisation du second blockhaus de la rue de l'Eglise. Ce blockhaus était situé dans la propriété Jacquot occupée par les Allemands.

 Il nous faut pénétrer dans ce lieu sinistre où des blessés et même des morts jonchent le sol. Je suis terrorisée face à ce spectacle de désolation et je refuse d’avancer, mais on m’oblige à enjamber les corps. Je n’ai que douze ans….

 

Jean LEMONNIER - 17 ans en 1944 - Carpiquet

Au moment du Débarquement, nous ne partons pas dans les carrières comme la plupart des habitants de Carpiquet. Avec quelques familles, nous nous réfugions dans un blockhaus situé près de la rue de l’Église.

Localisation du blockhaus. Ce blockhaus était situé dans la propriété Jacquot occupée par les Allemands.

 Tous les jours, des obus de marine tombent ça et là à travers le village. Hélas, un drame se produit : trois petits enfants d’une même famille, qui jouent à proximité de notre abri, sont fauchés par un obus. Aucun ne survivra (le 30 juin 1944: DIAVET Annette, 3 ans ; DIAVET Louis, 9 ans ; DIAVET Raymond, 12 ans ; les 3 petits Diavet ont été tués dans la propriété Jacquot).

Notre blockhaus subit ensuite un tir de char qui cause le décès de ma grand-mère (Marie-Louise BROSSE, tuée le 4 juillet 1944 ). Tristes souvenirs qui me poursuivent encore….

 

Gilbert ROUZIN - 11 ans en 1944 - Saint-Manvieu

Époux d’Aline Vandepopulière

Localisation sur une carte alliée de Saint Manvieu à l'Ouest de Carpiquet.

Le matin du 26 juin, profitant d’une accalmie, nous quittons notre tranchée pour regagner notre ferme toute proche. Surpris par un bombardement d’artillerie, nous sommes alors bloqués à l’intérieur de la maison, sans possibilité de regagner notre abri. Les obus martèlent les murs et malgré les matelas que nous avons mis devant les fenêtres, des éclats parviennent à pénétrer, faisant même exploser une glace. Comment survivre à un tel déluge de feu ? C’est pourtant cette position des plus périlleuses qui nous sauve la vie. Nous le constatons un peu plus tard en retournant dans notre abri pour y récupérer des couvertures et quelques vêtements. Le spectacle qui s’offre à nos yeux nous abasourdit : un obus est tombé sur notre tranchée, hachant menu tout ce qui s’y trouve, même le portefeuille de mes parents….

 

Maurice CAPET -28 ans en 1944 - Carpiquet - Décédé en 2006 (Témoignage recueilli en juin 2004) 

L’exode

Trois ou quatre jours avant le Débarquement, nous nous sommes réfugiés chez notre tante, dans le Nouveau Carpiquet, pour nous éloigner de l’Aéroport (l’ex BA 131 évacuée le 19 juin 1940 et devenue un aérodrome allemand Lufthafen Platz von Caen) qui représentait un danger en raison des bombardements incessants.

La Base aérienne au Sud du village de Carpiquet. Pour aller plus loin.

Ensuite, nous nous sommes cachés dans la carrière de droite en allant sur Caen. Mais les Allemands nous ont chassés après la découverte d’un parachutiste australien qui avait été secouru par les réfugiés.

Alors, nous avons pris le chemin de l’exode, direction Thury-Harcourt, où nous avons croisé de nombreux soldats allemands sur notre route.

Nous avons séjourné quelque temps à Saint-Bénin (ancienne commune, aujourd'hui intégrée à Thury-Harcourt), dans le grenier de Monsieur Larue. Mais comme les hommes étaient réquisitionnés par les Allemands, nous avons pris la fuite pour rejoindre la Mayenne. Nous couchions dans des hangars, des écoles. En chemin, nous avons enfin trouvé un endroit plus paisible à Sérigny dans l’Orne, où nous sommes restés dans la maison du maréchal-ferrant. »

Localisation de l'exode de M. Maurice Capet.

De retour à Carpiquet, nous avons retrouvé notre maison dans un état de désolation. Nous avons alors trouvé refuge dans la propriété de Monsieur et de Madame Louis Morin, devenue notre actuelle Mairie.

Après-guerre, l'arrière de la propriété de M. et Mme Morin

Des pourparlers ont eu lieu par la suite pour savoir si l’on devait réparer notre maison ou l’abattre définitivement. Finalement, des subventions ont été obtenues grâce aux dommages de guerre. L’entreprise Delaubert a recouvert provisoirement notre toit en fibro, puis peu à peu, notre maison a été restaurée.

 

Jeanine VAUCQUELIN épouse COQUELIN - 7 ans en 1944 -

« J’ai vu la Libération de Carpiquet »

Dès le début de la guerre, mon père est fait prisonnier et doit partir en Autriche. Nous habitons alors à la Maladrerie (l'entrée de Caen en venant de Carpiquet, quartier Nord-ouest de la ville)  et ma mère travaille dans la ferme de Monsieur et Madame Sauvage, tout près de l’église de Carpiquet (ferme actuelle de Monsieur Dujardin).

La ferme à gauche et l'église à droite.

En 1942, elle décide de louer une petite maison sur place pour éviter les trajets rendus difficiles par la guerre. Cette maison, qui appartient à Madame Laurent, se trouve Rue des Ecoles, à deux pas de la ferme.

Localisation maison Mme Laurent.

Le jour du Débarquement, comme à l’accoutumée, Maman part traire les vaches dans un herbage près de la gare.

Localisation de la gare de Carpiquet.

Elle n’a pas conscience du danger qui la guette mais très vite, les obus sifflent de tous côtés. Elle décide alors de vider la barrique qui sert d’abreuvoir aux vaches pour se réfugier à l’intérieur. C’est un soldat autrichien, incorporé dans la Wehrmacht , qui finit par la retrouver en lui criant : « Madame Marie-Louise, il faut rentrer, grand malheur la guerre ! ».

Restée seule dans notre petite maison en attendant le retour de maman, je vois du plâtre tomber sur mon lit, sans vraiment prendre conscience du danger. Je n’ai alors que 7 ans. Ma mère se précipite pour me récupérer et nous courons à toutes jambes vers la ferme où nous restons jusqu’à notre libération.

