Le bombardement de Caen du 7 juillet 1944, prélude à « Operation Charnwood »

 

    De l’avis de tous les témoins, Caen subit son pire bombardement le 7 juillet à 22H00. Cet article présente tout d’abord le raid aérien et ses conséquences par deux journalistes du « Journal de Normandie », récit « à chaud » dans ce livre écrit en 1945 ; et par Jean-Pierre Benamou et Georges Bernage, spécialistes de la bataille de Normandie,  dans  l’Album Mémorial Bataille de Caen publié en 1988. Puis quelques éléments sur la controverse qui suivit et enfin le récit de témoins.

Plan de l’article :

1-la description par deux auteurs

1-1    André Gosset et Paul Lecomte

1-2     Jean-Pierre Benamou

2-la polémique

3-les conséquences

4- les témoins

                    4-1 Alan Melville

                    4-2 M. Mallet

                    4-3 M. Joseph Poirier

4-4 M. René-Norbert Sauvage et M. Lebailly

4-5 M. Jean-Marie Girault

4-6 Mme Paulette Le Querrec

4-7 Le père Léandre Perdrel

4-8 M. René Morin

4-9 Capitaine Barlow

4-10 Lance corporal Samuel Davis

4-11 L'Uscha. Leo Freund

4-12 SS-Strm. Rudolf Kreis et SS-Ostuf. Herbert Höfler

4-13 M. René Streiff

4-14 Harry Broadhurst

 

1-1 La version d’André Gosset et Paul Lecomte du "Journal de Normandie"

    Le bombardement du 7 Juillet

Source. Un bombardier Handley Page Halifax du No. 4 Group au-dessus de  Caen

    A 21 h., la D. C. A. allemande ouvre le feu avec une violence inaccoutumée. Toutes les pièces tirent à la fois. On se rue vers les abris. Ceux que leur devoir oblige à rester à découvert aperçoivent dans le ciel une véritable « Armada » aérienne qui, venant du Nord, arrive sur Caen. Très lentement et très bas - étaient-ils à 500 mètres ? - des centaines et des centaines de quadrimoteurs « Halifax » et « Lancaster », par groupes de douze, étendent leur théorie à perte de vue. Dans un ordre impeccable, comme s'ils effectuaient une parade, ils virent de bord au-dessus de Vaucelles  malgré le tir furieux de la D. C. A. dont le feu roulant se mêle, dans un concert infernal, au grondement des moteurs auquel s'ajoute bientôt le fracas des bombes qui explosent.

    Cela dure de 50 à 55 minutes.

    Le Château et ses alentours, le Vaugueux, le Gaillon et Saint-Julien ne forment plus qu'un monceau de décombres. La Maladrerie est également touchée en face de la Maison Centrale, les herbages du Bon-Sauveur jusqu'au château d'eau aussi. Les S.S. sont retranchés par là avec de l'artillerie et des chars.

    Mais il y a des bombes partout dans Caen.

    Les avions disparaissent enfin, la D. C. A. se tait et une sorte de grand silence plane sur la ville, coupé seulement par les cris des blessés et les crépitements des immeubles qui flambent.

    Aussitôt les braves dont nous évoquerons l'activité héroïque : agents de la D. P., Equipiers Nationaux et Equipiers d'Urgence , ambulancières et brancardiers de la Croix-Rouge , et tous ceux enfin qui ne sont embrigadés dans aucun mouvement et que l'on voit apparaître dans les coups durs - les uns et les autres aguerris par des jours et des jours de communes souffrances - se précipitent au milieu des nuages de fumée et de poussière, guidés par les lueurs des incendies qui rougeoient dans le crépuscule.

    Le Palais de l'Université, entre autres, est en flammes. Il est 22 h. 07, M. Rilliard, secrétaire adjoint, a noté l'heure à laquelle se sont arrêtées les pendules - quand l'Université est atteinte par cinq bombes au moins. L'une d'elles tombe sur l'Institut de Chimie, une autre sur la Faculté des Lettres, deux autres encore à proximité du secrétariat et la dernière enfin dans le couloir voisin. Plusieurs groupes de réfugiés se trouvent dans les abris. M. Moreau, professeur à la Faculté des Sciences, chef d'abri, est réfugié avec une douzaine de personnes, dont M. Dangeard des Equipes d'Urgence, sous l'escalier central. Un autre groupe se tient avec M. Roncey, l'appariteur de médecine. M. Perreau est dans les salles de Droit. Au-dessous de la conciergerie, il y a encore 8 à 10 personnes.

    II semble que le feu se déclare d'abord dans les locaux de l'Institut de Chimie et la rapidité avec laquelle il s'étend à l'ensemble du Palais, est stupéfiante. Il est vrai que celui-ci abrite un stock considérable de marchandises de toutes sortes, particulièrement inflammables qui ont été entreposées là, après la destruction des locaux du Secours National .

    Sitôt que la fumée des bombes se dissipe, les rescapés sortent de leurs abris. Déjà, les toitures tombent en flammes dans la cour intérieure. Les concierges, M. et Mme Catherine, restés seuls aux sous-sols, ne s'aperçoivent que tardivement de l'incendie et ils ont beaucoup de peine à se sauver. Il est alors 22 h. 30. Peu après, le portail de la rue Pasteur s'écroule. A 23 h., l'Université n'est plus qu'un brasier. Rien ne peut être sauvé, pas même les archives que M. Béquignon, professeur de la Faculté des Lettres, avait pris la peine de descendre dans les caves de la chaufferie, dans le courant de juin. Seuls, échappent au désastre, les papiers de l'Ecole de Médecine, mis en sécurité dans une cave de la place Saint-Sauveur. Le feu prend une telle ampleur et devient si menaçant que l'on évacue l'abri du Lycée de jeunes filles voisin. Et l'on n'a plus d'explosifs pour écraser le sinistre.

    De l'autre côté de la rue Pasteur, touché en plein par une bombe, le Rectorat s'écroule sur son chef, M. Mercier, gravement blessé à la jambe, sur M. Le Bail, commissaire aux sports, blessé à la poitrine et Mlle Berthier, directrice du Collège Moderne et d'autres encore.

    L'Hôtel de Ville est de nouveau atteint. Une bombe écrase le bâtiment situé à l'angle de la rue Jean-Eudes et de la place de la République. Le feu s'y déclare aussitôt. Une heure plus tard l'incendie dévore les ruines. Plus loin, deux autres foyers s'allument. Bientôt la façade principale, place de la République, est attaquée. Le vent souffle du Sud, en direction de la rue Jean-Eudes. A 1 heure du matin, cette façade flambe. Les derniers habitants de la rue Jean-Eudes quittent leurs maisons, convaincus qu'elles vont être, à leur tour, la proie de l'incendie. Et les obus pleuvent. Le feu se propage aux salles de l'Hôtel de Ville qui longent la rue Jean-Eudes. A 2 heures, la toiture s'embrase. Les livres de la bibliothèque sont projetés à moitié consumés sur les toits voisins. Les Allemands du blockhaus de la place Gambetta arrivent et, passant par le porche du Conservatoire déjà en feu, rue Saint-Laurent, s'emparent des postes de T. S. F. entreposés à cet endroit. Les uns en emplissent une voiture, les autres en emportent sous leurs bras. Le feu gagne tout l'Hôtel de Ville. Pour en préserver les maisons situées de l'autre côté de la rue Jean-Eudes, M. Bertaux, demeurant rue Saint-Laurent, à qui nous devons ces précisions, aidé par deux jeunes gens, pénètre dans ces maisons dont il arrache les rideaux et ferme les persiennes. Les trois hommes éloignent également des fenêtres, le mobilier.

