TEMOIGNAGE D'UNE INFIRMIERE

 

DE L'HOSPICE SAINT-LOUIS AUX CARRIERES DE FLEURY SUR ORNE

 

 

 

 

Mlle Cécile Dabosville, 30 ans en 1944, témoigne dans ce film

 

        Beaucoup d'années ont passé ! Une carrière s'est écoulée, et me voici relatant cette période de vie hospitalière pendant les combats et la libération de Caen. Certes la mémoire peut faire défaut mais les événements furent si tragiques qu'ils ont marqué à jamais notre génération.

        Pendant les années 39-44, la Défense Passive avait organisé la protection des habitants au cas où... ! J'avais été nommée avec Elisabeth Maunoury pour ouvrir un hôpital complémentaire dans l'école Saint-Jean, rue des Carmes. Si je cite ce détail c'est que la maladie de ma collègue et amie qui travaillait avec moi en médecine-hommes me sauva la vie. En effet cette collègue fut si gravement malade qu'elle fut envoyée en Mars 44 dans sa Vendée natale se refaire un peu... et je fus relevée de mon poste à la D. P. pour rester à Saint-Louis. J'aurais dû être à côté d'Elisabeth Maunoury qui, avec beaucoup d'autres de mes camarades, fut ensevelie dans les ruines de la Clinique de la Miséricorde, rue des Carmes.

 

 

"Archives départementales du Calvados". La rue des Carmes, dans le fond l'église Saint Jean.

 

Lundi 5 juin 1944 au soir

        Des vagues et des vagues de bombardiers survolent CAEN, nous avons le cœur serré en pensant à ceux qui recevraient leur cargaison fatale. ROUEN, notre voisine normande, avait déjà durement payé.

La nuit du 5 au 6 fut agitée, des bruits sourds faisaient vibrer portes et fenêtres, les fusées éclairantes mettaient l'angoisse au cœur pendant que de forts grondements venaient de la mer.

        La plupart des infirmières, élèves ou diplômées, logeaient à l'école d'infirmières, seul local laissé, avec le pavillon 6 (Note de MLQ: de l'hôpital civil avenue Georges Clemenceau réquisitionné en Kriegslazarett), à la disposition de l'administration par les armées d'occupation. Mademoiselle Vanier, monitrice et bras droit de Madame Saule, Directrice de l'école, passa la nuit dans la salle de démonstration qui abritait le standard téléphonique de l'hôpital, à écouter les appels au cas où nous aurions été rappelés d'urgence aux postes de travail.

Source. Ecole d'infirmières de l'hôpital civil de Caen

 

Mardi 6 juin vers 6 heures ou 6 h 30

        Nous étions toutes au rez-de-chaussée. Mademoiselle Vanier nous y attendait, après avoir bu, avec elle, un ersatz de café chaud nous sommes parties au travail sentant bien qu'il se passait quelque chose ! Elles étaient là : Bitouzé , Saupin , Bourdais , Terrien , Nicolle , Maunoury , Horel, Mutel, Dabosville. C'était moi-même que l'on appelait Dabo. Mademoiselle Vanier nous regardait partir ne sachant qui de nous reviendrait !

 

Note de MLQ: Mlle Jeanne Bitouzé sera tuée en service à La Miséricrde le lendemain. Dans ce film en 1:09 du 29 août 1945 une salle porte son nom.

 

Au-dessus de la porte d'entrée du service BITOUZÉ, service de chirurgie de l'hôpital de CAEN, avenue Georges Clemenceau. La salle BITOUZÉ donnait sur l'allée des Marronniers.

 

 

A Saint-Louis

        L'hospice était séparé de l'hôpital par un très beau parc.

 

"Photo collection Heintz." le 24 juin à 9 000 mètres.

 

J'étais affectée au service de médecine-hommes (80 malades dans une immense salle de 4 rangées de lits). Les malades étaient éprouvés par des maladies différentes. II n'y avait pas de service de spécialités. Nous n'avions pas de vieillards, l'administration les avait fait évacuer vers des hospices des petites villes du bas du département et des départements voisins. J'en avais moi-même convoyé.

