UN MEMBRE DE LA CROIX ROUGE ET DE LA RESISTANCE RACONTE... 6 juin

 

(Note de MLQ: à la lecture de ce document il s'agit de Mr André Heintz , voir son  témoignage de 2004)

Sa bio ici

 

            Je me précipitai au Bon-Sauveur où s'organisait la Croix Rouge et l'Hôpital improvisé. Ayant mon brevet de secouriste, je fus accepté comme brancardier, et, l'après-midi, partant avec une ambulance, nous dûmes nous arrêter rue Ecuyère, à la vue d'une vague de bombardiers qui prenaient par le travers la place Saint-Sauveur, se dirigeant vers le Stade Hélitas. A peine étions-nous sous un porche que nous vîmes les bombes se détacher, culbuter plusieurs fois au cours de leur descente, contrairement à ce que j'avais imaginé, puis, presque aussitôt, ce fut un sifflement strident grossissant très vite et l'impression brusque d'être pris entre des rails, un train lancé à toute vitesse vous arrivant dessus dans un fracas épouvantable, sans pouvoir y échapper. Et de fait, on sentait déjà les murs s'écarter ; une masse considérable de poussière s'élevait ; les gens sous le porche en face hurlaient, le portail se refermait sous le souffle et puis, surprise, les murs semblaient reprendre leur place, la fumée nous enveloppait, noire, mais les décombres étaient derrière nous.

 

            Nous n'avions qu'à sauter dans les ruines pour nous trouver dans la rue à l'arrière où des gens sortaient déjà, hagards, certains se tenant la tête, d'autres le bras ou l'épaule, nous indiquant où se trouvaient d'autres blessés qui, eux, ne se relevaient pas. L'ambulance dut faire cinq voyages et, pendant ces allées et venues, avec un agent de police pourtant très blessé, mais qui ne voulait rien savoir pour se laisser emmener avant d'avoir retrouvé tous les gens de son quartier, nous recherchions les survivants. Je n'oublierai jamais non plus l'air éberlué des jeunes filles de l'ouvroir Notre-Dame lorsque, apparaissant par la porte d'un placard, elles s'aperçurent qu'il n'y avait plus rien entre elles et la rue, la pièce de devant s'étant effondrée.

 

Source. Chapelle de l'ouvroir Notre-Dame,  rue Arcisse de Caumont.

 

            Il était urgent de signaler au plus vite, d'une croix rouge, l'Hôpital du Bon-Sauveur qui s'improvisait ; il était illusoire de rechercher de la peinture à cette époque de l'occupation, c'était un produit presque inexistant. Je tentais, en vain, de me procurer les tapis rouges de la sacristie ; pas moyen d'en trouver la clé ! Revenant conter ma déception à ma sœur, celle-ci me montra les champs opératoires maculés de sang et suggéra qu'on les utilise en les trempant dans les seaux de sang pour s'assurer d'une teinte plus uniforme, ce que nous fîmes ; puis nous allâmes étaler quatre de ces grands draps sur les châssis du jardin potager ; mais, comme nous nous disposions à étaler le quatrième côté de cette « sanglante » croix rouge, un avion surgit comme s'il allait nous mitrailler. Allions-nous fuir, nous mettre à l'abri ? mon regard croisa celui de ma sœur qui me prouva qu'elle avait décidé comme moi qu'il fallait, avant tout, terminer notre tâche et nous eûmes la surprise de voir l'avion remonter après avoir donné un battement d'ailes, signe qu'on apprît par la suite, être une convention. L'aviation, semble-t-il, en tint compte, car i1 n'y eut pas d'autres bombardements.

 

            Au « triage » du Bon-Sauveur, où arrivaient les blessés par la rue de l'Abbatiale,

 

L'entrée du Bon Sauveur par une allée donnant sur la rue de l'Abbatiale

 

Photos Herbaltablet en 2009.

AGRANDISSEMENT                  AGRANDISSEMENT                      AGRANDISSEMENT

 

Le centre de triage dans le « grand pavillon » dirigé par les docteurs Villey et Bonnet

 

des coups de sifflet marquaient l'arrivée des blessés, en général en ambulance mais aussi sur des charrettes, des brouettes, des brancards, une fois même sur un char allemand, et ces coups de sifflet devenaient presque continuels ; il n'y avait pas assez de brancardiers pour transporter les blessés sur les 200 mètres qui séparaient le triage des salles d'opération, et pour les répartir ensuite dans les différents pavillons ; mais surtout, les blessés graves s'accumulaient dans les couloirs, les chirurgiens ne parvenant pas à suivre le rythme des arrivées et cela faisait pitié de voir souffrir tous ceux qui attendaient avec leurs horribles blessures : membres déchiquetés, faces méconnaissables ; un jeune garçon gardait un chevron planté dans la poitrine, parce que les sauveteurs avaient préféré scier ce morceau de bois pour ne pas causer d'hémorragie !