Contrairement à la plupart des habitants de Carpiquet, nous décidons de ne pas nous réfugier dans les carrières situées à la sortie du village, direction Caen. Nous restons chez le fermier, Monsieur Sauvage, en compagnie de ses beaux-parents, de sa jeune belle-sœur Yvette qui n’a que onze ans, de leur commis et de Monsieur et Madame Cirou, eux-mêmes fermiers dans le village, mais qui ont préféré rejoindre notre groupe. Les chambres de la ferme étant trop exposées aux tirs venant de la mer, nous installons des matelas dans la laiterie située côté rue pour y dormir chaque soir.

Une nuit cependant, en compagnie de la famille Leralu, nous partons dormir dans la cave de la propriété de Madame Leprovost située devant le Monument aux morts. Mais nous ne renouvelons pas l’expérience car Maman est angoissée à l’idée de se trouver sous terre.

Localisation maison Mme Leprovost.

Malgré les bombardements sur le village, elle continue à traire les vaches gardées sur place et va même soigner des veaux dans une ferme voisine où je me fais une joie de l’accompagner avec Yvette. Un jour, cependant, elle refuse notre compagnie malgré notre insistance. Bonne intuition de sa part car elle est prise sous des tirs qui la projettent tout d’abord sur la margelle du puits. Elle court ensuite vers la porte de la ferme qui reste bloquée à cause de la déflagration. Un obus tombe alors sur la cheminée, débloque enfin cette porte mais en revanche, Maman se trouve propulsée dans l’escalier qui conduit vers le grenier. Après avoir fait le tour de la maison en nous cherchant dans tous les coins, elle nous retrouve cachés dans le grand placard de la cuisine d’où nous avons peine à entendre ses appels.

Au cours d’un bombardement, Monsieur Jules Sauvage se retrouve lui-même dans une situation désespérée. Ses trois chevaux Taupin, Bijou et Farraud ont été touchés par des tirs et leurs gémissements laissent à penser qu’ils sont à l’agonie. Ne supportant pas de les entendre souffrir, il décide de se rendre à l’écurie pour les achever. Hélas, le mur s’écroule sur lui et il se retrouve enseveli sous les décombres. Tous les adultes se précipitent pour dégager les gravats à la main, avec l’énergie du désespoir. Les ongles ravagés et les mains meurtries, ils ressortent « in extremis » le pauvre homme qui reprend peu à peu son souffle. Pendant ce temps, à l’abri dans la laiterie avec Yvette et la belle-mère du fermier, nous prions de toutes nos forces pour que la victime ait la vie sauve. Quel soulagement après ces longues minutes d’angoisse !!!

Les soldats allemands ont de plus en plus de mal à se ravitailler car la population a fui le village. Un jour, deux soldats SS se présentent à la ferme et l’un d’eux exige qu’on lui fasse cuire six œufs sur-le-champ. Aussitôt, il revient à la charge et en redemande six autres pour son camarade. Effrayée, Madame Sauvage s’empresse d’obéir car leurs réactions sont imprévisibles. Elle sait qu’il ne faut jamais refuser d’approvisionner l’armée allemande. En effet, quelques mois auparavant, elle avait eu droit à une réquisition en règle en refusant de leur vendre de la nourriture. En représailles, les Allemands lui avaient confisqué tous les animaux de sa basse-cour. Après leur passage, elle n’avait retrouvé qu’une seule oie blottie sous la voiture de Monsieur Sauvage.

A la fin du mois de juin 1944, les combats se rapprochent de Carpiquet. Le village d’Authie semble particulièrement touché. Pour s’en assurer, Monsieur Sauvage place une échelle contre le mur et, caché derrière une touffe de lierre, observe les opérations avec ses jumelles. Maman regarde à son tour mais redescend très vite car deux soldats SS les surprennent en pleine observation. Ces derniers s’emparent des jumelles et grimpent à l’échelle pour observer les environs. Ma mère est effrayée et le fermier ne semble pas beaucoup plus rassuré. A leur grand étonnement, les deux soldats leur restituent les jumelles et repartent comme ils étaient venus.

Localisation Carpiquet et Authie sur une carte alliée.

Le 4 juillet, le commis arrive affolé en nous annonçant que des soldats allemands ont investi la ferme. Il nous conseille de nous cacher au plus vite. Fort heureusement, Monsieur Sauvage y regarde de plus près et découvre que ce sont des Canadiens. Il sort aussitôt dans la cour pour leur signaler la présence de civils. Il sait par expérience qu’il faut donner signe de vie car les soldats n’hésitent pas à utiliser des lance-flammes pour « nettoyer » les lieux, de crainte que des ennemis n’y soient encore cachés. Sa présence d’esprit nous sauve certainement la vie….

Les Canadiens nous prennent aussitôt en charge et malgré nos réticences, nous obligent à évacuer les lieux. Ils ont raison car une contre-attaque allemande a lieu dans la soirée, faisant plusieurs victimes parmi les soldats restés dans la ferme pour se reposer.

Nos libérateurs nous conduisent tout d’abord dans une de leurs tranchées près de la propriété de Monsieur Moulin, le Maire de l’époque. Comme il pleut, un Canadien m’enveloppe dans son ciré noir et me met un casque sur la tête.

Localisation propriété de M. Henri Moulin.

Nous sommes ensuite dirigés vers des zones plus calmes. C’est ainsi que nous partons à pied sur la Route de Caumont, en direction du Mesnil-Patry, avec un chariot à traire pour transporter quelques vêtements entassés en toute hâte dans des sacs à blé.

Notre voisin, Monsieur Leralu, propose à Maman de me transporter sur sa bicyclette car je suis bien jeune pour effectuer un tel trajet à pied. Elle accepte volontiers de me laisser partir mais tout à coup, elle nous aperçoit au loin pris sous des tirs d’obus. Le voisin saute dans le fossé en m’entraînant dans sa chute et se jette sur moi pour me protéger. Que d’émotion pour ma pauvre mère ! Elle me retrouve couverte de terre, mais saine et sauve.

Nous arrivons enfin au Mesnil-Patry où les réfugiés sont regroupés près d’un grand hôpital militaire afin de trouver des solutions d’hébergement.

Au Mesnil-Patry depuis l'Opération Epsom, il y avait un Casuality Clearing Post (poste de tri pour les blessés) de la 15th (Scottish) Infantry Division qui deviendra le 24th Field Dressing Station ( 24e Poste de secours de campagne) du Royal Army Medical Corps.