        Cette salle de malades était au premier étage mais un premier étage d'au moins 35 marches. Elle dominait la zone portuaire de CAEN et le canal CAEN­la mer, d'immenses fenêtres vitrées aux très nombreux carreaux, dont les impostes avaient été barbouillées de bleu, lui apportaient la lumière.

 

"Photo Gaby" En haut à droite sous les arbres les bâtiments de l'hospice Saint-Louis, à gauche l'Abbaye aux Dames

 

        Ce matin là les malades étaient agités, il y avait beaucoup de travail, le personnel était peu nombreux, souvent les hospitalisés de l'hospice en tenait lieu.

        Sœur Jeanne, la religieuse infirmière était surveillante, mais absente depuis plus d'une semaine partie en Mayenne chercher le nerf de la guerre de ce temps, à savoir, le beurre et les œufs ; j'étais seule donc de mon espèce avec Monsieur Lefilliatre interne (l'interne de médecine-femmes était Monsieur Letrou, je crois). La matinée passa très vite, je ne me souviens pas si les médecins firent leur visite. On entendit des explosions mais assez lointaines. Tous s'attendaient à quelque chose, on parlait déjà de débarquement, on savait que des éléments avancés d'un corps expéditionnaire allié était à OUISTREHAM.

        13 h 30, le fracas du bombardement ne surprit personne. Saint-Louis fut cerné de bombes qui éclataient de toutes parts, les fenêtres s'ouvraient, les carreaux volaient en éclats, les croisées étaient arrachées, les malades avaient peur, les valides se cachaient sous leur lit. Chacun de nous avait l'impression qu'une bombe était tombée très près de lui, alors que c'étaient des centaines d'engins qui avaient déjà détruit presque tout le quartier Saint-Gilles, l'Institut Lemonnier, la rue de la Pigacière.

        Une petite accalmie survint, les malades valides partirent aux tranchées qui avaient été creusées dans la cour intérieure, très vite ces tranchées furent abandonnées, car peu creusées, elles laissaient la tête apparaître, rien de tel pour se faire décapiter.

        Les péristyles de Saint-Louis sont déjà envahis par la population des rues voisines détruites (rues Lemanissier, des Chanoines, Place Saint-Gilles). Les malades grabataires tremblent de peur, et nous ne pouvons les laisser au premier étage, d'autres avions arrivent.

        Que faire ? Si seulement il y avait des caves ! Qui a prononcé le mot ? Je ne sais pas, toujours est-il qu'une religieuse nous ouvre une cave et très vite Monsieur Lefilliatre et moi nous décidons d'y mettre les malades à l'abri.

Cette décision nous sera reprochée 48 heures après par l'autorité sanitaire.

        Avec les matelas nous tapissons le sol de la cave, les brancards pliants nous servent à descendre les malades, sous les rafales de bombes et d'obus de D.C.A. Nous commençons à emménager dans ces immenses caves voutées, dont les soupiraux arrivaient au ras du sol. Je ne m'occuperai pas complètement de cet aménagement, très vite on nous amena des blessés et même des morts.

        Le même mouvement vers les caves fut fait par les services de médecine-femmes et du C.A.C.(Note de MLQ: Centre Anti Cancéreux ) (3 principaux services de l'hôpital repliés à Saint-Louis depuis le début de l'occupation)(Note de MLQ: hospice Saint-Louis et pouponnière 236 lits). Nous nous occupons des blessés comme nous pouvons (sans matériel) tous les services chirurgicaux étant repliés soit au Bon-Sauveur (hôpital psychiatrique), soit à la Clinique de La Miséricorde. Le bombardement durait toujours, le centre de Caen était en flammes, nous apercevions les incendies, par contre il ne semblait pas y en avoir de notre côté. Le bombardement continuera avec des accalmies plus ou moins longues et la nuit commencera. Elle sera longue et angoissante.

        Les malades, les blessés, les réfugiés étaient dans les caves, sous les péristyles, dans la crypte de l'Abbaye-aux-Dames et les bombardiers déversaient leur chargement, par vagues successives.

        A 6 heures du matin, Yvette Thomas, une jeune élève infirmière est arrivée, hébétée, ahurie, elle était en combinaison (Note de MLQ: lire ces témoignages), elle avait été projetée des décombres de La Miséricorde. Le souffle des déflagrations lui avait arraché sa blouse. Elle ne sut pas nous dire, si nos camarades étaient mortes ou vivantes. 48 heures après c'était une enfant de deux ans qui errait sur la place Saint-Gilles, et qu'on nous amena !