 

            Dans la journée du 7, en fin de matinée, il y eut toutefois une diversion. On m'appela au « triage » ; y arrivaient trois Anglais et on me demandait de traduire. C'étaient des parachutistes qui, à TROARN, avaient été pris en charge par M. Glasson (selon ce témoignage ils étaient préalablement passés par le centre N°1 à Vaucelles). L'un d'eux, le plus gros, était Canadien, le Capitaine Brebner, et, en tant que chirurgien, il indiquait ce qu'il fallait faire à ses camarades ; il conseillait de suite une transfusion de sang pour le plus blessé, le Lieutenant Casares. Celui-ci, en effet, avait le bras droit en charpie et les poumons perforés ; il avait tout juste eu une piqûre de morphine. II fallut trouver des ciseaux pour couper de biais sa vareuse de parachutiste et lui dégager le bras, et ce fut l'attraction car, dans la doublure, on trouva successivement une magnifique carte de soie qui représentait le sud et l'est de la France, l'ouest de l'Allemagne, la Hollande et la Belgique ; c'était une carte d'évasion ; puis une scie (d'évasion aussi !) qui se trouvait cousue dans le pli de la poche. Ce n'était pas tout, il avait une plaque de métal pour lui protéger le cœur, un chapelet autour du cou car il était catholique ; nous intriguaient aussi ces billets de banque français que nous n'avions jamais vus et qui portaient la mention « émis en France », sorte de monnaie d'occupation que de Gaulle réussit à interdire ; enfin, dans une poche, un détonateur car il faisait partie d'une équipe chargée de faire sauter le pont de SAINT-SAMSON sur la Dives, près de TROARN. D'autres, heureusement, s'en chargèrent dans un raid resté célèbre, retournant ainsi contre les Allemands, l'inondation des marais alentour, en en faisant un obstacle infranchissable, leur interdisant l'envoi de renforts par l'est pour le moment.

 

            Le troisième parachutiste, le Lieutenant Luxton, moins blessé, était un tireur d'élite qui devait protéger cette opération audacieuse. Il avait été touché à un barrage routier, à la porte même de TROARN. Lorsque, plus tard, il apprit que je voulais passer les lignes, il me demanda de lui apporter son « battle­dress » (blouson), me faisant découvrir autre chose que nous n'avions pas soupçonné : sous une des deux étoiles signalant son grade sur l'épaulette, il en sortit une boussole miniature, grosse comme l'ongle et phosphorescente.

 

 informations supplémentaires fournies ici page 82:

 

             Paul Casares est le plus mal en point ; une rafale de mitrailleuse lui a déchiqueté le bras droit et perforé les poumons. Le diagnostic des médecins ne tarde pas à le sanctionner puisqu'il est presque aussitôt admis au bloc opératoire dirigé par le Docteur Chaperon pour l'amputation de son bras. Apparemment tout à fait conscient, le lieutenant Casares proteste véhémentement. Le chirurgien hèle André Heintz et, énervé, demande une traduction :

"- Votre parachutiste commence à nous embêter, il ne veut pas se laisser opérer; on n'a pas de temps à perdre!  "

En fait, le jeune soldat exerce dans le civil la profession d'artiste-peintre. Quelque peu ému, le Docteur Chaperon consent alors à lui laisser sauf son « outil de travail », en quelque sorte! Les soldats canadiens ne tardent pas à distribuer dans leur chambrée cigarettes et chocolat et remontent le moral, bien bas, de leurs voisins. La présence des libérateurs n'enthousiasme pas tous les hospitalisés. En effet, une jeune infirmière du B.S. venue donner son sang à P. Casares se fait « injurier par le «collabo» qui occupe le lit à l'autre bout de la salle:

 "- Faut pas parler à des criminels, c'est honteux que des Françaises donnent leur sang à des gens qui viennent tuer les Français avec leurs bombes"

