Témoignage présenté dans ce livre.

Source: Manuscrit de Mme Nelly Quidot, rédigé en 1984 à l'occasion du 40ème anniversaire du débarquement.

 

Mme Nelly Quidot

Photo présentée dans ce livre page 104.

   

    Nelly, qui vivait avant le débarquement dans le quartier de La Maladrerie à Caen, avec sa mère, sa sœur et son frère, avait quitté la ville dès le 6 Juin pour gagner le domicile d'une amie à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe dans l'espoir d'être un peu plus à l'abri. Là, elle vécut un épisode dont elle devait rester, et pour longtemps, bouleversée. Des troupes de la Wehrmacht, se souvint-elle, avaient massacré en l'air une compagnie de parachutistes canadiens victimes d'une erreur de largage. Le massacre terminé, les Allemands avaient réquisitionné des charrettes chez l'habitant, puis obligé les soldats survivants et les moins blessés à charger leurs compatriotes morts ou mourants. Le spectacle, pour une jeune fille qui n'avait pas encore été confrontée aux pires horreurs de la guerre, était insoutenable. Une infirmière, Mme Rivière (en 44 Mlle Chantal Nobécourt, dirigeante des équipes féminines des Equipes d'Urgence ), qui voulait donner à boire aux blessés, fut refoulée sous la menace des armes.

 

(Note de MLQ : cet épisode est très étrange !

Les paras Canadiens appartenaient au 1st Canadian Parachute Bn de la 3rd Parachute Brigade de la 6th Airborne. La DZ était Varaville à 00H50 le 6 juin 1944. Il y eut des paras dispersés jusqu’au Havre et à Bretteville sur Laize, mais à l’ouest de Caen ?

De plus, vu l’heure du saut, des tirs allemands « en l’air » sont impossibles !

Dans ce livre , Dan HARTIGAN (1st Canadian Para) ne reprend pas cet évènement !

Reste  des paras qui auraient été contraints par erreur ou par obligation de sauter bien avant leur DZ et dont l'équipage se serait tu ?

Confusion avec les tueries de soldats Canadiens à l’Abbaye d’Ardenne ?)

 

    Cette pénible besogne accomplie, les occupants raflèrent quelques jeunes gens, dont Nelly. Ils leur ordonnèrent d'enterrer leurs morts. Nelly: « Le climat d'insécurité, les morts, le mitraillage incessant, la tension nerveuse nous met dans un état second et l'enterrement des soldats allemands tourne à la partie de rigolade. Un Allemand me demande de lui recoudre un bouton de son uniforme. Je refuse. Il pointe son revolver sur moi et je dois m'exécuter... »

 

L'atmosphère devint invivable. Nelly et sa famille rentrèrent à la Maladrerie. Ils habitaient une maison rue du Général-Moulin, en face de la maison d'arrêt. (rue du Général Moulin c'est la Centrale de Beaulieu)

 

Source. Localisation de la Prison Centrale et de l'entrée de la carrière

 

Là, entre les hauts murs d'enceinte qui aujourd'hui encore enferment les prisonniers de Caen, les détenus français accusés de faits de résistance avaient été fusillés au matin du débarquement (non c'est à la maison d'arrêt). Situé à l'une des entrées de la ville, vers l'ouest, le quartier pouvait à tout instant devenir la cible de tirs d'artillerie. Abandonner la ville, partir à pied à l'aventure comme le faisaient déjà quelques voisins 'ne semblait pas davantage une solution raisonnable.

Nelly, son frère Guy et leur mère descendirent comme quelques dizaines d'autres habitants du quartier dans la carrière de la Maladrerie (à 400 m à vol d'oiseau de l'entrée de la Centrale) par l'échelle aux barreaux rouillés qui jaunissaient les mains (la suite du récit indique qu'il s'agit de la carrière dont le puits d'accès était à l'angle des rues Général Moulin et Galliéni sur la commune de Venoix en 1944).

Localisation de l'entrée de la carrière située à l'angle des rues Général Moulin et Galliéni, sur la commune de Venoix.