 

Le 7 juin se leva.

         II fallut bien se rendre à l'évidence, le miracle ne s'était pas produit, CAEN n'était pas libéré, des jours sombres s'annonçaient, il fallait vivre. Cette journée fut employée à l'évacuation des blessés, beaucoup avaient besoin d'interventions chirurgicales. Les ambulances ne pouvaient accéder à Saint-Louis, les rues Lemanissier et des Chanoines étaient impraticables (maisons effondrées et trous immenses). Le transport vers le Bon Sauveur (BS) ne put avoir lieu que grâce au courage et à la ténacité de Messieurs Lebedel Jean et Pierre, réfugiés de la rue Basse qui brancardèrent pendant de longues heures, les malades jusqu'au bas de la rue Lemanissier où attendaient les ambulances.

        Une deuxième nuit commença, elle fut suivie de beaucoup d'autres, la vie s'organisa.

Les Pères Salésiens de l'Institut Lemonnier furent officiellement chargés du service des réfugiés de Saint-Louis. Le ravitaillement en vivres était assuré par les soins de Monsieur Bauduin économe à l'hôpital. Les sœurs de Saint-Louis assuraient la cuisine dans le bâtiment près de l'entrée où elle est toujours.

        Au désespoir de Monsieur Trouvay ingénieur à la centrale thermique, les Allemands lui avaient ordonné d'éteindre l'usine, donc plus d'eau, plus de gaz, plus d'électricité, d'ailleurs les canalisations avaient été vite arrachées.

        Avec A. M. Bigant, infirmière, et A. Marie Le Guen, élève, nous avons commencé à organiser les soins. II fallait bien changer, laver, faire manger et faire les piqûres aux malades. II y en avait de gravement atteints, hémiplégiques, infections pulmonaires et digestives, nous avions même un jeune homme atteint de leucémie auquel les internes firent des transfusions de bras à bras. C'étaient les internes qui assuraient les visites.

        Aller et venir à l'intérieur de Saint-Louis semblait simple, mais parfois pouvait devenir dangereux, une bombe est tombée face à la Chapelle, sous le cloître créant une panique intense, blessant des réfugiés et tuant un employé. Moi-même j'étais un jour montée au premier étage pour chercher du matériel, j'ai vu tomber la flèche du clocher de l'église Saint-Pierre, qu'un obus de marine venait de traverser, mais je ne saurais dire à quelle date ! (Note de MLQ: curieuse remarque ! la flèche est tombée le 9 juin à 02H00 mais comme la ville était en feu la visibilité devait être bonne ! )

        J'ai eu aussi une grande peur pour une tasse de café ! Une religieuse de Saint-Louis m'avait offert « un café » mais dans la cuisine de la Communauté, un peu plus éloignée des caves, nous étions là plusieurs personnes (trois) en entendant les avions, nous sommes reparties en hâte mais dans l'étroit couloir de la Communauté, nous avons été clouées au sol recouvertes de plâtre et d'éclats, une bombe venait d'éclater dans la cuisine de la Communauté.

        On pourrait raconter beaucoup de ces détails, où on échappait à la mort sans bien sans rendre compte, mais d'autres feront des récits plus détaillés.

Le temps passait, grâce aux postes à galènes nous suivions la progression des alliés, la prise de CHERBOURG (Note de MLQ: le 26  juin) nous avait donné du courage. Nous savions les villes normandes grandes ou petites, détruites. Sans nouvelles des miens qui se trouvaient dans la poche de FALAISE, je croyais fermement être à Saint-Louis lorsque les alliés y arriveraient.

 

Les 29 et 30 juin

        Un ordre d'évacuation fut donnée par les autorités allemandes (je crois) et on vint nous avertir que l'on viendrait chercher les malades pour les conduire aux Carrières de FLEURY-SUR-ORNE, à côté de CAEN. Pauvres gens, ils partirent dans les camions-bennes qui servaient au nettoiement !

        La mère supérieure (Sœur Guillard) et plusieurs sœurs de Saint-Louis partirent avec eux. Saint-Louis nous sembla grand, et je me demandai ce que nous allions faire mais je n'ai pas été longue à connaître mon devenir.