    Vers 2 h. 30, trois pompiers arrivent rue Jean-Eudes et mettent une lance en batterie. Ils puisent l'eau, boulevard des Alliés, dans l'Odon, et noient l'incendie en s'abritant sous les porches de la rue car les obus continuent de tomber. Ils restent à leur poste jusqu'à ce que tout danger d'extension du sinistre aux immeubles voisins soit définitivement écarté. C'est certainement grâce à leur intervention que le feu ne s'étend pas au quartier.

    La Caisse d'Epargne, rue de Bras, s'est effondrée. L'église Saint-Julien est anéantie ainsi que le couvent des Bénédictines et sa chapelle. Saint-Sauveur est touché. Le Temple protestant est en ruines. La caserne de Lorge est également atteinte. Et combien d'autres édifices encore.

    De partout le feu s'élève avec des victimes sous les décombres. Combien furent ensevelis cette nuit-là ? Qui le saura jamais... Rien que pour l'îlot de M. Bosquin, quelle hécatombe ! rue de Geôle, dans l'abri du Temple protestant, 43 personnes sont ensevelies. On retire, après des heures de travail acharné, 18 vivants et 25 morts. Rue Saint-Pierre, 28 personnes sont tuées sous un couloir à côté du magasin « Marylène ». A l'entrée de la rue des Teinturiers, sept autres sont écrasées dans une cave. Rien que pour un îlot, sans compter les victimes isolées. Et il y a 38 morts dans l'abri du Vaugueux.

    Le P. C. de la Défense Passive du Vaugueux se trouve dans la cave du patronage des filles de la paroisse Saint-Julien, 50, rue du Vaugueux, dirigé par les Sœurs de la Providence de Lisieux. C'est là que vivent notamment, depuis la destruction de leur presbytère, le chanoine Ruel et ses vicaires. Une cinquantaine de personnes s'entassent dans l'abri quand les avions apparaissent. Il comprend deux caves contiguës. Sur l'une, une bombe éclate, tuant 38 personnes dont Mme Jaoüen et son fils . Le chanoine Ruel qui se trouve dans la cave épargnée n'est pas blessé. Il sort par ses propres moyens des décombres mais s'écroule peu après, vaincu par la commotion. Il reste plusieurs heures étendu sur le sol, car il n'y a qu'une voiture et il faut d'abord évacuer les blessés. Transporté dans les dernières heures de la nuit au Bon-Sauveur, il y expire peu après son admission .

    Le sauvetage des emmurés des carrières Saint-Julien est l'un des plus héroïques épisodes de cette nuit tragique. (Note de MLQ : lire le témoignage de rescapés en rubrique témoignages N°4 et 5). Sur les hauteurs du Gaillon, entre la rue du Magasin-à-Poudre et de la rue Bosnières, existe une faille dans le coteau calcaire qui permettait, autrefois, d'extraire latéralement la pierre, en creusant des galeries plus ou moins longues. Après la désaffectation des carrières, le terrain avoisinant, bâti de pavillons, donna naissance à un quartier nouveau connu sous le nom des Carrières Saint-Julien. Un certain nombre de ces pavillons étaient construits contre la falaise même, à l'entrée des galeries creusées dans le coteau et servant de caves. Celles-ci constituèrent des abris naturels excellents où se réfugièrent lés habitants du quartier des jours durant. Cette nuit-là, il y eût approximativement, nous dit M. Chesnel, charcutier, rue Bosnières, 15 personnes à l'abri Robineau, dont M. Germer-Durand, procureur général ; 20 à l'abri Primois ; 15 à l'abri Laousse ; 86 à l'abri Bonheur ; 12 à l'abri Thomas ; 4 à l'abri Proisy ; 8 à l'abri Marie. Quand nous pûmes sortir de nos caves, un spectacle effrayant s'offrit à nos yeux. Les carrières étaient complètement bouleversées... Les grottes résistèrent et il y eut peu de victimes. Huit furent tuées par imprudence. Elles étaient à l'abri Thomas, quand une baraque en planches, placée près de l'entrée, prit feu. Craignant d'être brûlée vive - à tort - et affolée, une femme se rua dehors et jeta la panique. Sept personnes la suivirent. A ce moment, une bombe tomba, les tuant toutes, Mme Chesnel , la dernière, qui tenait dans ses bras son enfant de trois ans.

     Mais pendant que ces événements se déroulaient, à quelques dizaines de mètres de là, la maison portant le n° 8 s'écroulait, bloquant l'abri Bonheur et emmurant vivantes 86 personnes dont M. René-Norbert Sauvage , l'éminent archiviste en chef du Calvados.

    Quand le jour se lève, Caen flambe toujours et les sauveteurs continuent de fouiller les décombres.

    Mais de tant de deuils naît une grande espérance, l'espérance de la libération prochaine, celle aussi que les derniers Allemands, sont anéantis et que l'on ne connaîtra pas les combats de rues qui mettraient inexorablement Caen au tombeau.

1-2 La description par Jean-Pierre Benamou

    7 juillet

    Le plan de l'assaut du l Corps  sur Caen.

    Mairie de Creully, QG de la 2nd Army ; l'exemple de la résistance acharnée des Allemands sur tous les secteurs de Caen depuis un mois, fait craindre un second "Cassino". A fortiori, après le 4 juillet, devant la fixation des Canadiens, incapables d'arracher l'aérodrome de Carpiquet, on en revient toujours à la même évidence : l'engagement tactique du Bomber Command (bombardiers stratégiques de la RAF) de l'Air Chief Marshall Arthur Travers Harris  contre les formidables défenses allemandes enterrées qui contestent l'accès à la ville. Des canons de toutes sortes, Flak, Pak (Note de MLQ: Panzer Abwehr Kanone= canon antichar de la Wehrmacht), Sturmgeschütz, Nebelwerfer, des chars enterrés qui défient artillerie et chasseurs-bombardiers, constituent une barrière formidable sur la ligne : Franqueville - Gruchy - Buron - Galmanche - Cambes - Lébisey, jusqu'au canal de Caen à la mer.

    Seul le Commandant en chef peut obtenir que le Bomber Command accepte d'être écarté de son rôle stratégique, pour la première fois. Montgomery interroge Eisenhower qui approuve le plan, aussitôt accepté par "Bomber Harris".

    Il procède à la répartition calculée du choix des bombes à retardement et instantanées selon l'effet de cratère et l'effet de souffle recherchés, pour respecter l'équilibre destruction/obstruction. La "bomb-line" est tracée, aucune troupe alliée ne devra être disposée à moins de 6 km par sécurité, en avant des troupes Britanniques des 59th  (Staffordshire) et 3rd British Infantry Division supportées par 300 chars des 33rd Tank Brigade  et 27th Armoured Brigade .
    La cible est définie par les services topographiques et d'interprétation photographique de la RAF un quadrilatère recouvrant les faubourgs nord nord-ouest de Caen, sur 4 km de long et profond de 1,5 km.

    Le choix de la cible est dicté par l'intention calculée de couper les communications en arrière des positions fortifiées et de détruire les positions d'artillerie, les champs de mines et d'annihiler la défense enterrée.