Maman est envoyée dans une ferme à Bayeux mais, malgré son courage, elle n’y reste pas longtemps car on lui demande d’effectuer le travail de deux hommes. Je dois moi-même l’aider à sarcler les fraisiers avec interdiction formelle de manger la moindre fraise. Evidemment, dès qu’elle le peut, Maman me donne discrètement les plus grosses que je déguste sur place.

Sur les conseils du Maire de Bayeux, elle travaille ensuite au château de Saint-Loup-Hors mais là encore, elle est très déçue. En effet, la propriétaire fait preuve d’une avarice hors du commun, allant même jusqu’à nous refuser le moindre fagot pour faire cuire nos repas.

Les soldats anglais, qui campent à proximité, donnent régulièrement de la nourriture aux enfants dès que nous rôdons autour de leurs tentes. Je m’y rends souvent pour ramener du bon pain blanc, de la confiture, du chewing-gum et du chocolat.

Maman décide de quitter le château de Saint-Loup-Hors et d’aller se réfugier chez une tante au Molay-Littry. Toutes deux blanchissent le linge des Américains afin de gagner un peu d’argent pour subvenir à leurs besoins.

Le 30 juin 1945, c’est le retour à Carpiquet où les réfugiés sont hébergés provisoirement dans les grandes demeures du village en attendant la construction de baraquements.

Localisation des communes citées

Pour notre part, nous nous retrouvons avec plusieurs familles, dont celle de Monsieur Sauvage, dans une grande propriété située Route de Caumont (appartenant actuellement à la famille Lefebvre). Cette propriété appartenait au Comte de Brye pendant la guerre

  

A gauche la propriété dans les années 60. A droite: Localisation de la propriété de la famille Lefebvre N° 90 route de Caumont.

C’est là que je retrouve mon père après six années d’absence. Le premier contact est difficile car je n’avais que deux ans lorsqu’il est parti. Je refuse tout d’abord de lui dire bonjour puis, au fil des jours, des liens familiaux se renouent.

Après plusieurs mois d’attente, un baraquement nous est attribué et la vie reprend lentement dans notre village meurtri et défiguré par la guerre.

Localisation des lieux cités dans les témoignages. AGRANDISSEMENT.

 Témoignages de trois sauveteurs du Bon Sauveur de Caen

1- Le témoignage d'André Heintz , résistant et Équipier d'Urgence qui était au Bon Sauveur.

ajout MLQ

Lorsqu'il y eut l'offensive sur CARPIQUET au début de juillet, arriva un soir un homme affolé implorant du secours pour les réfugiés dans les Carrières de CARPIQUET, le long de la ligne de chemin de fer.

Carte Sheet 7F/I en noir la ligne de chemin de fer

Ils avaient été bombardés. 17 étaient morts mais il y avait 30 blessés à sauver. Cet homme venait réclamer une ambulance, mais le récit de son expédition n'avait rien d'engageant ; la route était impraticable ! II avait dû ramper une partie du trajet, empruntant la voie de chemin de fer qui courait au fond d'une sorte de tranchée. Comment une ambulance pouvait-elle espérer arriver jusqu'aux Carrières par la route ?

            II y eut quand même des volontaires, les ambulancières Gillet et Cholet, les frères Ewald (Jean-Luc et Régis, Scouts routiers parisiens venus en Normandie dans l'espoir de se battre mais ne pouvant traverser les lignes servaient aux Equipes d'Urgence )  et ma sœur Danielle qui, comme infirmière, devait avec un interne, donner les premiers soins et opérer une sélection parmi les blessés à ramener. Comme d'habitude, quelqu'un s'assit entre le capot et le garde boue à l'extérieur de l'ambulance, brandissant un drapeau français, chaque fois qu'apparaissait un avion. Cela fit probablement de l'effet car le tir d'artillerie faiblit un peu.

            Quand ils parvinrent aux Carrières, trois des pneus d'une des deux ambulances avaient été crevés par les éclats d'obus. La situation dans les Carrières était tragique. Les gens étaient à bout. Le peu de lait qui avait été apporté dans les ambulances ne suffisait pas pour les enfants qui se trouvaient là. Ces réfugiés manquaient de nourriture et surtout d'eau. Trois familles se disputaient pour savoir qui mangerait quelques misérables galettes qu'elles avaient réussi à confectionner, mais en nombre trop limité pour eux tous. Ils avaient, pour les faire cuire, mis toutes leurs ressources en commun, une famille apportant le peu d'eau qui lui restait, les autres fournissant la farine et la troisième le bois nécessaire à la cuisson. Mais ils étaient prêts à se battre.

            II fallut essayer de calmer les esprits. Par la suite, le choix à opérer parmi les blessés n'améliora pas la situation car, contrairement à ce que tous espéraient, il fallut se résigner à abandonner les plus graves et n'emmener que ceux qui avaient le plus de chances de survivre. Les ambulances, d'autre part, ne pouvaient emmener que quatre personnes à la fois, c'était peu sur 30 blessés. II fallut promettre de revenir, ce qui était plus que de l'héroïsme... Ce fut pur miracle que cette expédition se terminât favorablement.

 

2- Le témoignage de Mme Danielle CLEMENT-HEINTZ infirmière au Bon sauveur.

Témoignage paru dans ce livret pages 31 à 42. "Les carrières de Carpiquet le 5 juillet 1944".

Ce 5 juillet, en début d'après-midi, se présente à la porte du Bon Sauveur, cet asile d'aliénés évacué et transformé en vaste poste d'urgence et de secours médical pour les rescapés des bombardements de la ville, un homme à demi hagard et apeuré, encore tremblant d'émotion. "J'arrive de Carpiquet", bredouille-t-il d'une voix entrecoupée. Il ne sait même pas comment il a pu parvenir jusqu'ici: au départ, sur sa bicyclette, puis lâchant tout, il a couru, s'est jeté à plat ventre dans des trous à de nombreuses reprises, puis repartait, gardant chaque fois l'espoir d'échapper à la mort.

On lui a indiqué qu'au Bon Sauveur de Caen il pourrait trouver du secours pour les autres, ces réfugiés qui, depuis vingt-huit jours, "survivent" dans une pénible promiscuité, ayant faim, soif et peur, dans une carrière de Carpiquet, située entre la ligne de chemin de fer Paris-Cherbourg et l'aéroport(l’ex BA 131 évacuée le 19 juin 1940 et devenue un aérodrome allemand Lufthafen Platz von Caen) .