        Madame Saule, Directrice de l'Ecole d'Infirmières, et qui faisait office de surveillante du personnel infirmier, me fit appeler à l'Ecole. Je traversais le parc

 

Hôtel Dieu (hospice Saint-Louis) derrière l'église de la Trinité -Allée des Tilleuls dans le parc Saint Louis.

 

où les obus d'artillerie étaient déjà tombés, néanmoins j'arrivais sans encombres près de Madame Saule. C'était une grande cardiaque, les événements n'amélioraient pas sa santé, c'est au lit qu'elle me reçut.

        « Dabo, me dit-elle :c'est un ordre de mission que je vous donne, il faut partir immédiatement aux Carrières de Fleury pour travailler avec Mesdemoiselles Horel, Mutel, Thomas (cette dernière ne put venir). Je ne sais votre devenir, peut-être évacuerez-vous plus loin. Voici de l'argent. Je vous souhaite beaucoup de courage.

        Son regard me suivit longtemps, elle ne pensait pas me revoir vivante... et c'est elle qui succomba de maladie dans les caves du bloc chirurgical de l'hôpital (Note de MLQ; le 14 juillet selon ce témoignage). Nous sommes donc parties immédiatement, en début d'après-midi, non sans un au revoir déchirant à nos compagnons d'équipe de Saint-Louis. Nous devions arriver à notre poste par nos propres moyens, c'est-à-dire à bicyclette à travers la ville en ruines avec des secteurs qui brûlaient toujours. Le trajet fut relativement calme, la bataille cependant se rapprochait, les obus sifflaient mais il n'y eut pas d'explosions tout au moins, très près de nous. Tous les ponts sur l'Orne étaient détruits, il ne restait que la passerelle, près du Grand Cours

 

 

et les incidents de parcours consistèrent à escalader ou à descendre dans les trous de bombes, portant nos bicyclettes et leurs chargements ! Enfin, saines et sauves nous étions au chemin des Coteaux.

 

Les Carrières de Fleury

        Je ne connaissais pas leur existence, en réalité en temps de paix elles servaient à la culture des champignons. Taillées dans le roc elles ressemblaient à des cavernes très humides formant un ensemble d'environ 10 excavations communiquant difficilement entre elles par une sorte de boyau, le sol en terre battue avait des cailloutis, était très humide, des pluies récentes le rendait presque mouvant.

 

 

        Ces carrières se prolongeaient sous la route de CAEN à THURY­HARCOURT et rejoignaient la brasserie Saingt où il y avait déjà beaucoup de réfugiés. 40 ans après, les carrières sont demeurées, elles sont redevenues champignonnières. L'aspect intérieur est toujours aussi inhospitalier. Seul le petit chemin qui les bordait a été élargi et cimenté. Elles sont situées sur la rive droite de l'Orne, en surélévation par rapport à l'Orne, et plus bas que la route.

        Les carrières étaient numérotées. Je me trouvais à la 3 avec les sœurs de Saint-Louis qui furent bien contentes de mon arrivée et moi je retrouvais avec joie les surveillantes religieuses Delamazure et Leloutre. Dans les carrières voisines on avait transporté les vieillards qui étaient ça et là dans les différents îlots d'accueil de CAEN, ces personnes ne devaient y passer que 48 heures en transit (en réalité elles y restèrent 4 semaines). Elles étaient couchées sur la paille dans la misère et le dénuement le plus complet. Lorsque je suis arrivée, les Pères Faudet et Prijent (Institut Lemonnier) se débattaient déjà, aidés des équipiers d'urgence pour essayer d'organiser un peu de vie possible en ces lieux !

 

 

Source. A gauche, des jeunes des Equipes d'Urgence (voir les casques blancs) prennent un repas. A droite, le cimetière provisoire, le prêtre est-il l'abbé Faudet ?