Dans ce livre, page 210,  l'auteur donne des précisions sur la zone de bombardement :

"En préparant ce bombardement, l'état-major combiné air-sol du quartier général de Montgomery s'aperçut qu'on risquait fort d'anéantir une partie de l'infanterie alliée, et on dut modifier la zone de l'objectif. A l'origine, elle avait été conçue de façon à comprendre la chaîne des villages défendus par les Allemands; ses limites furent repoussées plus au sud, reportant ainsi la « ligne de bombardement» à une distance tout à fait sûre de la ligne de front britannique. Finalement, pour des raisons de convenance, on la fit coïncider avec trois carrés de la carte géographique, lesquels commençaient à 5 400 mètres du point le plus avancé tenu par les Alliés. Les villages étaient situés hors de ce rectangle qui, en revanche, pénétrait profondément dans les quartiers nord de la ville. Enfin, les éclaireurs, qui devaient marquer les cibles à atteindre, reçurent l'ordre de ne pas « reporter en arrière» les repères qu'ils poseraient afin de décourager les pilotes qui auraient la tentation de se débarrasser au plus vite de leur chargement pour ramener leur avion dans une zone sûre. Ils devaient au contraire tout au long du raid encadrer les cibles par des repères posés le plus en avant possible. Le risque était alors d'avancer la ligne limite du bombardement plus profondément dans la ville, vers le quartier de l'université, point trop endommagé jusqu'alors, et « l'îlot-refuge» autour de Saint-Etienne. "

Représentation des trois carrés sur la carte 7F/I au 1:50.000 soit 3.25 km sur 1.05 km

    L'effet moral est également calculé sur les troupes alliées et sur celles de l'adversaire. Il n'est pas tenu compte des civils éventuels qui, malgré les avertissements antérieurs, pourraient encore s'y trouver. L'artillerie se chargera de l'espace compris entre la ligne de départ des troupes du I Corps  et les localités de défense avancée occupées par les Allemands.

A 9 h 00, l'Air Chief Marshall Arthur Travers Harris  donne ses ordres par téléphone aux unités choisies pour cette grande première chez les bombardiers stratégiques de la RAF.

- Le No 1 Group de l’A.V.M. Edward Arthur Beckton Rice fournit 259 Lancaster III   et 12 Lancaster ABC du Squadron 101 équipés du système de leurre-radio contre les intercepteurs de la Luftwaffe .

- Le No 6 Group canadien de l'A.V.M. Clifford ('Black Mike') McEwen prépare 24 Lancaster III et 80 Halifax III.

- Le No 4 Group de l'A.V.M. (Charles) Roderick Carr  mobilise 84 Halifax III en évitant soigneusement d'engager les groupes français Guyenne et Tunisie sur une cité française.

- Le No 8 Pathfinder Group de l'A.V.M. Donald Clifford Tyndall Bennett  sélectionne 20 Mosquito  de reconnaissance d'objectifs, dont 6 équipés du système de visée OBOE, pour bombardement sans visibilité, nécessaire après la première vague, dans la fumée et la poussière causées par les premières bombes qui ont vite masqué la cible.

Le Master-bomber (maître-bombardier) choisi pour diriger les 447 (Note de MLQ : Jean-Pierre Benamou indique 467 dans son livre sur La bataille aérienne de Normandie ; en additionnant le détail ci-dessus on arrive à 379 !) bombardiers-lourds sur l'objectif rectangulaire des faubourgs nord de Caen, est le Wing-Commander (colonel) "Pat" Daniels du Squadron 35 sur Mosquito VI . Halifax et Lancaster sont chargés de bombes. H.E. (high explosive) de 500 et 1000 livres, à partir de 13 h 00, sur leurs bases anglaises.

T.O.T. (Time Over Target, l'heure sur l'objectif), 21 h 50, le 7 juillet. Les 2 360 tonnes auront été larguées 40 minutes plus tard, à 22 h 30.

Météo : 2/8e de stratocumulus à 2 600 pieds et 3/8e altocumulus à 8 500 pieds, visibilité 3 500. Donc, temps clair, idéal pour ce type de mission avec dégradation rapide dans les heures qui suivent.

- A Creully, le Lt Gen Miles Dempsey , commandant la 2nd Army , et l'Air Marshall Arthur Coningham , commandant la 2nd Tactical Air Force, sont satisfaits.

    Mais les prévisions météorologiques se dégradent, on ne peut plus envisager de reporter le T.O.T. aux premières heures du lendemain pour que l'infanterie tire un meilleur parti du choc du bombardement sur l'ennemi hébété, incapable d'une défense organisée à ce moment précis. Cunningham rassure Dempsey en lui promettant tout l'appui des 10 Squadrons de Typhoon du No 83 Group de l'A.V.M. Harry Broadhurst , dans l'assaut du I Corps  qui démarrera le lendemain, à l'aube (04 h 20).

    Tous les Officiers des Wings du No 83 Group concernés par l'offensive sur Caen, se rassemblent dans un verger à Creully pour suivre les instructions de l'A.V.M. Harry Broadhurst , calot basculé sur le côté droit de la tête, juché sur le capot d'une Jeep arborant la cocarde jaune-bleu­blanc-rouge  de la RAF. En fait ses chasseurs-bombardiers effectueront le 8 de 04H55 à 22H45, 882 sorties.

    Le bombardement du 7 juillet sur Caen : 20h00

    Sur les aérodromes anglais du Bomber Command, les deux rangées de Lancaster et de Halifax quadrimoteurs qui bordent chacune des pistes d'accès à l'aire d'envol, s'animent de la rotation des lourdes hélices tripales entraînées par les moteurs Rolls-Royce. Un par un, en crachotant d'abord, ils prennent leur régime, 2 000 tours, les pilotes lâchent les freins, les bombardiers virent sur une roue et prennent la piste les uns derrière les autres. Noirs oiseaux, ils emportent chacun sept membres d'équipage, 5.5 tonnes de bombes, destination, Caen à 21 h 50.

    Un nuage gris sale de poussière, de terre et de gravats s'élève de plus en plus haut, de plus en plus gros, et sa partie inférieure reflète à présent le rouge des incendies de la ville qui s'embrase une nouvelle fois.

    Tout le front, de Carpiquet à Longueval de l'autre côté de l'Orne,

Montage de deux cartes

s'enfle d'une immense clameur qui jaillit des poitrines de 200 000 Britanniques et Canadiens, qui sautent de joie ou vibrent au spectacle de cette formidable démonstration de puissance. Ici et là, des civils qui ont des amis à Caen se réjouissent de la Libération prochaine. D'autres frémissent en pensant à leurs familles qui sont peut-être encore en ville.

    A Mâlon et à Galmanche,

le Stubaf. Hans Waldmüller , commandant du I./SS-Pz. Gren.-Rgt 25 de la 12.SS-Panzer-Division Hitlerjugend  fait sortir ses hommes de leurs abris quand les bombardiers arrivent. Il les presse à toutes jambes vers les positions abandonnées par les Tommies qui ont dû reculer de 2 km pour raison de sécurité, en laissant intactes leurs tranchées. Au cours du bombardement massif, des tirs d'artillerie et des assauts des « Jabos »(Note de MLQ: nom donné par les soldats allemands aux chasseurs bombardiers alliés), ses troupes de soutien perdront deux Panzer IV , quinze hommes tandis qu'un Flakvierling quadruple  de 2 cm de la SS-Flak-Abt. 12 abat un quadrimoteur. Les malheureux civils par contre, subiront 3 à 400 pertes dans la cité !