Plusieurs échelons manquaient et l'obscurité, qui montait peu à peu pour engloutir les malheureux réfugiés, rendit la descente difficile. Chacun signalait de la voix à celui qui le suivait l'endroit où le pied ne rencontrait plus le barreau attendu. Le puits de mine était circulaire et assez large, encore muni d'un treuil, d'une poulie et d'une corde. Il était profond d'une trentaine de mètres.

 

Les premiers arrivés en bas de l'échelle allumèrent les torches qu'ils avaient préparées. La lumière repoussa soudain les ténèbres et la salle s'agrandit. Sur les parois, les ombres tremblantes des énormes piliers de soutènement réservaient des barres d'obscurité. Plusieurs galeries s'enfonçaient dans les entrailles de la terre. Les chauves-souris dérangées dans leur sommeil léthargique s'y engouffrèrent. Les premiers arrivés aidèrent les moins habiles à prendre pied sur le sol froid.

 

À la surface, des hommes avaient accroché à la corde du puits un petit lit d'enfant en fer-blanc.

 

"Source, photo Archives Municipales de Caen". Le puits d'accès de la carrière de La Maladrerie.

 

Source collection François Robinard sur les indications de Louisette Berlinguez-Gimonet. On voit bien les deux piles bétonnées qui soutenaient les madriers d'assise du treuil (les deux autres sont (ou étaient) à l'intérieur du hangar. On ne peut donc les voir et l'espace entre deux est comblé par des pierres de taille de plus petites dimensions. Pour plus de détails voir ici les photos du repérage.

 

Cet ascenseur de fortune fut d'abord utilisé pour descendre les petits enfants et les personnes âgées effrayées par la vertigineuse échelle. On descendit encore une jeune femme enceinte qui attendait son bébé pour les jours suivants. Puis le lit servit de monte-charge pour les matelas, les vêtements, les caisses de biscuits et toutes les affaires personnelles. Enfin, derniers passagers de l'ascenseur vers la sécurité, des chiens, que leurs maîtres n'envisageaient pas de laisser vagabonder seuls et sans nourriture à la surface, entre les feux incessants des Alliés et des Allemands. Au bout de quelques jour cinquante et une personnes au total trourent place entre les piliers de la grande salle ou dans les galeries.

 

Eclairée par une bougie qui fondait trop vite, chaque famille apporta un soin tout particulier à son installation. Au début, les conversations à voix étouffée s'interrompaient lorsque arrivait l'écho d'une fusillade autour de la prison, à deux cents mètres du puits. Puis l'on s'habitua, on commença à parler plus fort et à ne plus prêter attention au son d'un danger auquel on avait échappé.

 

Les tournées de ravitaillement à l'extérieur s'organisèrent. Les adolescents, Nelly, son frère Guy, un grand garçon énergique qui avait fait de l'abattage clandestin sous l'Occupation, rejoints par deux frères, Gilbert et Roger - (Roger Berlinguez, lire son témoignage) qui parlait allemand et allait servir d'interpte - et par quelques autres encore, se relayaient pour remonter, lorsque la canonnade se calmait. Des jardins, des maisons abandonnées, on rapportait de quoi manger. Des bidons d'eau étaient régulièrement descendus par le lit monte-charge. Dans les prés alentour, il était souvent facile de découvrir des moutons ou du bétail fauché par la mitraille. Le petit lit de fer servait là encore à la descente. Le jeune Guy dépeçait les carcasses au fond de la carrière et partageait la viande entre les familles. L'atmosphère, souvent détendue, se durcissait pourtant au moment des partages. Après plusieurs semaines de «captivité» sous terre, certains reprochaient violemment au boucher improvisé de trop avantager sa propre famille. Des disputes éclatèrent.

 

Source: Collection Mme Louisette Berlinguez-Gimonet. Des civils devant un bovin mort avec un Canadien près de l'entrée du puits d'accès de la carrière à gauche en arrière-plan; juillet août 1944.

    Un matin, deux officiers allemands descendirent, revolver au poing, et firent monter tous les hommes et les jeunes gens à la surface. Là, le boucher, l'interprète, son frère, Roger et tous les autres se retrouvèrent les bras sur la tête, tenus en joue par des soldats menaçants, tandis que les officiers descendaient dans la carrière. Ils en fouillèrent chaque recoin, à la recherche d'armes ou d'indices de la présence de résistants. En vain. Peu après, un ordre sec autorisait les hommes à redescendre.