            Cet ardent défenseur de la France maréchaliste n'est autre que le frère du président du groupe Collaboration de Caen, Julien Lenoir . Comment a-t-il fallu que les trois parachutistes soient amenés dans l'unique salle où il ne fallait pas ? André Heintz et les infirmières déménagent le déplaisant personnage et, « une fois parti, tout rentre dans l'ordre »

 

            Au passage, devant une salle, quelqu'un, de son lit, m'appela par mon prénom ; j'avais beau le regarder, il m'était impossible de le reconnaître tant il avait la tête enflée et les traits déformés. De peur de l'affoler, j'hésitai à lui demander son nom, mais dus m'y résigner ; c'était un de mes meilleurs camarades, Jean-Marie Lechartier, que je ne reconnaissais pas. Il me raconta comment, alors qu'il allait en ambulance chercher des blessés de l'autre côté de l'Orne, des avions bombardèrent le pont au moment où il passait. L'ambulance fut précipitée dans la rivière ; l'ambulancière, Thérèse Hérillier, avait disparu ; Jean-Marie fut repêché par un homme courageux qui se trouvait là.(ce drame est relaté par d’autres témoins sur le pont de Vaucelles l’infirmière est morte, lire ici)

 

            Lorsque le brancardage diminua au Bon-Sauveur, je rejoignis les équipes d'urgence et parfois les Equipes Nationales dans leurs travaux les plus urgents et les plus variés. Ce fut d'abord la lutte contre l'incendie, en bordure du quartier Saint-Jean, tout le long du Boulevard des Alliés et en particulier aux Galeries Lafayette.

 

            Vers la fin de l'incendie des Galeries Lafayette, le brasier était tel que nous ne pouvions plus en approcher ; des flammèches, en retombant, avaient fait des trous dans nos tuyaux de toile. Ces tuyaux couraient le long du Boulevard des Alliés, jusqu'à l'abside Saint-Pierre, où un trou de bombe avait remis à jour un ruisseau canalisé qui nous permettait de puiser l'eau avec une pompe servant de relais.

 

II fallait donc faire arrêter cette motopompe pour pouvoir changer les sections où les flammèches avaient causé des fuites.

 

            Je proposai d'y aller. Le plus court chemin était, bien sûr, de suivre le Boulevard, mais le rayonnement de l'incendie était tel que j'eus beau essayer à différents endroits, j'étais littéralement rôti, et même, au moment où je longeais le mur en face, je sentis un liquide tomber sur mon casque. Ce ne pouvait être la pluie, le ciel était d'un bleu uniforme ! je m'aperçus que c'était, en réalité, le plomb de la gouttière qui fondait ; et pourtant la maison elle-même n'était pas en feu et le Boulevard est large à cet endroit. Je dus donc faire un grand détour pour atteindre la motopompe.

 

            Bien sûr, avec cette chaleur, nous mourions de soif et il n'y avait rien à boire puisqu'il n'y avait plus d'eau courante et pas de puits rouvert dans ce quartier de la ville. Comme je traversais une cour à l'entrée de la rue des Jacobins, une porte que je n'avais guère remarquée auparavant commençait à être rongée par le feu et, tout à coup, une rivière de cidre se mit à couler ; il y avait sans doute, dans cette cave en rez-de-chaussée, un tonneau qui venait de prendre feu. Impossible d'en récupérer une goutte ! Véritable supplice de Tantale, aggravé par le fait que, dans cette même cour, traînaient quelques tablettes de chocolat Meunier qui n'étaient que des échantillons destinés à l'étalage ; sous le papier, il n'y avait qu'une plaque de bois !

 

            En face, au-delà d'un porche où se trouvait le réfectoire de l'Oasis, le repas des pensionnaires avait été brusquement abandonné au premier bombardement. Dans le fond des assiettes, la nourriture était couverte d'une moisissure verte, immangeable !

 

Source. Porche d'entée 3 rue des Jacobins et le réfectoire de l'Oasis.

 

Source. L'Oasis, 29 rue de l'Oratoire.

 

"Archives départementales du Calvados". L'institution de la Sainte-Famille et "L'Oasis" détruits, rue de l'Oratoire.

 

            Bien des fois nous avons eu faim, même en allant chercher du ravitaillement, car une autre de nos tâches, une fois les premières réserves épuisées et la lutte contre l'incendie terminée, (après onze jours ininterrompus, c. à. d. après le 18 juin), consistait à aller dénicher de la nourriture dans les caves des Communautés écrasées. C'est ainsi qu'on passa des journées à déblayer les caves de la Miséricorde. Il fallut d'abord dégager les cadavres et, après des heures de travail, on finit par atteindre la réserve de pommes de terre ; on avait trouvé quelques boîtes de lait concentré, mais elles étaient gonflées et inutilisables.