    Dans Caen, les secouristes de la Défense Passive (D.P.) et des Equipes d’Urgence (E.U.) se précipitent vers les quartiers nord de la ville mais rebroussent chemin quand la deuxième vague survient. Des quartiers ont encore changé de physionomie, mais ça n'est pas fini !

    A Caen, sous les bombes de la RAF.

    Des dizaines de bombes explosent en même temps, en un monstrueux crépitement couvrant les rafales de DCA qui strient le ciel qui s'obscurcit.

    Une grosse bombe est tombée sur l’abri du Vaugueux ensevelissant 67 réfugiés caennais.  Le commandant Gille  envoie le lieutenant Duchez et les frères Vico: Jean-Marie et  Jacques prêter main forte aux sauveteurs. Ils plongent dans l'obscurité puante, l'abri révèle des cadavres et des blessés graves, à la lueur des lampes électriques. Ils remontent les enfants blessés, puis les adultes, avec l'aide de l'aviateur canadien Paul Gingras "adopté" par les F.F.I. Avec l'aide de la DP, ils parviennent à arracher à l'emmurement 22 personnes dont 4 ne survivront pas, 45 autres ont été tuées. Parmi les blessés qui décèdent au Bon Sauveur, le Chanoine Ruel , curé de St-Pierre, qui avait tant fait pour ses paroissiens.

- Rue Saint-Pierre, 28 tués sont recensés dans un couloir.

- Rue de Geôle, 25 morts à l'abri du temple protestant

- Aux carrières Saint-Julien, 90 emmurés sont secourus par les EU mais 15 personnes ont été tuées par les blocs de pierre de Caen (Note de MLQ : lire le témoignage de rescapés en rubrique témoignages N°4 et 5).

    Mais cela n'est pas fini. Les obus se remettent à tomber sur la ville qui n'est pas encore au bout de sa tragédie Des "406" et des "380" (Note de MLQ: des obus de marine de 16 et 15 pouces) tombent dru, contraignant les sauveteurs à se replier. La ville est en feu, après l'écrasement obtenu par 2 276 tonnes de bombes tombées pour 45 %, à plusieurs centaines de mètres au-delà du quadrilatère de saturation délimité par les éclaireurs ce la RAF. Un excès de prudence a fait lâcher trop long.

    A 23 h 00, le programme d'artillerie démarre, tirs ce concentration de 632 canons successivement sur La Folie, Saint-Contest, Saint-Germain, Lebisey, Authie tour à tour.

    La marine, elle, est en action sur les portes de Caen et le secteur du dernier pont sur l'Orne. Les destructions s'accumulent, certaines irremplaçables : l'Université (38 morts), la bibliothèque, l'institut de chimie, les stocks du Secours National, sont anéantis. Très gravement atteints les quartiers Saint-Julien (pulvérisé), le Gaillon, le Vaugueux. Rue Haldot, une équipe de sauveteurs qui opère "au bruit", sur des appels, des râles et des supplications venant des éboulis, est prise dans le tir de l'artillerie. Rue Deslongchamps, rue de Jersey, au nord-ouest, des bombes se sont égarées et explosent avec un retardement de quatre heures.

Source. Selon la source canadienne le 10 juillet la rue Deslongchamps vue de la rue de Bayeux vers la rue des Mazurettes avec des obstacles antichars, noter les deux massifs en béton d'ancrage pour porte belge. Repérage.

    Chez les Alliés, on s'endort tranquille, confiant dans le lendemain. « Il est impossible avec un tel traitement que l'on rencontre un seul Allemand vaillant ».

2-La polémique

"une attaque remarquable par sa précision" notera Montgomery dans ses souvenirs de guerre... sans ajouter le moindre mot de compassion pour les 300 malheureux civils tués lors de cet avant-dernier acte de la bataille de Caen.

Montgomery écrit à l'Air Chief Marshall Arthur T. Harris dit « Bomber-Harris », le 8 juillet :

"Une fois encore, les armées alliées en France souhaitent vous remercier vous et le Bomber Command de la RAF pour votre magnifique coopération de la nuit dernière. Nous sommes conscients que votre tâche principale s'étend loin devant nous, sur l'industrie de guerre allemande, et qu'elle entraîne l'usure de l'effort de guerre ennemi. Mais nous savons aussi que vous êtes toujours prêt à porter votre puissant effort plus près encore quand cela est vraiment nécessaire de collaborer à notre bataille tactique. Et, à chaque fois, votre action est toujours décisive. Veuillez dire à vos braves aviateurs combien les soldats alliés les admirent et les félicitent pour leur courage".

Notons que, fin juin, le Bomber Command d’Harris compte plus de pertes que n'en déplore la 2nd Army de  Dempsey  !

Mais tout ce que Montgomery prend en compte, ce 9 juillet, c'est une ville ruinée et inutilisable tant que les Allemands tiendront Vaucelles.

Le même Montgomery qui écrivait au Field Marshall Sir Alan Brooke , Chief of the Imperial General Staff, le 14 juin :

"J'ai lu le communiqué du SHAEF annonçant hier la "Libération" de Carentan. En réalité, la commune a été complètement rasée et tous les habitants s'étaient enfuis. C'est une curieuse "Libération"!

Rapport d'investigation des effets du bombardement de Caen du 7 juillet 1944 par le Stanmore Bombing Committee à Caen, le 12 juillet 1944. Les conclusions de l'enquête sont accablantes:

"Le puissant bombardement a eu un effet psychologique stimulant chez nos troupes et dépressif chez l'ennemi. Peu de cadavres allemands sont observés. Il a certainement coupé les communications de l'ennemi avec ses bases mais nous a tout autant gêné pour progresser. Les officiers s'étonnent de n'avoir vu aucune défense sur les routes, aucun ouvrage fortifié. Ils s'interrogent sur l'objectif du bombardement.

 Les Français interrogés, tout comme les officiers de l'armée sur site le 7 juillet, ne font état d'aucune zone de défense ni de bastion particulier devant Caen, dans le quadrilatère de bombardement. Aucune épave de canon ou de chars enterrés marqués sur la carte par la 2è armée en justification de la demande d'intervention des lourds, ne peut être retrouvée pour être photographiée. Le comité aboutit à cette conclusion que rien ne justifiait une telle opération, rien ne justifiait la perte de 300 vies civiles et la destruction d'une vaste zone de construction urbaine. Les cratères contigus varient de 10 à 15 mètres de diamètre par 3 mètres de profondeur. A une exception près (en secteur canadien) toutes les routes menant vers le centre-ville sont infranchissables, y compris aux engins chenillés.

Il faut insister sur le fait qu'il aurait été plus profitable de viser des objectifs plus proches de nos propres troupes et sur les flancs de l'avance prévue. Dans l'avenir, on exigera plus de soins à l'élaboration des plans de bombardement avant de relancer une telle opération.

Signé :

AVM Robert Dickinson Oxland , Bomber Command Liaison Officer, SHAEF.