L'aps-midi tirait à sa fin et les familles commençaient à peine à préparer sur quelques réchauds à alcool le maigre repas du soir lorsque des pas lourds résonnèrent de nouveau sur les échelons de l'échelle. Un groupe de soldats allemands descendaient. Roger fut de nouveau chargé d'assurer le contact avec les visiteurs. Le détachement, qui combattait dans les faubourgs de Caen, désirait passer la nuit dans la carrière. Nelly et sa mère échangèrent un regard affolé. La terreur se lisait dans les yeux d'autres femmes encore. Des soldats allemands en plein combat! Toute la nuit, sur des paillasses à quelques centimètres de celles des femmes! Les rumeurs de viols ne manquaient pas depuis le début de la bataille ...

 

Certaines, plus hardies, tentèrent d'amorcer une manière de conversation avec ces hôtes encombrants. Peu à peu les traits se détendirent, la panique fit place à la vigilance. Déjà des soldats tendaient aux enfants et aux jeunes filles un peu de pain et de sucre, dont ces Français des ténèbres avaient oublié le goût au moins depuis qu'ils avaient quitté la lumière du soleil. La nuit, pour Nelly et ses amies, fut longue. La plupart des femmes dormirent mal. Les hommes veillèrent aussi, discrètement.

 

En haut, le ciel commençait à blanchir lorsque le vacarme d'une armée qui s'éveille fit sursauter les Français. Avant de remonter à l'échelle, chaque soldat était obligé d'avaler un petit quart d'un alcool fort. L'un des militaires fit mine de refuser. Son supérieur le frappa sans préavis à coups de crosse.

 

D'autres événements marquèrent la vie de la petite communauté avant le drame. Un jour que les jeunes sortaient en mission de ravitaillement, ils découvrirent un soldat allemand épuisé, rampant sur le sol, les jambes en sang. L'homme expliqua tant bien que mal qu'il était le seul survivant d'une unité qui se battait à Carpiquet, à quelques centaines de mètres de là. Blessé aux deux jambes, il avait réussi à se trner jusqu'au bord du puits. Il plongea la main dans sa vareuse et en sortit une lettre, destinée à sa mère. Il la confia aux Français qui le laissèrent sur place, dans l'espoir qu'une ambulance passerait le ramasser. Selon Louisette Berlinguez-Gimonet questionnée en janvier 2015: Ils ont laissé le soldat appuyé contre un mur qui existe toujours. C'était un jeune SS qui effectivement combattait dans le village de Carpiquet et, en effet, une ambulance est venue le chercher vers minuit. Malgré les difficultés qu'ils rencontraient, les Allemands n'étaient pas si désorganisés que cela.

 

Plus tard encore, la jeune femme enceinte qui partageait la dure existence de la carrière depuis le début ressentit les premières douleurs de l'enfantement. L'interprète, de nouveau, sortit à l'air libre pour gagner le QG allemand de Saint-Germain-la-Blanche-Herbe et expliquer la situation aux officiers. Il réussit à revenir presque aussitôt avec une ambulance. La future maman, hissée par le treuil, fut transportée au Bon-Sauveur où elle arriva à temps pour accoucher d'une petite fille.

Le 15 juin, un tremblement inquiétant des parois de la carrière indiqua un bombardement tout proche. L'orage passé, la petite bande de jeunes gens maintenant amis sortit aux nouvelles. Nelly s'arrêta au bout de quelques mètres, interloquée. Sa maison, juste en face de la prison de Caen en flammes, était en ruine. Inspectant les gravats encore chauds, elle découvrit le poste familial de TSF, intact! Sa mère l'avait camouflé au grenier au moment de la confiscation des postes, (début avril 1944) et la maison dans sa chute avait épargné le bel appareil.