 

            On avait eu la chance de tomber, par contre, sur quelques boîtes de confiture de grande taille, pour collectivités, et je nous revois, à 3 ou 4, au milieu de ces décombres, accroupis autour d'une de ces boîtes, plongeant à pleines mains (puisque nous n'avions pas de cuillers) dans cette confiture peu appétissante. C'était de la confiture d'occupation, faite surtout à base de marc de pommes, sans sucre ! Ce fut notre seul déjeuner car nous nous étions tellement acharnés au déblaiement préparatoire qu'on n'avait pas voulu prendre le temps de retourner déjeuner au Bon-Sauveur.

 

            Un des spectacles les plus sinistres qu'il m'ait été donné de voir fut lors d'une expédition à l'hospice de Saint-Jean. II s'agissait d'aller récupérer des matelas dans un bâtiment à moitié effondré mais qui était le seul dans tout ce quartier Saint-Jean à avoir gardé un escalier et des étages. II fallait suivre une sorte de sentier qui s'était créé, montant et descendant par dessus les ruines, suivant en gros le tracé de la rue des Carmes.

 

"Archives départementales du Calvados". La rue des Carmes, dans le fond l'église Saint Jean.

 

On ne pouvait éviter le corps d'une femme coupé en deux, rongé par la chaux vive répandue dessus par la Défense Passive, probablement le premier jour. Devant l'hospice, c'était le corps gonflé d'une femme dont la figure et les mains étaient devenues toutes noires et qu'on avait fini par surnommer « la négresse ». On se promettait toujours de revenir l'enterrer mais on n'avait jamais eu le temps. Le jour où on le fit, les obus se mirent à tomber tout autour et on réduisit la fosse au minimum de profondeur. Jean Cadic, qui était avec nous, nous fit quand même réciter une prière car, disait-il, on n'enterre pas un humain comme un chien.

 

            On finit par dégager quelques matelas mais, ce jour-là, il pleuvait, et l'humidité, causant probablement un court-circuit, faisait sonner le téléphone. Alors qu'il ne pouvait y avoir de communication avec l'extérieur, que nous étions au milieu de ces décombres, entourés de cadavres. Cette sonnerie qui se répétait de temps à autre avait quelque chose de si obsédant qu'on finit par en arracher les fils.

 

            Dans les Equipes d'Urgence nous étions donc bons à tout, et les occupations étaient multiples comme on a vu. Lorsque je rentrais au Bon-Sauveur, j'étais parfois de garde de nuit. II fallait donc faire des rondes, passer le plat­bassin, distribuer du tilleul, tenir la main des mourants, recevoir parfois leurs confidences, écrire leurs dernières volontés ou une lettre à remettre à un être cher. Le plus difficile, au milieu de cette apocalypse, était de trouver le destinataire.

 

            Une de ces démarches m'entraîna un jour dans un Etat Major Allemand, dans le haut de la rue Caponière.

L'école normale d'instituteurs, 168 rue Caponière siège du Flughafen-Bereichs-Kommando 8/VII,Luftwaffe, Commandement du Groupement des Moyens Aériens du secteur 8/VII,

 

Entré par la porte arrière, dans la cuisine, je vis plusieurs hommes qui me dévisagèrent mais l'un d'eux, me tournant le dos, ne remarqua pas leur geste ni ma présence. II était occupé à laver ses mains pleines de sang dans une cuvette posée dans l'évier. II parlait, parlait, dans un état d'excitation incroyable sans même laisser le temps à ses camarades de lui signaler ma présence. Les camarades devenaient de plus en plus mal à l'aise. II racontait comment un de leurs supérieurs venait de se faire tuer. Je compris que c'était un officier de haut rang ; je crus, d'après le geste, que c'était au ­delà de BRETTEVILLE-SUR-ODON.