Air Commodore  Edgar James Kingston-McCloughry , AEAF

Prof. Solly Zuckermann , AEAF

Group Commander Lucas, AEAF

Maj. Beunett, SHAEF

Col. Hobbs, 21st Army Group. "

L’historien Britannique  Antony Beevor, dans une interview publiée en juin 2009 dans Histomag’44 indique qu’Eisenhower « aurait dit que la destruction de Caen était impardonnable »

Photo aérienne après le bombardement du 7 juillet, les cratères de bombes sont innombrables au nord de Caen.

Dans ce livre page 289, l’auteur indique au sujet de ce bombardement:

"L'opposition ne fut qu'en partie américaine, elle vint surtout de la R.A.F. Dans le cadre de cette controverse, plusieurs faits - et illusions - intéressants, relatifs aux deux principales batailles pour Caen, ont été récemment mis en lumière, notamment dans une appréciation portée sur l'Histoire officielle par le maréchal de l'Air Sir Philip Wigglesworth , qui était chef d'état-major des forces aériennes dans l'opération « Overlord ». Le plan visant à faire attaquer les centres de résistance allemands au nord de Caen qui, dans la pratique, aboutit à la destruction de la ville le 7 juillet, fut, dit-il, l'œuvre du professeur « Sally » Zuckermann , conseiller scientifique de Leigh-Mallory , et du vice-maréchal de l'Air Edgar James Kingston-McCloughry . Tedder , « Bomber » Harris et le général d'aviation américain Spaatz s'opposèrent à ce plan. Il fut adopté seulement parce que Churchill réclama la prise rapide de Caen et s'entendit répondre par Montgomery  que c'était faisable si les « gros bombardiers » intervenaient. "

 

Dans ce livre (pages 311 à 314) d'autres informations:

Dans la journée du 6 juillet, Montgomery décida de solliciter le soutien des bombardiers lourds pour l'opération: ce qu'avait suggéré Leigh-Mallory trois semaines plus tôt était repris à son compte, d'une manière soudaine et tout à fait inattendue, par le 21 e groupe d'armées . On savait que les défenses allemandes qui bloquaient la progression des Britanniques étaient exceptionnellement solides et que, dans les jours précédant Charnwood, elles avaient été puissamment renforcées. C'est pourquoi, à la conférence quotidienne des chefs d'aviation tenue au QG de Leigh-Mallory à Stanmore, il fut demandé au Bomber Command , par un bombardement à très haute intensité des approches nord de Caen et de ses faubourgs, de créer un espace dégagé permettant aux forces terrestres de progresser. Eisenhower était présent à la réunion du 7 juillet, un fait très exceptionnel, car c'était la première fois que le commandant suprême assistait à une telle réunion; ce devait être aussi la dernière jusqu'à la fin de la campagne de Normandie. Les notes de la conférence, qui figurent dans les comptes rendus de l'AEAF, n'expliquent pas les raisons de sa présence ce jour-là, mais il est permis de penser qu'Eisenhower voulut apporter son plein soutien à la demande de Montgomery et qu'il voulut également s'assurer que les chefs de l'aviation prendraient la question en considération, en particulier l'Air Chief Marshall Harris , qui n'était pas toujours bien disposé. Dans le cas présent, le plan fut rapidement accepté et Harris se montra coopératif. Les notes de la conférence montrent que c'est pratiquement sans débats ni discussions que fut prise la décision d'envoyer cette nuit-là 450 bombardiers lourds participer à l'opération sur Caen. Tedder ne joua aucun rôle dans cette décision.

La décision plutôt soudaine de Montgomery de rechercher ce soutien s'explique sans doute en partie par la visite que lui rendirent l'Air Commodore Kingston-McCloughry et l'Air Vice-Marshall Wigglesworth (le chef de l'état-major aérien) de l'AEAF. D'après Kingston-McCloughry, Montgomery se montra très enthousiaste et répondit « oui» lorsqu'on lui demanda s'il souhaitait le soutien des bombardiers lourds. Kingston-McCloughry prétend également que Churchill fut pour beaucoup dans la décision de Montgomery.

Tout laisse à penser que la demande de bombardement provint du 21e groupe d'armées via l'état-major avancé de l'AEAF. Voici le texte: « Les forces terrestres demandèrent le 7 juillet un raid de bombardement cette nuit-là sur certaines positions fortifiées au nord de Caen, pour préparer une offensive qui devait être lancée le 8.» Ce que l'on sait, c'est que, durant les 24 heures qui précédèrent l'opération, il y eut en Normandie et à Londres de nombreuses discussions au plus haut niveau. Le 7 juillet, Portal rencontra Montgomery en Normandie et l'emploi des bombardiers stratégiques fut à coup sûr au cœur de leurs discussions. Qu'il y ait eu des enjeux politiques derrière la demande de bombardement, c'est ce que fit clairement comprendre à Zuckerman un officier américain influent (lieutenant-colonel Burt), qui travaillait à l'état-major de l'AEAF et rapportait directement au général Arnold à Washington. Zuckerman nota dans son journal que l'officier « avait également indiqué qu'il disposait fréquemment d'informations qu'il était le seul sur place à connaître. Par exemple, pour la bataille de Caen, il savait avant tout le monde que le recours aux forces aériennes stratégiques avait été décidé au plus haut niveau politique, il le savait avant même que l'on apprenne à l'AEAF qu'un tel recours était envisagé»

 

On peut également noter  ce commentaire de Martin Blumenson dans ce livre:

" Le but était de détruire à la fois l'infanterie et les positions d'artillerie, de couper les armées du front de leurs approvisionnements, de démoraliser les soldats ennemis dans la zone de l'objectif et à l'extérieur de cette zone et, en définitive, de remonter le moral des troupes terrestres britanniques. L'artillerie de campagne devrait combler le vide entre le front britannique et l'objectif de l'aviation par le tir préparatoire habituel."

 

3-Les conséquences

-3-1 Reprenons ce texte du Stanmore Bombing Committee à Caen, le 12 juillet 1944 :

Les cratères contigus varient de 10 à 15 mètres de diamètre par 3 mètres de profondeur. A une exception près (en secteur canadien) toutes les routes menant vers le centre-ville sont infranchissables, y compris aux engins chenillés.

Source: "Photo Mémorial de Caen" présentée dans ce livre. Les entonnoirs de bombes qui vont ralentir la 3rd ID .

En effet le 9 juillet lors de la pénétration dans Caen, on peut noter :

-05 h 15. Une section du 2nd Royal Ulster Rifles (RUR) (9th Brigade, 3rd British ID), celle du lieutenant Burges, de la Cie A, se dirige vers St-Julien, au sud-ouest de la cote 64. La progression est extrêmement pénible à travers les champs de cratères des bombes de la RAF.

-09 h 30. La Cie B guide le 2nd RUR dans sa descente vers la ville, lentement, en chassant systématiquement les Allemands qui se terrent encore, çà et là, dans les ruines. Le Calvaire Saint-Pierre (en haut de la rue de la Délivrande) est atteint, les blindés sont incapables de franchir les énormes cratères et les montagnes de gravats.

-3-2  Alan Melville du RAF Press-Center, il accompagne le 1st King’s Own Scottish Borderers (9th Brigade, 3rd British ID)

« Nous arrivons dans un lotissement de maisons détruites au sommet de la colline qui domine la ville, tout en haut de la route qui file en pente (Note de MLQ : la rue de la Délivrande), vers d'autres ruines qui se consument. Les chars sont vulnérables, empêtrés dans le réseau des cratères en montagnes russes causés par le Bomber Command. La seule façon de progresser est d'imiter le capitaine des "Borderers" qui escalade le versant des cratères gigantesques et se laisse glisser sur le derrière, dans la contre-pente, selon une procédure que nous reprenons une bonne vingtaine de fois avant d'être sur les maisons du centre de la ville.