Ce dernier lieu, à une dizaine de kilomètres de Caen, est en permanence visé par l'artillerie dont les projectiles, ainsi que ceux des avions, retournent la terre comme si elle était labourée par une charrue. Des bombes, des obus sont tombés à l'entrée de la carrière, faisant de nombreux blessés. Depuis plusieurs jours, ces malheureux se meurent, faute de soins, et souffrent sans médicament, ni pansement. C'est pour eux, pour ces blessés que cet homme, ancien prisonnier de la "Maison d'Arrêt" de Caen qui, dit-il, "n'a rien à perdre", s'est décidé à franchir les lignes ennemies, avec tous les dangers que cela comporte. Mais, fort ému, il explique qu'il paraît bien difficile à des ambulances d'aller dans ce "no man's land" entre Allemands et Anglais. La route reste infernale et il est quasi impossible d'y arriver sans encombre.

La décision est vite prise. Des volontaires se présentent rapidement.

Deux ambulancières avec leur voiture n'hésitent pas. Quatre brancardiers, des Scouts Routiers venus de Paris à l'annonce du Débarquement, voulant prendre les armes aux côtés des Alliés, et en attendant, engagés dans les « Equipes d'urgence » de Caen, se proposent d'accompagner les ambulances, en se plaçant chacun sur une aile des voitures contre le capot, pour brandir et agiter un drapeau français . Un interne en médecine et une infirmière (moi-même) se présentent pour aller donner les premiers soins en emportant une valise de médicaments.

Notre petit convoi se met en route. Nous traversons la Maladrerie, banlieue ouest de la ville, apparemment déserte, aux maisons délabrées. Des pierres, des fils électriques pendants, des ruines partout... Quelques canons, des soldats allemands couverts de poussière, d'autres en position d'attaque (ou de défense !), genou en terre et mitrailleuse prête à tirer, apparaissent ici et là. Plus les ambulances avancent, plus la présence humaine se raréfie. Nous engageant sur la route de Carpiquet bordée d'arbres, nous avons une curieuse impression d'absence de vie. Du reste, ce qui était la chaussée est parsemée de trous plus ou moins profonds et jonchée de cailloux, de branches d'arbres et de feuilles déchiquetées, entre lesquels les ambulances se fraient un passage ...

Source. Entrée de Carpiquet par la route de Caen

Nous ne tardons pas à nous rendre compte que nous abordons  une zone entre lignes ennemies. De nombreux avions sillonnent le ciel. Nous n'avons guère le temps de nous appesantir sur nos sentiments ni de réfléchir, quand un premier obus éclate non loin , sur notre droite, suivi par d 'autres qui se rapprochent. Nous nous précipitons hors des voitures pour nous étaler dans le proche fossé, tentant ainsi de nous protéger de la salve d'obus : nous avons été vus et " ils" nous le font savoir. Il est vrai que les Croix rouges ne suffisent peut-être pas car les Allemands , peu respectueux des conventions internationales, sont coutumiers du fait de l'utilisation des ambulances pour transporter des munitions.

Combien de temps cela dure-t-il ? Je ne sais pas. Cinq à dix minutes peut-être ?

Le calme apparemment revenu, chacun reprend son poste. Aucun de nous n'a été touché. Mais l'une des ambulances a deux pneus crevés et pas mal d'éclats dans la carrosserie. Cela ne nous empêche pas de poursuivre notre chemin vers la carrière. Nous y arrivons sans autre incident.

Des soupirs de satisfaction et d'espoir nous accueillent.

Ces gens ont souffert. Des morts gisent à l'entrée. A l'intérieur il y a plus d'une vingtaine de blessés. La hargne semble régner entre ces réfugiés qui ne peuvent même pas sortir enterrer leurs morts, sans risquer de se faire tuer eux-mêmes et qui se disputent les quelques grains de riz ou cuillerées de farine qui leur restent, sans parler du peu d'eau tellement comptée. Il s ont dû se battre, car certains en portent les traces ...

A peine sommes-nous tous descendus de voiture qu'un avion en piqué lance obus et mitraille à cinq mètres de 1'entrée de la carrière. L'un des obus tombe sur un tas de bouteilles vides dont il projette les morceaux de verre un peu partout , deux autres éclatent à proximité des véhicules, crevant par leurs éclats encore un pneu et traversant de part en part la cabine avant. Une fois l'alerte passée, les conductrices vont mettre les véhicules un peu en arrière, camouflés sous des arbres, tandis que l'interne et moi-même faisons un tour rapide de l'ensemble des blessés de la carrière. Chaque ambulance ne peut contenir que quatre personnes allongées ou bien sept blessés légers assis. Tous ne pourront pas être emmenés. Un tri est donc nécessaire. Quel dilemme ! Faudra-t-il tirer au sort ? Comment tenter de sauver les uns et non les autres ?

L'interne désigne les huit blessés graves qu'il lui paraît possible d'emmener couchés. Pourtant, j'ai remarqué un homme très atteint à la cuisse, souffrant beaucoup, semble-t-il, et le signale à l'interne qui ne parle pas de l'embarquer. Me tirant un peu à l'écart, il me dit " ce dernier est déjà condamné : blessé depuis trop de temps, sa jambe est violette, la gangrène est déclarée et ne tardera pas à l'emporter; aucune médication ne peut maintenant le sauver; il nous faut être efficace et transporter les blessés les plus graves que l'on est susceptible de pouvoir guérir". Il a sans doute raison ... Quel réalisme ! Quel drame !

Les brancardiers se hâtent de transporter les blessés dans les ambulances, entre deux salves d'obus. « Je n 'ai pas le coeur à laisser ces malheureux, dis -je. Si vous pensez pouvoir faire un deuxième voyage, je vais demeurer ici le temps de soigner ceux qui restent. J'ai de quoi faire vingt piqûres antitétaniques, de la morphine, des pansements pour les blessés légers. Je ferai de mon mieux ... ».

Les voitures se mettent lentement en route, en partie sur leurs jantes. Combien de temps mettront-elles pour aller à Caen et en revenir ? Peut-être deux ou trois heures. Et d'ailleurs pourront-elles revenir ? Je ne sais pas. Il y a tant à faire dans cette carrière pour apporter quelque soulagement que je ne vois pas l'heure passer. Pourtant, vers six heures du soir, c'est avec étonnement que j'aperçois les ambulancières.