 

            Mais la libération de CAEN approchait. Lorsqu'il y eut l'offensive sur CARPIQUET au début de juillet, arriva un soir un homme affolé (un prisonnier de la Maison d'Arrêt réfugié aux carrières de Carpiquet qui se porta volontaire pour aller jusqu'à Caen prévenir les secours, le 5 juillet) implorant du secours pour les réfugiés dans les Carrières de CARPIQUET, le long de la ligne de chemin de fer. Ils avaient été bombardés. 17 étaient morts mais il y avait 30 blessés à sauver. Cet homme venait réclamer une ambulance, mais le récit de son expédition n'avait rien d'engageant ; la route était impraticable ! II avait dû ramper une partie du trajet, empruntant la voie de chemin de fer qui courait au fond d'une sorte de tranchée. Comment une ambulance pouvait-elle espérer arriver jusqu'aux Carrières par la route ?

 

            II y eut quand même des volontaires, les ambulancières Gillet et Cholet, les frères Ewald (Jean-Luc et Régis, scouts routiers parisiens venus en Normandie dans l'espoir de se battre mais ne pouvant traverser les lignes servaient aux Equipes d'Urgence) ) et ma sœur Danielle qui, comme infirmière, devait avec un interne, donner les premiers soins et opérer une sélection parmi les blessés à ramener. Comme d'habitude, quelqu'un s'assit entre le capot et le garde boue à l'extérieur de l'ambulance, brandissant un drapeau français, chaque fois qu'apparaissait un avion. Cela fit probablement de l'effet car le tir d'artillerie faiblit un peu.

 

            Quand ils parvinrent aux Carrières, trois des pneus d'une des deux ambulances avaient été crevés par les éclats d'obus. La situation dans les Carrières était tragique. Les gens étaient à bout. Le peu de lait qui avait été apporté dans les ambulances ne suffisait pas pour les enfants qui se trouvaient là. Ces réfugiés manquaient de nourriture et surtout d'eau. Trois familles se disputaient pour savoir qui mangerait quelques misérables galettes qu'elles avaient réussi à confectionner, mais en nombre trop limité pour eux tous. Ils avaient, pour les faire cuire, mis toutes leurs ressources en commun, une famille apportant le peu d'eau qui lui restait, les autres fournissant la farine et la troisième le bois nécessaire à la cuisson. Mais ils étaient prêts à se battre.

 

            II fallut essayer de calmer les esprits. Par la suite, le choix à opérer parmi les blessés n'améliora pas la situation car, contrairement à ce que tous espéraient, il fallut se résigner à abandonner les plus graves et n'emmener que ceux qui avaient le plus de chances de survivre. Les ambulances, d'autre part, ne pouvaient emmener que quatre personnes à la fois, c'était peu sur 30 blessés. II fallut promettre de revenir, ce qui était plus que de l'héroïsme... Ce fut pur miracle que cette expédition se terminât favorablement.

Nous disposons de 4 témoignages sur ce sauvatage de blessés à la carrière de Carpiquet:

- un article "Caen-Carpiquet Juillet 1944" de Frederick Jeanne dans Historica N°106 , Editions Heimdal, 2010.

- le témoignage de Mlle Danielle Heintz , imfirmière, qui y participa

- le témoignage de M. Charles Macary, Équipiers d'Urgence qui y participa

- le témoignage d'André Heintz , résistant et Équipiers d'Urgence qui était au Bon Sauveur.

            Le bombardement du 7 juillet fut très contesté ; il avait surtout pour but de détruire les dernières défenses Allemandes en avant de la ville, empêcher l'ennemi de se replier dans CAEN, le couper de ses arrières et saper son moral. Ce dernier point fut certainement atteint mais l'exploitation en fut trop tardive. Le bombardement terminé vers 20 heures,(en fait 23h00) l'attaque ne put avoir lieu qu'au petit jour. Les Allemands s'étaient ressaisis et les combats furent acharnés toute la journée. On entendait le canon tonner de tous côtés ; un nouveau bombardement écrasa le bas de la rue de Bayeux et de la rue de Bretagne ; le bruit de la mitrailleuse devint presque continu et se rapprocha de plus en plus mais, le soir, les Anglais n'étaient toujours pas là. La bataille continuait, surtout du côté d'AUTHIE et de SAINT-CONTEST. Des lueurs marquaient l'horizon, des tanks brûlaient sur le terrain de CARPIQUET, la marine s'était remise à tirer.

 

            On se décida tout de même à s'endormir sans trop savoir quel serait notre sort. Le lendemain matin vers 5 h 30, un camarade me sortit de ma torpeur en me criant : « les Allemands s'en vont ! » C'était à peine croyable, mais cela valait la peine d'être réveillé pour voir, sur les Coteaux de FLEURY, de l'autre côté de la Prairie, les convois passer sans arrêt, surtout des blindés et du gros matériel.