        A la carrière 3 nous étions pour ainsi dire un peu moins mal. L'hôpital ne nous avait pas abandonné. Messieurs Leroyer et Bauduin avaient avec mille difficultés amené par camion du matériel : lits en fer, paillasses, draps, chemises, etc... et même une petite armoire avec des médicaments, une table qui devait servir à des petits pansements et qui était en réalité une table gynécologique. Des casseroles et marmites toutes neuves (elles devaient provenir de la maison Legallais-Bouchard qui était proche) (Note de MLQ: la quincaillerie la plus importante de Caen) me servaient pour ranger cotons et compresses nécessaires aux soins. On coucha les moins malades sur la paille afin de donner quelques lits à la 3 bis notre voisine ; quelle misère ! et la vie devait continuer.

        Il n'y avait pas d'eau, pendant quelques jours c'est vers l'Orne que descendirent les équipes mais assez vite il fallut aller jusqu'à la carrière Saingt. II n'y avait pas d'évacuation possible à l'extérieur pour les plats-bassins. II fallut creuser « des feuillées » grands trous à même le sol qui étaient ensuite recouverts de chaux.

        Au début également on put enterrer les morts au cimetière de la commune de FLEURY mais après il fallut le faire dans la carrière même (je crois que 45 personnes furent inhumées ainsi).

        J'avoue qu'au bout de 3 jours de cette vie, j'étouffais physiquement et moralement. Je sortis un beau matin, prête à m'enfuir, où ? Je ne savais et c'est le Père Faudet qui me ramena à une sage raison et aussi... à la carrière.

        A la 3 nous avons eu un privilège exceptionnel : de la lumière grâce à la centrale de l'hôpital qui avait installé un groupe électrogène qui fonctionnait 3 heures par jour, grâce au courage et à la ténacité des hommes (deux ou trois) qui surveillaient le moteur, au péril de leur vie, en allant soutirer de l'essence aux Allemands qui avaient installé une batterie, et un lance-grenade juste à la porte de la carrière 3.

        Le ravitaillement était assuré par l'hôpital quand les camions pouvaient passer, les sœurs de Saint-Louis faisaient la cuisine dans des conditions très pénibles ! Sœur Marie-Madeleine fut la responsable cuisinière et eut beaucoup à souffrir de la fumée qui ne pouvait être évacuée vers l'extérieur.

        Les nuits étaient pénibles, les malades gémissaient et avaient souvent besoin de quelque chose. Elise Paimblan, auparavant employée à l'internat, prit les veilles en arrivant aux carrières et ne s'arrêta que le jour de la libération, répondant aux appels de tous.

        La situation s'aggrava lorsque nous avons appris que la passerelle était tombée, avec elle, c'était tout un symbole d'espoir et de soutien qui s'effondrait. C'est le Père Faudet qui fut le dernier à la franchir dans le sens CAEN - FLEURY et qui nous l'apprit.(Note de MLQ: le 6 juillet au matin)

        Nous avons vu des carrières le bombardement du 7 juillet qui secoua tout le quartier du Bon-Sauveur, la Place des Petites-Boucheries et fit encore de nombreux morts et blessés. Le 9 juillet, CAEN rive gauche était pris. Notre situation devint alors très difficile. Le ravitaillement fut en entier assuré par les Pères Faudet, Prigent, Jean-Bernard jeune équipier, des volontaires et des équipiers d'urgence. Leurs principales ressources furent de récupérer les bêtes abattues dans les champs, d'aller les débiter dans une ferme du bas FLEURY. Ils allèrent aussi au Préventorium, pas très éloigné (mais qui était vide) pour y récupérer ce qui était récupérable !

        Les tirs d'artillerie étaient nombreux et fournis, sortir de la carrière devenait du domaine de l'impossible. Je dus le faire un jour où une ambulancière vint me chercher pour que je fasse une piqûre à une très grande blessée afin qu'elle puisse supporter son transport. L'ambulance qui était dans le petit chemin des coteaux vibrait sous l'éclatement des obus et moi, je tremblais de peur !

        Une nuit plus meurtrière que les autres, les Pères et les équipiers traversèrent l'Orne en barque pour aller chercher à LOUVIGNY les blessés d'un gros bombardement. Ils nous les ramenèrent au péril de leur vie, car passer l'Orne c'était passer les lignes, les Allemands étaient toujours là, et les alliés sur la rive gauche. Nos blessés purent être évacués au Centre Chirurgical de GIEL (dans le département de l'Orne) les ambulancières avaient tout bravé pour venir les chercher. De ces ambulancières, nous ne saurons que peu de choses si ce n'est qu'elles furent admirables devenir jusqu'à nous !