"Source photo IWM" photo présentée page 256 de ce livre. Le 9 juillet des hommes du 1st KOSB progressent dans les ruines à l'est du château.

L'excitation grandit quand, couverts de terre et de poussière, nous franchissons les derniers obstacles qui nous séparent encore des îlots d'immeubles partiellement debout de la rue du Vaugueux, et plus loin, sur une butte, l'église du Sépulcre. Il est 11 h 40 et je jure que je suis bien le premier correspondant de guerre des relations publiques de la 2e armée britannique, dans Caen, le 9 juillet 1944. »

A gauche: carte postale Delassalle, la rue du Vaugueux après déblaiement dans le fond l'église Saint Pierre sans sa flèche.  A droite: carte postale Gaby, l'église du Sépulcre.

-3-3  André Heintz membre de la Résistance et des Equipes d’Urgence , le 9 juillet :

Gagner le nord de la ville n'était pas une mince affaire puisque ce n'étaient que trous de bombes sur plus d'un kilomètre. Il fallait contourner l'obstacle. Je me glissais donc à travers les ruines de la rue Saint-Pierre pour gagner la route de la Délivrande. C'est tout à fait sur le haut de la colline, là où on voyait encore la base des « Moulins au Roy », dans un décor absolument lunaire tant les trous de bombes étaient rapprochés, que j'aperçus mes premiers Anglais. Cela m'intriguait car je n'avais pas vu de véhicule. II était en effet bien au-delà des deux souches du Moulin au Roy, là où les trous de bombes, moins serrés, avaient permis à cette autochenille de parvenir.

Des photos représentent la situation :

Le 9 juillet, dans le quartier du Moulin-au-Roy (au nord de Caen), un blindé léger (Morris Light Reconnaissance Car Mark II ) de l’armée Britannique se fraie difficilement un chemin à travers les ruines.

 

"Source photos IWM" photos présentées page 260 de ce livre. Le 10 juillet au nord de Caen (aujourd'hui La Pierre-Heuzé) des hommes de la 3rd British Infantry Division, en arrière plan le clocher de l'église de la Trinité de l'Abbaye aux Dames. On retrouve cette zone dans ce film.

4- Les témoignages du bombardement du 7 juillet

4-1 Alan Melville , RAF press­ correspondant, cité par Jean-Pierre Benamou.

 

Le 7 juillet, il est à Rosel et assiste au bombardement sur Caen:

21 h 00

"Soirée magnifique et chaude d'un 7 juillet de guerre, en face de Caen. Un véritable voyage organisé de camions de 3 tonnes, Jeep, Chevrolet, Humber, tout ce que la presse a pu rafler comme voitures d'État-major, même une  Mercédès "ex-allemande"; monopolise la chaussée. A Rosel (Note de MLQ : à 10 km au Nord-ouest de Caen) , le bruyant convoi stoppe en hâte, on laisse là le parc des "Belles pour VIP'S" et, en jacassant, une bonne trentaine de correspondants de guerre de toutes nations, se dirige vers l'église du tranquille petit village, à 2 km du front. Le nec-plus-ultra de la presse est là avec les ténors: Ernest Hemingway, Robert Capa, Ernie Pyle et  aussi Alan Moorehead,

 

Le 9 juillet, Franck Gillard des BBC News commente les derniers combats pour la prise de Caen.

Photo IWM,  page 247 de ce livre, avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 

Franck Gillard de BBC News, Ross Munro, Chester Willmot... Sandwiches et thermos sont distribués à profusion et une ambiance terrible s'installe, une demi-heure avant l'arrivée des lourds de "Bomber-Harris". Rien ne m'aurait moins étonné alors que de voir se dresser un kiosque de vente de morceaux de pierres des ruines de la Ville, ainsi que des cartes postales à l'effigie de Sir Arthur Harris "

21 h35

"Des groupes de Typhoon se précipitent sur les sites de Flak repérés qu'ils font sauter à coups de roquettes avant l'arrivée des lourds. L'église de Rosel est prise d'assaut  et chacun se débrouille pour s'emparer d'une bonne place dans le clocher percé. Une plaisanterie patiemment expliquée par le notaire de Thaon (Note de MLQ: un village à 4 km au Nord de Rosel) me passe par la tête, à propos de "trou normand", quand je suis proprement expulsé de ma place par "l'ancêtre" du Daily Telegraph, alors que dans l'escalier, Gaumont-British bouscule British-Movietone-News, et que le Daily Express bat d'une courte tête le digne représentant du Times. Quand les Américains arrivent, je pense préférable de m'éclipser et je pars soudoyer un officier canadien d'un  poste avancé qui, devant une cartouche de "Phillip Morris", ne peut me refuser l'hospitalité".     

21 h 5O

"Les bombardiers arrivent, pile à l'heure. Le Bomber Command entre en scène en une longue nappe de quadrimoteurs qui progressent à 1 000 pieds seulement,  vitesse 190 nœuds, en un flot apparemment désordonné à l'opposé de l'USAAF Stratégique qui opère en "boxes" parfaitement articulées les unes dans les autres. Mais ce grave plafond noir de Halifax et Lancaster , apparemment sans fin vers l'arrière, est particulièrement impressionnant. Depuis mon poste d'observation d'infanterie, je distingue parfaitement dans mes jumelles 7 x 50, les tons des maisons dans la cuvette de Caen, la plupart sont soufflés ou endommagés. Je puis voir les étages supérieurs des immeubles, dont imperturbablement, les premiers bombardiers s'approchent alors que des Mosquito lâchent des marqueurs pyrogènes qui se balancent en l'air en autant de cascades lumineuses. Un Lancaster précède nettement le flot, trappes ouvertes, il lance ses bombes au-dessus de nos têtes qu'il est aisé de suivre jusqu'aux déflagrations, sur la crête du plateau, derrière l'Abbaye d'Ardenne. A ce moment, la Flak pétarade vivement sur notre droite, et la cadence des tirs atteint son paroxysme quand la première vague est sur la ville,  bascule sur l'aile gauche pour virer majestueusement, avions allégés, à plein régime, vers le nord en reprenant de l'altitude."

 De son poste d'observation, Alan Melville est fasciné par ce qui lui est donné de voir et imagine ce que nul ne peut apercevoir:

 "Par deux fois, un bombardier est touché par la Flak. L'un d'eux, le fuselage brillant des flammes qui l'entourent, parvient à se rétablir juste assez longtemps pour permettre à l'équipage de sauter au-dessus de la tête de pont aéroportée. L'autre se précipite tout droit dans le brasier qu'il a contribué à allumer. Alors que la première vague achève son passage et que le second "troupeau" se détache derrière nous, venant de la mer, les Typhoon reviennent pour taper sans relâche sur les batteries de Flak. Depuis leur base du Fresne-Camilly (B-5) (Note de MLQ: aérodrome provisoire, ALG B-5 à 5 km au Nord-ouest de Rosel) , les Tiffies du 121 Wing (Note de MLQ : soit les 174, 175 et 245 Sqdns) font la ronde pour liquider à coups de bombes et de roquettes, les pièces et les servants qui restent désormais silencieux, alors que d'autres s'éveillent un peu plus loin.