 

            Jamais on aurait cru qu'il y en eut autant. Ils défilaient, paraît-il, depuis le lever du jour. On était indignés que les Alliés les laissent filer aussi facilement : pas un bombardement, pas même un tir d'artillerie.

 

            Bientôt d'immenses incendies surgirent en différents points de la ville. Jamais je n'avais vu de flammes aussi hautes : à la Prison Centrale, mais surtout, à la Maison des Etudiants plus proche de nous (aujourd'hui la Maison des Jeunes de la Prairie dont il ne reste qu'un étage) ; les flammes étaient deux fois plus hautes que les peupliers du stade en face.

 

            Ces destructions semblaient confirmer le « décrochement » des Troupes Allemandes. En ville il y avait encore des patrouilles ; un canon s'était installé rue de Bayeux, mais il fut retiré en fin de matinée.

 

"Photos collection Jean-Pierre Benamou, avec son aimable autorisation". Le 8 juillet, en bas de la rue de Bayeux, un Panther du SS-Panzer-Regiment 12 devant les ruines d'une maison bombardée.

 

            Vers midi, les ambulancières qui étaient toujours au courant de tout, annoncèrent que les Canadiens étaient arrivés à la Maladrerie mais avançaient très prudemment. Elles avaient décidé néanmoins de sabler le champagne, mais, au moment même où elles posaient la bouteille sur la table, apparut à la lucarne en face, un Allemand casqué, camouflage sur la tête, qui nous regardait d'un regard haineux. L'ambulancière camoufla vite la bouteille ; c'était devenu un geste instinctif. On ne revit pas l'Allemand, mais, peu de temps après, sortit de cet immeuble inhabité, un civil en chapeau ; on réalisa seulement après coup que ce devait être lui. II faisait partie de ces compagnies de retardement qui ne devaient leur salut qu'à leur esprit inventif et à un repli souvent peu conventionnel !

            Des groupes de deux ou trois Résistants s'étaient formés, le Commandant Gille leur ayant distribué les quelques « sten guns » (mitraillettes élémentaires) qui avaient été sauvés, assignant à chaque groupe une mission de nettoyage. Certains devaient ensuite opérer la liaison avec les Alliés et leur servir de guide. Les premiers à les apercevoir furent deux camarades qui remontaient la rue de Bayeux, mais ils ne purent se faire reconnaître et les Canadiens, tournant le canon du premier char sur eux, firent sauter le café-épicerie à l'intersection de la rue de Bayeux et de la rue de Bretagne ; ces camarades durent leur salut à un brusque repli sur la rue de Bretagne.

 

            II n'y avait pas assez de mitraillettes pour tout le monde. Je fus alors envoyé, sans armes, en reconnaissance, le Commandant Gille me disant : « les Alliés n'arrivent pas par le nord de la ville, vas voir ce qui s'y passe ». Mission vague évidemment, mais qui ne se révéla pas inutile. Gagner le nord de la ville n'était pas une mince affaire puisque ce n'étaient que trous de bombes sur plus d'un kilomètre. Il fallait contourner l'obstacle. Je me glissai donc à travers les ruines de la rue Saint-Pierre pour gagner la route de la Délivrande.

 

    J'eus la joie de rencontrer, à la hauteur de l'Eglise Saint-Pierre, la première patrouille Anglaise. C'étaient des soldats de la 3e Division Britannique (et non des Canadiens). Ils arrivaient par la rue Basse. Mais il n'était pas question de leur parler, eux-mêmes avaient autre chose à faire. Après un instant d'hésitation de leur part parce que j'avais porté la main à ma poche pour sortir mon brassard à Croix de Lorraine, ils me firent le signe conventionnel, pouce levé, à la façon des gladiateurs !

 

            J'atteignis bientôt la rue de la Délivrande qui était, à cette époque, bordée d'arbres alors hachés par la mitraille. Entre temps, j'avais mis mon brassard et mon plastron à Croix de Lorraine, mais beaucoup trop tôt car, dans la Carrière qui est aujourd'hui la Piscine de l'Université, un Allemand était encore là, debout, appuyé sur son fusil. Je dus donc remiser ces insignes de reconnaissance, me demandant même s'il était bien prudent de les garder sur moi.