        Le 14 juillet, un nouvel ordre d'évacuation était donné par un gradé « S.S. » tous les hommes valides, devaient quitter les carrières. C'était la méthode de l'ennemi de pousser les populations devant les soldats qui se repliaient. On fit à tous des pansements fictifs prouvant l'invalidité, le commandant s'y laissa-t-il prendre, je ne sais, mais nous eûmes un peu de répit. Certains réfugiés reprirent la route mais beaucoup restèrent.

        Etant le seul centre sanitaire de la rive droite on nous amenait souvent des blessés, beaucoup succombaient à leurs blessures avant de pouvoir être évacués sur GIEL.

        C'est ainsi que je reçus le fils de Monsieur Legrix , boulanger de CAEN, il avait accompagné sur la route un de leurs employés qui voulait partir. Ils furent mitraillés et le jeune Legrix très profondément blessé, poumon perforé, main droite amputée, fut ramené à la carrière. Je le veillais toute la nuit. Le Docteur Macquer qui était avec le Docteur Bories, les deux médecins des carrières put faire une transfusion au blessé qui put après être transporté à GIEL.

        Pendant toute cette tourmente on m'apporta un bébé de six mois, Chantal, la maman était décédée, la nourrice voulait fuir... Je dus garder ce bébé jusqu'à la libération mais malheureusement malgré toute la bonne volonté de tous, le séjour dans l'humidité fut fatal à Chantal qui décéda en arrivant à CAEN.

        Les femmes enceintes avaient été évacuées ; la dernière nuit, un couple vint me trouver, la femme était prête d'accoucher ! J'essayais de les diriger vers la carrière où se trouvait un médecin, en leur signalant qu'à chaque entrée de caverne, il y avait des hommes qui montaient la garde. Ils partirent dans le noir, à peine étaient-ils partis que je me faisais des reproches. J'aurai dû les conduire. Alors je secoue Sœur Messageon, elle était extraordinairement débrouillarde et avait déjà beaucoup fait pour aider, je l'emmène et munies d'une lampe tempête, trébuchant sur ce sol inégal et boueux, nous n'avons pu retrouver notre jeune ménage.

        De retour vers la 3, la nervosité des Allemands nous parut de bonne augure, criant des ordres, ils bobinaient leurs fils téléphoniques. C'était toujours chez eux signe de départ.

        Le petit jour allait paraître, j'avais eu à peine le temps de m'allonger que de nouveau la jeune maman revint. Cette fois çà presse, je fais vivement lever quelqu'un et me mets moi-même à la recherche du Docteur que je trouve. Vers 7 heures, le Père Faudet célébrait la messe, un cri d'enfant nouveau-né, nous parvint une jeune vie venait éclairer ces ténébreuses carrières.

        Puis un grand calme s'était établi qui nous angoissait, et en fin de matinée les Canadiens font leur entrée dans « l'hôpital des ténèbres ».(Note de MLQ: le 19 juillet)

        Les deuils, l'angoisse, la souffrance, l'épuisement firent que nous n'avons pas accueilli aussi agréablement que nous aurions dû, nos libérateurs.

        Des journalistes correspondants de guerre, accompagnaient les troupes combattantes. Nous fûmes photographiés, c'est... 35 ans après, que j'ai vu la photo. Une correspondante du journal américain « Life » me retrouva jusque dans ma retraite, elle cherchait à situer les photos qu'elle avait eues aux archives de son journal. Le directeur de ce dernier voulait faire un livre. Elle eut la gentillesse de m'envoyer la photo et le livre.

Note de MLQ: sous réserve cette photo Life?

 

"Photo présentée  dans Bataille de Caen", Mlle Cécile Dabosville est peut être une des deux jeunes femmes au centre de la  photo avec les deux religieuses ?

 

Photo collection Jean-Pierre Benamou avec son aimable autorisation . Photo prises après la libération du 19 juillet.