Quand la deuxième vague de bombardement arrive au-dessus de nous, il n'y a pratiquement plus aucune pièce de Flak en état de tir et les gros avions qui volent plus bas encore, passent comme à la parade. Je ne sais si la dernière demi-heure de bombardement apporte réellement quelque chose à celle qui venait de s'écouler, puisque la destruction était déjà totale dans la zone visée. Mais une fois qu'une machine aussi inexorable que le Bomber Command est lancée, plus rien ne peut la retenir. Un Lancaster sur le retour a des ennuis et l'équipage saute au-dessus de nos lignes. J'aurai l'occasion plus tard dans la soirée de demander leurs impressions à deux d'entre eux : désolés d'avoir à prendre le premier bateau dès maintenant pour l'Angleterre, ils sont furieux de ne pas pouvoir passer la nuit sur le continent et sont persuadés de manquer l'occasion d'aller aux "Folies Bergères de Normandie" supposé devoir exister quelque part vers Bayeux.

Le champignon de fumée persiste deux heures durant au-dessus de Caen alors que troupeaux après troupeaux, les grands quadrimoteurs apportent et déversent leurs bombes puis regagnent la mer sans menace aucune. Le spectacle désormais devient fastidieux et les spectateurs désertent leurs points de vue avant la fin, et vont se coucher sans aucune crainte pour l'opération du lendemain matin. Le dernier "lourd" largue à 22 h 30.

De retour au camp, le nuage rougeoie toujours en témoin du drame de Caen. Le Bomber Command est une arme terrible mais il obtient des résultats : cette nuit la route de Caen a été ouverte"

                   

4-2-M. Mallet, cité par Jean-Pierre Benamou.

"Je me précipite dans la cage d'escalier de la maison, tente de sortir en vain, je suis projeté dans le corridor par une déflagration plus proche encore. Je veux franchir à tout prix les vingt mètres qui me séparent de la cave du bâtiment opposé où s'abritent ma femme et les enfants, en vain. La porte s'est volatilisée, les fenêtres explosent, je me fais le plus petit possible. Dix minutes interminables, quinze, aucun bombardement n'a jamais duré plus longtemps dans le quartier de la place de la Mare. Une série de déflagrations qui m'arrachent les tympans, le mur contre lequel je m'appuie cède et je me retrouve je ne sais comment sous l'escalier. Quand la fumée se dissipe, je réalise avec horreur que les garages de la rue aux Juifs ont disparu, avec les réfugiés qui s'y étaient installés. Un amas de décombres me cache l'immeuble et le refuge des miens que je crois ensevelis et je décide de ne plus bouger, seulement survivre pour aller les dégager à la première accalmie. Une demi-heure que cela dure, c'est complètement fou, des dizaines de bombes explosent simultanément à 200 m, vers le haut de la rue du Gaillon. Je lève la tête et pourrais noter les immatriculations des grands avions, soutes ouvertes, qui nous assassinent. Une fusée rouge de repérage brûle devant ma porte pendant dix minutes. Déflagrations, tremblements du sol d'où les ondes me soulèvent, souffles des énormes explosions dans tous les sens, vacarme de la DCA qui redouble, j'ai vraiment à ce moment une vision de l'apocalypse.

Une accalmie me permet enfin de sortir. Je rassemble mes forces et me précipite, escaladant poutres et moellons vers la maison Savey... qui est encore là, derrière la montagne de gravats de la précédente que je dévale dans un nuage de cendres brûlantes et de fusains incandescents qui retombent partout. Je me retourne et constate avec effarement que ma maison n'est plus elle aussi qu'un amas de ruines où seule la cage d'escalier est encore debout ! Je parviens à l'abri et retrouve les miens... que je dois réconforter car on ne s'attendait plus à me revoir. A ce moment, le bombardement reprend de plus belle encore pendant dix minutes et, dans l'obscurité chargée, on se croirait sur un navire ballotté par les flots, en pleine tempête.

Tout retombe, le bourdonnement s'estompe, il n'y a plus de DCA. Le silence est terrible. L'appel des emmurés vient des garages et nous parvenons avec une équipe de secours de la Défense Passive et des Equipes d'Urgence, à extraire cinq blessés dont trois enfants et le corps de leur mère. Mais nous ne pouvons plus rien pour les personnes qui sont enfouies plus profondément"

4-3-Joseph Poirier, 3ème adjoint au maire, directeur urbain de la Défense Passive.

7 juillet

            « Le soir, après dîner, je monte dans le bureau de l'Econome du Lycée, intendant du Centre, qui a débouché en grand secret une bouteille de fine que l'on déguste avec quelques amis et leurs femmes. Tout à coup, un feu nourri de D. C. A. se déclenche. Je vais à la fenêtre et je vois un spectacle grandiose. A faible altitude, 500 mètres au maximum, plus de mille gros bombardiers « Lancaster » et « Halifax » défilent au-dessus de nous dans un ordre impeccable. Qu'est-ce que cela veut dire ? Par groupe de 12 ou 24, ils obscurcissent le ciel, et se dirigent dans la direction de la route de Bayeux. Une peur effrayante s'empare des gens. Tout le monde se précipite dans les abris, dans les sous-sols. Le chahut fait par la D. C. A. ne nous permet pas de nous entendre. Tout à coup, je vois très nettement les bombardiers de tête faire un demi-tour et revenir dans la direction de la ville. Je comprends que c'est pour nous. Tout le monde descend au rez-de-chaussée, mais je n'ai pas quitté la dernière marche que le bombardement commence. II durera 45 minutes ! Les premières bombes ne tombent pas loin du Lycée Malherbe. Le déplacement d'air est invraisemblable. Courant dans le cloître vidé de ses réfugiés, je suis plaqué brutalement contre un mur par la déflagration. Dans les couloirs du Lycée, l'affolement est à son comble. Des femmes hurlent et sanglotent, des enfants trépignent. Surmontant ma peur, j'essaie de rassurer tout le monde. J'explique, en hurlant, que les avions sont passés au-dessus de notre centre d'accueil et n'ont lâché aucune bombe, que les pavillons de la Croix-Rouge nous protègent, que le péril est passé.

 

 

 

 

Photo allemande, photographe Arthur Grimm, date: juin 1944,  voir la croix rouge sur le toit et le peinture d'une croix rouge dans un carré blanc sur des tôles ondulées dans la cour du Lycée Malherbe.

Citation  de Joseph Poirier (document daté du 8 décembre 1944)

"Le 10 juin, On peint sur le Lycée Malherbe, sur les bâtiments du Bon-Sauveur, sur le Lycée de filles, d'immenses croix rouges. Avec des tôles peintes au minium, avec des chiffons écarlates, avec des cartes de géographie découpées, on en fait d'autres au sol."

 

 

 

 

 

            Mais les détonations de bombes se succèdent sans arrêt. La nuit tombe, l'atmosphère est irrespirable. Une poussière jaune, la même que celle du 7 juin, recouvre la ville. Le solide édifice du Lycée semble trembler sur ses bases. Que c'est long trois quarts d'heure ! II semble parfois, oh ! l'espace de 20 secondes au maximum que le bombardement cesse, mais il reprend de plus belle. La fumée est envahissante. On sent la poudre, et pendant tout ce temps la D.C.A. fait rage. Une femme à demi folle est tombée dans mes bras, j'essaie de la calmer. J'essaie de faire jouer un bambin de 5-6 ans qui pleure et cherche sa maman. Que faire pour calmer ces pauvres gens qui ont déjà subi les affreux bombardements des 6 et 7 juin et qui, depuis un mois, vivent la vie du soldat sur la ligne de feu ?