 

            C'est tout à fait sur le haut de la colline, là où-on voyait encore la base des « Moulins au Roy », dans un décor absolument lunaire tant les trous de bombes étaient rapprochés, que j'aperçus mes premiers Anglais. Ils étaient dans un ordre dispersé et moins nombreux que la patrouille de la rue Saint-Pierre. Je n'eus que le temps de saisir mon carré d'étoffe à Croix de Lorraine tout en levant les bras, car déjà ils me mettaient en joue. Je criai aussitôt qui j'étais et pourquoi j'étais venu. Heureusement, je parlais couramment anglais. Un des simples soldats me demanda le mot de passe que j'ignorais, bien entendu. Un autre vint à mon secours et dit qu'il m'emmenait voir l'Officier de renseignements. Celui-ci me montra une carte, demandant où il était, mais ne voulut pas me croire quand je lui montrai un petit chemin qui nous situait sur sa carte ; le sol était en effet tellement retourné que rien ne pouvait plus laisser penser qu'un chemin avait pu exister à cet endroit. Finalement il me demanda s'il y avait encore des Allemands.

 

            J'indiquai où j'en avais vu un. Il souhaita que je les accompagne, mais, lorsque nous arrivâmes au-dessus de la Carrière, l'Allemand ne bougeait pas. De loin, je n'avais pu me rendre compte qu'il avait eu les jambes prises jusqu'au bassin, dans l'éboulement de la Carrière ; son fusil planté devant lui le maintenait droit, dans la raideur de la mort ; il avait dû être tué (probablement-les poumons soufflés) lors du gros bombardement du 7 juillet.

 

            Nous descendîmes ensuite cette colline qui est aujourd'hui le Campus de l'Université. Pendant l'Occupation elle était couverte de «jardins ouvriers ». Elle me faisait souvent penser à la toile de Van Gogh « Les Jardinets de Montmartre ». II ne restait plus rien de tout cela.

 

            Une fois parvenus aux remparts du Château, l'Officier me dit « Nous allons vous quitter mais, si vous pouvez, soyez là dans une demi-heure ; nous ouvrons le chemin à trois Officiers des Affaires Civiles. Vous les reconnaîtrez facilement, l'un d'eux porte un kilt. Ils vous seront reconnaissants si vous les conduisez auprès des autorités de la Ville ». Je leur rétorquai qu'il restait des Allemands dans le Château, mais il me précisa que ce n'était plus leur secteur ! II était envoyé par le Haut Etat Major, pour cette seule mission. C'était en effet une patrouille composite ; deux d'entre eux portaient le badge d'épaule des « Lovat Scouts », ces hardis commandos débarqués à OUISTREHAM spécialisés dans les reconnaissances hasardeuses. Es appartenaient à l'armée privée de Lord Lovat, dernier vestige du Moyen Age.

 

            L'Officier voulut me remercier en m'offrant des cigarettes, mais, comme je ne fumais pas, il suggéra que je les suive jusqu'à leur « bren carrier ». Cela m'intriguait car je n'avais pas vu de véhicule. II était en effet bien au-delà des deux souches du Moulin au Roy, là où les trous de bombes, moins serrés, avaient permis à cette autochenille de parvenir. Ils m'offrirent du chocolat et des boîtes de conserves que je serrai comme un bien précieux.

 

            Je voulus les porter jusque chez moi, mais je faillis me perdre dans le chaos causé par les bombes dans la pente du Gaillon

 

Source ce forum

 

car il n'y avait plus le point de repère du clocher Saint-Julien au bout des Fossés du même nom.

 

            Ayant donc mis plus de temps que prévu, j'étais un peu en retard au rendez-vous et trouvai deux Officiers Anglais à peu près à l'emplacement actuel du Phénix. C'étaient deux solides gaillards en « battle-dress », tous deux Commandants : le Major Helmuth et le Major Massey , mais j'étais déçu de ne pas voir de kilt. « Notre Colonel, me dirent-ils, est parti devant parce qu'il parle bien le français ». ils insistaient pour se diriger vers le Château, ce à quoi, on s'en doute, je ne tenais pas du tout, d'autant que cela nous éloignait du chemin que j'avais repéré pour descendre sur les Fossés Saint-Julien.

 

            Je compris bientôt la raison de leur insistance pour prendre cette direction ; le Colonel Usher avait pris le fond des Fossés du Château pour une rue. Au milieu de ce vaste champ de ruines, il n'y avait plus que cela, en effet, qui pouvait y ressembler. Mais à cette époque, ces fossés ne débouchaient nulle part, si ce n'est sur un véritable roncier, à l'arrière des maisons de la rue de Geôle. On lui fit signe de remonter. Heureusement le nom du Colonel Usher a été donné depuis à une vraie rue, plus haut, près de l'Université.