Aussitôt après notre libération, le Docteur Olivier et Monsieur Bauduin vinrent aux nouvelles et nous apportèrent une bouteille de vin blanc pour fêter notre libération. Et nous demeurâmes sur place ! Ce « nous » représentant les vieillards, les invalides, les sans familles, les religieuses et les trois infirmières, environ un groupe de 480 personnes. Nous étions les oubliés de la bataille, certaines autorités nous trouvaient bien où nous étions, d'autres jugeaient cela inconvenant.

 

29 juillet. Nouvel ordre d'évacuation :

        Départ dans les camions militaires canadiens, en route pour le Château d'AMBLIE, (Note de MLQ: à 22 km au Nord) vers CREULLY.

 

Source page 68 de ce livre, des réfugiés à Amblie avec des soldats canadiens.

 

en couleur

 

        Aucune aide de CAEN ne nous parvint, les équipiers d'urgence étaient partis vers un repos bien gagné. Et nous étions tous las ! C'est encore le Père Faudet qui nous aida.

        A 13 heures on part, sans repas, vers 17 heures nous sommes à AMBLIE parqués dans les écuries du Château, avec de la paille, très largement aspergées de D.D.T. !

        A la pointe du jour, Mademoiselle Horel et moi nous sommes parties aux nouvelles. Des soldats anglais nous donnèrent des brocs de thé chaud, cherchant près d'eux un médecin (pour avoir un médicament) j'avais une malade que je voulais soulager, qui se mourrait dans d'atroces souffrances. J'aperçus nos collègues d'Outre Manche si propres, si bien repassées que j'eus honte de mon uniforme sale et chiffonné ! Je n'eus guère le temps de m'appesantir, nous partions vers VILLIERS-LE-SEC (Note de MLQ: 7 km plus à l'Ouest).

        Là, se trouvait un très grand bâtiment (ancien petit séminaire) devenu propriété de l'Etat, qui y avait installé un foyer pour anciens combattants.

 

 

Le petit séminaire de Villiers-le-Sec. De nos jours.

 

On nous attribua une aile (2e et 3e étages) sans ascenseur, bien sur.

        Le premier accueil fut très froid, des « dames » de la Croix Rouge croyaient recevoir des réfugiés et se trouvaient devant des êtres sales, pouilleux et souillés !

        Le directeur de cet établissement fut plus agréable, il nous donna de la paille et nous avons hissé nos vieux et nos malades aux 2e et 3e toujours sans manger. Nous fîmes part au Directeur de notre manque de vivre, il nous fit envoyer des brocs de lait avec 6 bols et quelques cuillères. Pour bien faire on avait mis du vermicelle dans le lait ce qui ne facilita pas notre tâche !

        Je crois que le 3e déménagement fut de tous celui qui nous fut le plus cruel, tant nous étions seules et lasses.

Cependant l'hôpital ayant appris notre transfert, bien vite Monsieur Bauduin arriva avec du matériel, des vivres, du linge et nous pûmes ainsi soigner, nourrir et coucher proprement malades et vieillards.

        Avant de terminer ce récit, je voudrais citer une petite anecdote amusante, au milieu de toutes nos tristesses. Le percepteur, payeur de l'hôpital vint nous apporter nos mois de salaires. C'était bien aimable à lui. Sur l'enveloppe il inscrivit le décompte, et n'oublia pas de nous retirer la nourriture et le logement comme il en avait l'habitude. Au milieu du désastre l'administration ne perdait pas ses droits !

        La bataille de CAEN était terminée, le 17 août Monsieur Leroyer m'envoya un ordre de mission pour réintégrer d'urgence l'hôpital.

        Les blessés venant de LISIEUX arrivaient en nombre et je devais ouvrir le pavillon 8. Mon émotion fut intense en retrouvant l'hôpital debout mais bien endommagé ; l'accueil chaleureux de Colette Vanier me réconforta et c'est ensemble et dans l'amitié que nous avons continué le travail.

 

Fait aux Moutiers-en-Cinglais, le 12 novembre 1983

"Je n'ai relaté que les faits dont je me souvenais et que j'avais vu"

 

Ce document est paru dans:

Ville de Caen

TEMOIGNAGES

Récits de la vie caennaise 6 juin-19 juillet 1944

Brochure réalisée par l’Atelier offset de la Mairie de Caen Dépôt légal : 2e trimestre 1984.

Remerciements à Mme Françoise LELONG, présidente de l'association Marguerite SAULE.

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