Après un retour difficile sur Caen, car une fois les blessés chargés il n'est plus question de se réfugier dans le fossé lorsque tombent des obus, elles ont eu l'immense courage de repartir. Les voici prêtes à refaire le plein de leurs voitures.

Sans m'attarder, je suis contente d'accompagner les derniers blessés - le retour s'effectue cette fois sans dommage - et de retrouver mon frère André Heintz à Caen. Même si, au Bon Sauveur, la vie en ce temps de guerre n'est pas facile et reste dangereuse, du moins y trouve-t-on un esprit d'entre-aide et de fraternité, contrairement à la claustrophobie et au dénuement qui semble inhérents à cette carrière de Carpiquet.

 

3- Témoignage de Charles Macary Équipier d'Urgence au Bon Sauveur.

Témoignage paru sous le titre : En marge des Combats de Caen : Les Equipes d’Urgences de la Croix-Rouge Française au travail (Charles Macary)  Bataille de Normandie de René Horval, Tome 1, Editions de « Notre Temps », 1947.

Fin Juin. - Quatre heures de l'après-midi. (en fait le 5 juillet) Un homme arrive, en vélo, à la section. D'une voix hachée, il s'explique : « J'arrive de Carpiquet. Les Anglais occupent les issues du village. Tous les habitants sont réfugiés dans une carrière souterraine à l'autre extrémité. Depuis plusieurs jours, Carpiquet se trouve sur la ligne de feu. Les deux artilleries ne cessent de se contrebattre. Ce matin, les hommes sont sortis à l'entrée de la carrière comme chaque jour, pour faire la cuisine. Ils ont été fauchés par une salve. Il y a treize morts, trente blessés. Envoyez plusieurs ambulances immédiatement... » Plusieurs équipes étaient déjà en mission. Le chef de section organisa rapidement le départ.

        Les deux grosses ambulances allaient partir, la première avec Mlle X.., et un convoyeur, la seconde avec une autre conductrice et deux convoyeurs. Comme d'habitude, avant le départ, nous inscrivîmes nos noms sur les fiches préparées d'avance : « Mission n°... Destination... Heure de départ... Heure de rentrée... ». Heure de rentrée? Les visages étaient graves.

Selon le témoignage de Mlle Danielle Heintz il y avait également un interne en médecine et une infirmière elle-même.

Selon le témoignage de M. André Heintz les ambulancières étaient Mlles Hélène Gillet et Jacqueline Cholet et parmi les Equipes d'Urgence: les frères Ewald Jean-Luc et Régis, Scouts routiers parisiens.

        Départ. Nous passâmes par La Maladrerie, aux maisons déjà crevassées par l'artillerie. A la sortie du bourg, deux Allemands nous arrêtèrent. Il fallut montrer les papiers, dire où nous allions. L'un d'eux haussa les épaules et nous lança en un français correct : « Allez ou vous voulez; à vos risques et périls. » L'autre exprima la même idée sous une forme plus lapidaire : « Tommy, Boum, Boum » et il pointa l'index en direction de l'aérodrome. Nous repartîmes sur la route de Carpiquet. Les voitures cahotaient en passant sur les branches vertes qui la jonchaient. C'étaient parfois des troncs d'arbres qu'il nous fallait franchir. Quel voyage! Mais l'ambulance robuste, haute sur pattes, tînt bon.

        Soudain, le grondement monotone de l'artillerie fut couvert par un sifflement aigu, puis deux, puis trois. Sur notre droite, trois obus éclatèrent; la conductrice leva un œil interrogateur vers son compagnon. Elle se signa et appuya paisiblement sur l'accélérateur. Une deuxième salve laboura un champ sur notre gauche. Cette fois, un obus éclata à quelques pas devant nous; les pierres volèrent sur le pare-brise. On n'entendait presque plus le sifflement des arrivées. Mauvais signe...

        Coup de frein brutal. Nous bondissons dans le fossé. L'équipage de la deuxième ambulance se précipita d'un geste instinctif à la même seconde, dans le même abri précaire. Nous restâmes là, terrés. Puis le tir se ralentit. Nous levâmes alors le nez et contemplâmes, éberlués, le chef du convoi, une grande jeune fille de vingt trois ans, qui riait, qui riait, d'un rire sonnant faux, hélas! dans ce décor de verdure hachée. En dégringolant le marchepied, nous nous étions abattus tous les cinq, en tas, dans le même fossé. De cette masse informe, émergeaient les casques blancs , entre une paire ou deux de godillots crottés de boue.          

        L'orage apaisé, nous repartîmes aussitôt. Encore 1 ou 2 kilomètres et nous étions au but. Un sentier descendait de l'endroit où étaient arrêtées les voitures, jusqu'au fond d'un ravin que l'on dominait de la route. C'est dans ce ravin que se trouvait une des entrées des galeries creusées sous cette petite colline. En hâte, nous dégringolâmes le sentier, les brancards sur l'épaule. Nous parvînmes ainsi à une sorte de grotte profonde où végétaient misérablement quelque cinq cents personnes, depuis plusieurs jours.

        On nous conduisit aussitôt auprès des blessés, que nous chargeâmes sur les brancards pour les rassembler à quelque distance de l'entrée. Dehors les obus s'écrasaient de tous côtés. Un murmure de terreur s'élevait de cette foule tapie dans l'ombre, que l'on pouvait à peine distinguer à la lueur de rares quinquets fumeux.

        Pendant ce temps, les conductrices impassibles manœuvraient là-haut, sous la mitraille, pour faire tourner les voitures sur la route étroite. Puis elles descendirent nous rejoindre. Il y avait dix blessés couchés à installer et trois ou quatre assis. Aidés par des volontaires, nous les transportâmes dans le ravin d'abord, puis dans le sentier de chèvres qu'il nous fallut gravir toujours sous les obus.

        La caravane sortit enfin et commença à gravir la pente. En tête, un jeune garçon de la carrière déployait un grand drapeau de la Croix-Rouge . Dans ce sentier abrité, nous nous sentions à peu près en sécurité. Mais à peine arrivés sur la route, les obus hurlèrent de plus belle et s'écrasèrent tout près de nous. Nouveau plat ventre, chaque porteur à côté de son brancard. Mais il fallait coûte que coûte arracher les blessés à la mort.