 

            Ma conversation avec ces Officiers que j'emmenai donc vers le Parloir de l'Abbaye (à cette époque le Lycée),

 

fut des plus inattendues. L'un d'eux s'excusa d'être 33 jours en retard, m'expliquant qu'ils avaient prévu installer leur Etat-­Major à l'Hôtel d'Angleterre, rue Saint-Jean, le 6 ou 7 juin et il ajouta : « Pouvez vous m'y conduire » ?.

"Photos collection Delassalle" L'hôtel d'Angleterre, rue Saint Jean avant et après la bataille de Caen. Les Caennais se rappellent que dans ce lieu se réunissaient les Allemands et les collaborateurs et collaboratrices.

 

Je n'étais pas pressé de les mener à cette ruine qui se trouvait désormais au centre d'un no man's land peu sûr, et au milieu de décombres presque infranchissables.

 

             J'avais envie de leur dire : « Vous auriez dû éviter de le détruire ». Mais comme l'Officier ne se montrait guère convaincu par mes arguments, prétextant qu'ils n'étaient pas difficiles et qu'ils se contenteraient de peu, je lui répliquai « Si vous insistez, je vous y conduis, mais vous jugerez vous-même de l'ironie du sort. II ne reste que le porche portant les armes d'Angleterre ; vous y lirez (Honni soit qui mal y pense !) ». En bon Anglais il se laissa convaincre davantage par ce trait d'humour. II accepta donc d'aller s'installer dans le seul quartier encore vivable de CAEN, l'îlot Saint-Etienne.

 

            Le long du chemin, il me demanda encore si on pouvait prendre des bains. Je lui dis qu'hélas il n'y avait plus d'eau courante et que bien peu de gens s'étaient lavés depuis un mois ; que j'étais peut-être le seul à m'être baigné dans l'Orne, mais que je ne le lui recommandais pas car les écluses, à la sortie de la ville, étant sautées, la rivière était basse la plupart du temps et l'eau vraiment infecte. A quoi il me rétorqua : « Ça ne fait rien, on retournera à BAYEUX prendre nos bains ». J'étais bien avec un Anglais ! Je devais rester interprète cinq mois à cet Etat Major.

 

"Photo collection particulière, présentée page 337 de Bataille de Caen de Jean-Pierre Benamou, Editions Heimdal, 1988"

André Heintz avec un brassard "INTERPRETRE " s'entretient avec le major Massey, rue d'Hastings siège des Civil Affairs

 

            Pendant que le Major Helmuth, qui savait le français, réglait les premières affaires avec Monsieur Poirier , Maire Adjoint, au parloir de l'Abbaye, le Colonel Usher, une ordonnance, le Major Massey et moi-même allâmes rechercher quelles pouvaient être, parmi les maisons abandonnées par les Allemands, celles qui conviendraient pour y installer leur bureau et leur cantonnement.

 

            Les immeubles occupés par l'Etat Major de la 716e Division, avenue de Bagatelle et rue Leverrier, ne leur convenaient pas, je ne sais plus pourquoi, et pas davantage ceux où est installée aujourd'hui la Maison du Bâtiment. Continuant leurs investigations, les deux Officiers tombèrent en arrêt devant le premier immeuble qui est à gauche dans la rue d'Hastings. Ils décidèrent de le visiter car c'était un immeuble neuf qui n'avait pas trop souffert de la bataille. Au moment d'y rentrer on entendit du bruit et, dans un garage, on trouva deux tout jeunes S. S. qui étaient cachés derrière un monceau de bouteilles de Saint-Galmier. Ils venaient du jardin que nous avions quitté. A ce moment, le Commandant Gille arrivait avec deux garçons qui revenaient d'une patrouille dans le quartier Saint-Jean. Les deux Allemands n'opposèrent aucune résistance pour se rendre et les deux Résistants furent tout fiers de remettre les deux prisonniers aux Canadiens qui étaient rue de Bayeux.

 

Lire ici certainement l'original d'une partie du témoignage d'André Heintz.

Ce document est paru dans

Ville de Caen

TEMOIGNAGES

Récits de la vie caennaise 6 juin-19 juillet 1944

Brochure réalisée par l’Atelier offset de la Mairie de Caen Dépôt légal : 2e trimestre 1984

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