 

La mort entra dans la carrière de la Maladrerie un soir (le 23 juin) où rien n'annonçait le malheur. La journée était belle et avait été calme. Tous les jeunes étaient remontés à la surface pour échapper quelques instants à l'atmosphère putride et oppressante des profondeurs. Un certain Roger (Roger Mangnan  lire le témoignage de son frère Gérard), qui était arrivé dans la carrière quelque temps après Nelly, était étendu sur l'herbe, laissant le soleil et l'air sec caresser son visage. Après des journées passées dans l'obscurité et le froid, il reprenait en même temps que des forces physiques le goût à la vie, de même que tous ses camarades d infortune. Tout à coup, un bruit de moteurs fit tourner les têtes. Sur la route, à quelques pas de l'entrée du puits, quelques Allemands en déroute se repliaient sur Venoix.

 

L'un des jeunes gens fit-il un geste de provocation? Lançât-il un cri de défi? Le feu se déchaîna sans préavis. Hurlant, tirant sur les Français affolés, les Allemands se ruèrent vers l'entrée du puits. La course vers lchelle fut immédiate. La bousculade, dans le fracas des tirs d'armes de guerre, inévitable. Les premiers s'engagèrent sur l'échelle, mais ne purent descendre assez vite. Gilbert eut alors une idée. Il s'empara de la corde du treuil et se laissa glisser. Il n'était plus qu'à dix mètres du fond lorsque Roger , pressé par le feu allemand, se jeta à son tour sur la corde. Elle cassa net. Touchée, sans doute, par une balle. Les amis de Roger qui étaient sur l'échelle entendirent l'écho mat de la chute de son corps, trente mètres plus bas. Presque en même temps que celui du corps de Gilbert, tombé d'une dizaine de mètres.

 

Le bruit des chutes fut presque aussitôt suivi d'un hurlement de douleur. Les deux garçons étaient vivants mais Roger , l'intérieur du corps éclaté, souffrait atrocement. Sa mère, accourue, mêlait sa voix à la sienne. Déjà les jeunes pensaient à remonter pour aller quérir du secours.

 

Les Allemands responsables du drame partirent comme ils étaient venus. On fit prévenir le Bon-Sauveur, qui envoya une ambulance. Roger, tordu de douleur mais toujours conscient, fut hissé par le petit lit jusqu'à la surface et transporté d'urgence vers l'hôpital.

 

La nouvelle de la mort de Roger ne parvint à la carrière que longtemps après l'accident. Les organes vitaux broyés, il était mort en arrivant au Bon-Sauveur ..

 

Note de MLQ:

 

Dans le film « 1944, une enfance souterraine » de Sylvain Leduc, coproduit par Gérald Leroux – Tarmak Films et France 3 Normandie,  cet épisode est relaté:

Un des frères Mangnan avec d'autres jeunes gens avaient récupéré des chargeurs sur des armes allemandes abandonnées,  et étaient poursuivis par une patrouille allemande.

 

                                                                    Source: cet opuscule.                                                     Source: Collection Mme Louisette Berlinguez-Gimonet. Sa tombe en novembre 1945.

 

Après ce drame les Allemands condamnèrent l'accès à la carrière en y enfermant les réfugiés. Les plus frêles réussirent à ramper sous une plaque piégée avec des grenades et demandèrent à d'autres Allemands de les libérer, ce qu'ils firent en leur disant qu'ils n'avaient pas le droit de rester et leur disant de partir.

Une nuit plusieurs Allemands descendirent dans la carrière pour se reposer, ils avaient des bouteilles, un phono et des disques d'airs bavarois, ils partirent le lendemain matin.

Plus tard, un seul revint blessé avec une balle dans la cuisse, questionné il dit "Kamarad Kapout !". Refusant l'aide proposée de le hisser dans le lit d'enfant, il remonta l'échelle de fer à genoux.

 

Source: Collection Mme Louisette Berlinguez-Gimonet. Des civils dont Nelly Quidot, sa mère Mme Paris à droite et des Canadiens à l'entrée du puits d'accès de la carrière; juillet août 1944.

Source: Collection Mme Louisette Berlinguez-Gimonet. Des civils sur les ruines de leur maison dont Nelly Quidot, sa mère Mme Paris.

Remerciements:

 à M. François Robinard pour son aide

à Mme Louisette Berlinguez-Gimonet pour ses photos

 

 

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