         En hâte nous les installâmes dans les voitures criblées comme des écumoires. Nous ajustâmes les brancards d'une main quelque peu fiévreuse. II fallait visser à bloc, sans quoi notre douloureux chargement risquait de s'effondrer sur la route cahoteuse du retour. La manœuvre nous sembla plus longue qu'à l'ordinaire. Enfin tout fut prêt.

         Mais voici qu'un chasseur surgit alors au-dessus des branches d'arbres hachées. Il fonçait droit sur nous et, déjà, amorçait son piqué. Nous jetions des regards inquiets sur la peinture gris fer et bleu foncé des ambulances, sur leur lourde carrosserie grimaçante, sur les Croix rouges dont la peinture s'écaillait et qui nous paraissaient ridiculement étriquées. L'un des convoyeurs, très calme, agitait lentement un grand drapeau tricolore , au beau milieu du champ, bien en vue.

        On voyait distinctement maintenant les zébrures noires et blanches de l'avion allié. Minute angoissante... Qu'allait-il se passer? Seuls les blessés allongés dans le fond des voitures ignoraient le danger qui les menaçait. L'avion nous avait-il reconnus? Sans doute, car il vira sur l'aile et s'envola vers le sud.

        D'un élan joyeux, nous bondîmes sur les marchepieds, en agitant nos drapeaux, pour le simple plaisir de les voir claquer au vent. Cette alerte avait été chaude.

        A toute vitesse nous repartîmes. Une heure après, nous étions rentrés à l'hôpital où nous confiâmes nos chers blessés aux infirmiers. Nous rentrâmes exténués à la Section où nous attendait un Byrrh cordial et le sourire angélique de notre chef de section, Mlle Brouzais qui, hélas! allait être portée disparue quelques jours plus tard... (Mlle Denise Brouzet disparue en mission le 14 août à La Chapelle-Biche près de Flers dans l’Orne, après avoir été prisonnière des Allemands)

 

Photos des dégâts dans le village de Carpiquet

Le Carrefour

   

A gauche : La Route de Caumont au début du vingtième siècle. Un photographe au cœur du village : évènement exceptionnel qui attire bon nombre de curieux dans la Rue Principale, à hauteur du Bureau de Poste transformé par la suite en Café-Bureau de Tabac, et de la Rue des Ecoles (sur la droite). A droite : La reconstruction d’après-guerre. Les combats de 1944 ont ravagé une grande partie du village. La Rue Principale a perdu son visage d’antan. Seules quelques maisons ont résisté aux bombardements, tel le Café-Bureau de Tabac situé face à la Rue des Écoles. De nos jours.

 Dégâts Carpiquet La Route de Caumont

   

A gauche : La Route de CAEN (actuellement Route de Caumont) avant les combats de Juin 1944. Au premier plan, les Cafés de M. AMY et de M. LEBAS. Ensuite, le porche de la ferme de M. et de Mme VANDEPOPULIÈRE face à la Rue de l’Eglise (à noter, la pompe à essence d’avant-guerre). A droite : La Route de Caumont après la reconstruction. En grande partie détruit pendant les combats de Juin 1944, CARPIQUET prend un nouveau visage avec la reconstruction. Au premier plan, la Boucherie de M. FOUBERT et le Café-Epicerie de Mme AMY (Pharmacie de nos jours).

Dégâts Carpiquet Le Château

                    

A gauche : Le Château de Carpiquet au début du vingtième siècle. La propriétaire, Madame PARIS, dans le parc de son château situé 80 Route de Caumont. Au centre : Le Château après les combats de Juin 1944. Comme tout le reste du village, le château n’a pas été épargné par les bombardements. Les dégâts sont considérables, notamment sur la toiture où cheminées et joli clocheton ont volé en éclats. A droite : Le Château en 2003. De nos jours.

Dégâts Carpiquet à hauteur de l'actuel Restaurant Le Grilladin (58 Route de Caumont)

       

A gauche; La Grande Rue au début du vingtième siècle. Des commerces étaient installés dans la rue principale du village. Le cheval se trouve devant la Boulangerie-Pâtisserie de M. LEMÉE, emplacement actuel du Restaurant Le Grilladin (58, Route de Caumont), à proximité du croisement avec la Rue des Écoles. Au centre: Juillet 1944. Des véhicules militaires traversent le village dévasté. Sur la droite se trouve actuellement le Restaurant « Le Grilladin ». A droite: Le restaurant « Le Grilladin » actuellement

Le camion au centre est un Albion WD.FT11 utilisé comme camion atelier dans la RAF. Voir à droite la cocarde de la RAF .

 

Dégâts Carpiquet La Grande Mare

 

A gauche : La Grande Mare au début du vingtième siècle. Cette mare se trouvait en bordure de la Route de Caumont, à l’angle de la Rue de l’Eglise, emplacement de la Place du 4 Juillet 1944 et de la Stèle du North Shore (New Brunswick) Regiment . Derrière le grand mur, la propriété de M. JACQUOT, marchand de chevaux, fut entièrement détruite au cours des combats de Juin 1944. A droite : Après les bombardements de Juin 1944. Ruines de la maison de Monsieur Jacquot près de la Grande Mare.

 

A gauche : Le 13 Septembre 1987, la Stèle du Régiment canadien The North Shore (New Brunswick) Regiment fut inaugurée Place du 4 Juillet 1944, en bordure de la Route de Caumont. C’est à cet endroit que se trouvait la Grande Mare avant les combats de Juin 1944. En 2010, cette stèle a été déplacée à quelques mètres, sur cette même Place du 4 Juillet 1944. A droite, emplacement actuel de la Stèle du North Shore.

   

A gauche: Travaux en 2010 Pace du 4 juillet 1944, déplacement de la Stèle. A droite: L’étoile indique le premier emplacement de la Stèle du North Shore Regiment inaugurée en 1987.

Source. Texte en français de la plaque. La seconde plaque est en anglais.

Plan du centre de Carpiquet.

Dégâts Carpiquet Porche Route de Caumont

 

A gauche : La Route de CAEN au début du 20ème siècle (actuellement Route de Caumont). Sur la gauche, cette ferme abbatiale fut bombardée au cours des combats de Juin 1944. Il ne reste plus qu’un des piliers du porche, entre la Rue de l’Eglise et la Rue du 4 Juillet 1944. A l’angle de cette ferme abbatiale, se trouve la Rue de l’Eglise (anciennement Rue des Deux Mares). A droite : Entre la Rue de l’Eglise et la Rue du 4 Juillet 1944, les vestiges de cette ferme abbatiale, dont il ne reste qu’un des piliers du porche, témoignent de la violence des bombardements de 1944. De nos jours.

   

Une plaque y a été posée en 1982, à la mémoire de tous les Régiments canadiens qui ont libéré Carpiquet. Une deuxième plaque a été posée en 1996 en hommage au régiment canadien The Fort Garry Horse . Le 4 juillet 1944 est la date de la libération du village de Carpiquet dans le cadre de l'Opération Windsor.

Dégâts Carpiquet Le Calvaire

 

A gauche : Avant la Seconde Guerre Mondiale, ce Calvaire se trouvait à l’angle de la Rue de la Grotte et de la Rue des Canadiens (ces deux rues furent nommées ainsi après la guerre). Il fut détruit au cours des combats de Juin 1944. A droite : Après la Seconde Guerre Mondiale, la Grotte de Notre Dame de Lourdes fut construite à l’emplacement de l’ancien Calvaire. De nos jours.

Dégâts Carpiquet Propriété de la famille  Morin devenue Mairie.

       

A gauche : L’avant-guerre. Construite en 1890, cette propriété appartenait à Monsieur et Madame Louis MORIN avant la Seconde Guerre Mondiale. Au centre : L’après-guerre. Les combats de Juin 1944 ont largement dégradé cette propriété (photo prise à l’arrière de la maison) qui sera restaurée un peu plus tard pour devenir « Mairie de Carpiquet » en 1962. A droite : Mairie de Carpiquet actuellement.

Dégâts Carpiquet Place du Monument

   

A gauche : Cette photo de la Place du Monument aux morts a été prise du clocher de l’église après les bombardements de Juin 1944. La place du Monument est devenue Place Albert Marie en 2000. A droite : Cette photo de la Place du Monument a été prise du clocher de l’église en 1984, quarante ans après les bombardements de Juin 1944. La reconstruction a effacé les traces des combats.

 

 A gauche : 26 novembre 2000 - Inauguration de la Place Albert MARIE (anciennement Place du Monument). La plaque est dévoilée par les arrière-petits-enfants d’Albert MARIE en présence de M. Daniel MORIN, Maire de CARPIQUET (sur la gauche), de M. René MOUTIER, Président Départemental des Anciens Combattants (au centre), et de M. René GARREC, Président du Conseil régional de Basse-Normandie (sur la droite). A droite: place Albert Marie avec le Monument aux morts.

Albert MARIE (1895-1985)

M. Albert MARIE, courageux soldat de la guerre 1914-1918

Mobilisé en 1915, M. MARIE fut tout d’abord blessé par balle à Neuville Saint Vast (Pas de Calais), le 18 Septembre 1915. Après deux ans passés aux combats, il fut gravement blessé le 10 Août 1917 à Cerny en Laonnois (Aisne), lors de l’attaque d’une tranchée allemande. Cette blessure nécessita l’amputation de son bras droit.

LIVRET MILITAIRE

   

 

 

 

Nom: Marie  

Prénoms: Albert   Eugène   Aimé

Né le : 29 Août 1895 à Littry

Canton de : Balleroy

Résidant à : Espins

Canton de : Thury-Harcourt

Département du: Calvados

Profession : domestique agricole

Numéro au registre matricule : 815

 

 

 

 

 

1ère blessure, par balle, le 18 Septembre 1915, aux combats de Neuville St Vast (Pas de Calais)

Blessé le 10 Août 1917 à Cerny en Laonnois (Aisne) : « Plaies multiples, face et crâne, main gauche, section main droite par éclat d’obus, plaies membres inférieurs ».

Ordre n°5658 D du GQG du 18 Septembre 1917

« Grenadier d’élite d’un sang-froid admirable et d’une bravoure poussée jusqu’au sacrifice. Le 10 Août 1917, s’est élancé un des premiers à l’attaque d’une tranchée allemande fortement défendue, a engagé un violent combat à la grenade, contraignant l’ennemi à se replier.

Gravement blessé, est resté à son poste et a refusé de se laisser évacuer avant la fin de l’action ».

- Une blessure antérieure

Suite du livret

Croix de guerre avec une palme en bronze

Médaille militaire rang du : Août 1917

page 4 bis

Position

Proposé pour une pension de retraite de 3ème classe par la Commission de réforme de Caen du 22 Mars 1918 pour « amputation bras droit au 1/3 moyen suite de blessure par éclat d’obus ».

En congé illimité à Espins (Calvados)

 

 

Le 1er Mai 1918, M. Albert MARIE épousa Louise HELLEY, née en 1893. Ils eurent tout d’abord un fils, Pierre MARIE en 1920, puis une fille, Geneviève MARIE en 1927. Une seconde fille, Simone MARIE, naîtra en 1933. Frappée par la maladie, Louise MARIE (HELLEY) mourut en 1943, à l’âge de 50 ans.

M. Albert MARIE sur son tracteur "Le Percheron T25B" dans les années 50.

Au retour de la guerre, M. MARIE vécut à CAEN de 1918 à 1923 et travailla aux Hauts Fourneaux de la S.M.N. à Colombelles en dépit de son handicap.

En 1923, il acheta une ferme à CARPIQUET, située au n° 8 de la Rue d’Authie.

Devenu alors exploitant agricole, il conserva, cependant, son emploi à la S.M.N. pendant 8 ans.

La ferme d’Albert MARIE après les combats de Juin 1944.

Il exploita sa ferme jusqu’en 1960 et prit alors une retraite bien méritée.

   

10 Rue des Ecoles à CARPIQUET - Dans les années 60, M. Albert MARIE fit construire cette maison pour vivre une paisible retraite en compagnie de sa seconde épouse Alice FOUQUES.

 

A gauche: 11 Novembre 1978 - Place du Monument à CARPIQUET. M. Albert MARIE, Président des Anciens Combattants, prononce un discours. A droite: 13 Décembre 1981 - Place du Monument à CARPIQUET. M. Albert MARIE est décoré « Chevalier de la Légion d’Honneur ».

 

A gauche: 11 Novembre 1983 - Place du Monument à CARPIQUET. Pour M. Albert MARIE, ce jour est chargé d’émotion. Il marque son départ en retraite de la Présidence des Anciens Combattants. M. Albert MARIE a été Président de 1946 à 1983. Il en restera, cependant, le Président d’Honneur. A droite: M. Albert MARIE. Bravoure, courage, générosité, abnégation, ces quelques mots ont toujours jalonné le parcours de cet Homme d’Honneur qui nous quitta le 13 Mars 1985.

 

Extrait de l'article "Caen-Carpiquet Juillet 1944" de Frederick Jeanne dans Historica N°106 , Editions Heimdal, 2010.

Les réfugiés sont dans la carrière au nord de la route de Caumont

 

 

Photo collection Pierre Marie, Carrière au Nord de la route de Caumont, actuellement la zone industrielle.

La bataille de Carpiquet est lancée le 4 juillet, les bombardements préliminaires sont très violents, les habitants sont persuadés que le village est détruit Ils peuvent entendre les combats au loin.

Vers 20h00, c'est le drame. Un avion de la RAF passe au dessus des carrières, le pilote lâche deux bombes et tire avec ses canons de 20 mm, pensant que ce sont des Allemands qui sont regroupés à l'abri.

Jean Daigremont  assiste aux massacres. « Par malheur, deux bombes tombent sur notre refuge. Une seule éclate en pénétrant dans un trou destiné à l'aération des souterrains. Le cheval et la charrette, qui nous servent à transporter l'eau et la nourriture, se trouvent juste en dessous. L'animal prend peur, hennit et rue en renversant son propriétaire. C'est l'horreur, la panique de tous les côtés, le bruit infernal des mitrailleuses allemandes qui continuent de tirer près de la carrière. La déflagration me projette à une quinzaine de mètres. Je suis séparé de mes frères. L'instant d'avant, ils étaient assis autour d'une table et jouaient aux cartes avec des amis. Un nuage de fumée se forme. Je ne vois plus rien, je cours tant bien que mal, je trébuche par moment. Soudain, ma main saisit quelque chose de mou, de chaud. Je sursaute, je lâche ma prise et m'essuie les yeux. J'aperçois la sortie. Je me hisse à l'extérieur. Déjà les secours s'organisent pour aider les blessés. Un prisonnier français qui se trouve là, part chercher les ambulanciers à Caen, en se faufilant à travers champs Je réussis à retrouver les miens. Ma mère pousse un hurlement en voyant mon visage en sang. Ce n'est rien, je ne suis pas blessé. Ce sang, dont je suis maculé, provient de la " chose" que j'ai saisie en cherchant une issue et dont je n'ose imaginer l'origine ... ".

Le jeune Pierre Marie , de 13 ans, n'a pas cette chance: « Nous rentrons, plusieurs amis et moi, dans la carrière. Nous posons nos vélos, j'aperçois l'avion, les flammes de l'explosion et terminé. C'est la panique. Des sacs de ciment étaient entreposés à l'entrée de la carrière et maintenant, il y a de la poussière partout. Je suis touché par un éclat ou une balle qui m'a traversé, de part en part, les cuisses. Je ne sens rien, ma cuisse droite est pleine de sang. Mon père me porte dans ses bras. Il y a dix-neuf morts et vingt-quatre blessés, je fais partie de la seconde catégorie mais il s'en est fallu de peu. En effet, ma mère s'aperçoit que ma poche de blouse est déchirée au niveau du cœur. Mon jeu de cartes, que j'avais glissé, peu de temps avant, dans celle-ci, m'a sauvé la vie. Il a dévié un éclat d'obus qui se dirigeait droit sur ma poitrine ".

Orbia   (fille de Maurice Vandepopulière) et Marie-Thérèse plus connue sous le nom de" Maria" (femme de Sylvain Vandepopulière) sont quant à elles, tuées sur le coup. Les secours n'arrivent pas et les blessés continuent de souffrir du manque de soin et de la chaleur. La nuit est longue et, très vite, les blessures s'infectent. Pierre Marie a la gangrène. Il n'est pas le seul jeune à être très gravement, blessé. Roger Lelong a neuf ans, il a lui aussi, une jambe très grièvement touchée.

Tous les réfugiés entendent la contre-attaque menée par les Waffen-SS de la « LAH » à proximité des carrières.

Les ambulances n'arrivent que le 5 juillet à 17h00, presque 24 heures après le drame. Les routes sont encombrées, les Allemands refusent que les secours franchissent leurs lignes et les avions alliés mitraillent tout ce qui circule sur les routes. Les blessés de la carrière arrivent à Caen, au Bon Sauveur. Pierre Marie et Roger Lelong sont, chacun, amputés d'une jambe. Ils sont ensuite envoyés sur Bayeux, cette ville libérée sans encombre le 7 juin est un immense hôpital. Pierre Marie se souvient du cahot continuel qui lance ses blessures, dans les ambulances lors de son rapatriement.

Jean Daigremont se rappelle: « Dans les carrières, l'ambiance est pesante. Les familles qui sont sans nouvelle de leurs proches, attendent. Tandis que les familles, qui ont perdu un proche, ont la douloureuse tâche de les enterrer. Au-dessus des carrières, nous tendons, en toute hâte, des toiles avec une croix rouge pour signaler notre présence aux avions ". Les combats font rage dans le secteur, personne ne sait qui des Canadiens ou des Allemands l'emporte.

 Monsieur Hardy se rend au carrefour de la ferme Morin (actuelle mairie), il signale aux Canadiens : « Il y a cinq cents civils dans les carrières ». Ca n'est donc que le 7 juillet que les Canadiens apprennent l'existence des réfugiés de la carrière. Ils vont les chercher et les accompagnent jusqu'au carrefour. Il leur est impossible de croire que cinq cents personnes ont survécu dans ces conditions. Les réfugiés arrivent, sales et crasseux, au carrefour. Les Canadiens leur donnent des vivres, des boîtes de conserve. Les habitants retrouvent leur village en ruine. Certains ne reconnaissent plus le tas de pierres qui se trouve sur l'ancien emplacement de leur maison. Même s'ils ont payé le prix fort, ils sont soulagés d'être enfin libérés.

 

Remerciements:

- à Mme Maryvonne Lépine

- à M. François Robinard

- à Thierry Quittard

- à M. Philippe Bauduin

- à M. Claude Demeester

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