            Et puis ce fut le silence ! Un silence mortel. On se regarde, on se sourit. C'est fini, le danger est passé, les bombardiers sont partis, la D. C. A. s'est tue. Le canon lui-même s'est arrêté.

            Je reçois les premiers renseignements. Ils sont lamentables. Si la majeure partie des bombes est tombée dans les quartiers sinistrés, par contre plusieurs quartiers à peu près intacts sont totalement détruits. II y a des centaines de morts et énormément de blessés. La Faculté, avec sa splendide bibliothèque, est en flammes. Le Palais du Rectorat est détruit. L'Eglise Saint-Julien est rasée. Ce qui restait de l'Hôtel de Ville, toute l'aile Ouest, s'est effondrée. Et le triste cortège des brancardiers commence. Je vois d'abord le Recteur de l'Université grièvement blessé et qui me dit en me serrant la main : « Mon rectorat vient de me tomber dessus ! » Les foyers d'incendie sont nombreux. Le principal est la Faculté, dont les caves ont heureusement résisté. Les sauveteurs en retirent indemnes plus de 50 personnes. Mais dans le quartier Saint-Julien, dans le Gaillon, dans le Vaugueux, les victimes sont très nombreuses. Aucun abri n'a pu résister aux énormes bombes qui sont tombées. Au 50, rue du Vaugueux, 54 personnes ont été tuées dans une cave solide et étayée, au nombre de celles-ci figurent le chanoine R...(Note de MLQ : Ruel ), curé de Saint-Pierre et l'abbé P..(Note de MLQ : Poirier )., son vicaire, un de mes chefs de secteur J..(Note de MLQ:  Jager ) et sa femme (non trouvée). La femme et les enfants (trouvé un seul enfant) de son adjoint J..(Note de MLQ : Jaouen ).

            II faudra des semaines pour retirer leurs corps qui gisent sous les ruines d'un gros immeuble. Dans les carrières Saint-Julien, il y a des centaines de victimes enterrées sous l'effondrement des carrières. Des hommes de la D. P., après des efforts inouïs réussissent à en sauver quelques-unes...

            Rue Saint-Pierre, l'église Saint-Sauveur est très abîmée, dix gros immeubles sont effondrés. Rue de Strasbourg, le spectacle est pire encore. On signale plus de 50 personnes ensevelies sous les décombres. Toute la nuit on amènera les blessés à l'hôpital du Bon-Sauveur qui lui a été épargné. Les ambulancières de la Croix-Rouge, avec un courage et un dévouement qui ne se sont jamais démentis, ne cessent de faire la navette avec leurs ambulances. Au Lycée de Garçons, les blessés font queue. Au dépositoire, les cadavres s'accumulent. Pendant ce temps, le bombardement par fusants a recommencé... CAEN est un enfer ! On craint de perdre la raison devant une telle calamité. Le couvent des Bénédictines et sa jolie chapelle sont détruits. Tout le quartier compris entre la rue Bosnières, la rue du Magasin-à-Poudre et la rue des Fossés­du-Château est anéanti.

Pas une maison n'est restée debout. Combien de victimes gisent encore sous les décombres ? Toutes les équipes sont là : D. P., Equipes d'Urgence, Equipes Nationales, masculines et féminines. Tous travaillent d'un même cœur, sous les obus qui ont recommencé de plus belle leur sérénade. D'un abri de la rue des Carrières-Saint-Julien, on retire un par un, 80 vivants et 2 morts. Travail extrêmement pénible, alors qu'éclatent de temps à autre des bombes à retardement qui obligent parfois à recommencer le déblaiement entrepris. Au petit jour, tout ce quartier apparaît comme un véritable chaos. II n'existe plus de trace de maisons, ce ne sont qu'entonnoirs énormes, une vision lunaire !

            Les incendies qu'il n'y a plus aucun moyen de combattre font rage, rue Elie-de-Beaumont, aux Facultés, dans les ruines de l'Hôtel de Ville, rue Saint-Pierre. Que reste-t-il de CAEN ?

L'impression générale est que ce bombardement fantastique doit précéder de peu des opérations militaires importantes, mais on ne réalise pas encore l'immensité du cataclysme. »

4-4 Témoignages aux Carrières Saint-Julien, cités par d’André Gosset et Paul Lecomte du "Journal de Normandie"

Un rescapé M. René-Norbert Sauvage , l'éminent archiviste en chef du Calvados.

 « Cette nuit-là, nous dit notre interlocuteur, nous avons échappé là une mort moralement atroce. La carrière où nous étions pouvait mesurer sept mètres de largeur et trois mètres de hauteur, et elle s'étendait sur plusieurs dizaines de mètres en profondeur. Au début, elle abritait 150 personnes. Le 7 juillet, nous étions 90 environ.

"Carte postale Delassalle" Les carrières Saint-Julien, voir le front de taille en haut à droite.

 L'entrée de notre grotte était masquée par une cave contiguë à la maison et surmontée d'une terrasse. Vers 22 heures, des bombes tombent tout près de la maison, peut-être sur la maison même, qui s'écroule sur la cave, nous ensevelissant vivants et tuant deux des nôtres, qui disparaissent dans les décombres, à l'entrée. Les pierres qui forment le plafond, durement secouées, s'effritent et tombent. Il y a des blessés. Je suis moi-même atteint à la tête. Nous ne disposons que de quelques rares lampes de poches. Les femmes et les enfants hurlent dans la nuit. C'est atroce. Et nous n'avons aucune possibilité de faire connaître notre position aux sauveteurs, et nous sommes convaincus que les sauveteurs ne s'occupent pas de nous, pour la raison bien simple qu'ils croient la grotte vide. Et effectivement, nul ne vient à notre secours, aucun bruit de terrassement ne frappe nos oreilles. Nous ignorons l'ampleur de l'éboulement. La maison s'est écroulée, mais la falaise ? Ne s'est-elle pas effondrée ? Il ne nous reste qu'à attendre la mort par asphyxie lente - la plus angoissante des morts - comme tous ces gens qui continuent de hurler... Cependant, quelques uns s'efforcent de se dégager, découvrent une sorte de cheminée. Mais, ce n'est qu'un conduit de sept mètres de hauteur, au sommet duquel on découvre le ciel et la nuit. L'espoir renaît, bien qu'il semble impossible de l'escalader, de crainte d'un nouvel éboulement. Des jeunes gens tentent de grimper le long de la paroi. Vainement ! Mais tout de même, vers 4 heures du matin - il y a 6 heures que nous sommes emmurés et l'air se raréfie singulièrement - l'un d'entre eux, après d'innombrables essais infructueux, parvient enfin au sommet... Il dévale les ruines à la recherche des vivants. Des têtes apparaissent dans le petit jour, ceinturant la cheminée. Nous sommes sauvés... Des cordes descendent... Un à un, on nous hisse... Plus tard, on établit une sorte d'échafaudage sur lequel on place des échelles.

 En sortant, mon premier regard est pour ma maison, en face, il n'en reste plus rien. Elle est anéantie avec ma bibliothèque et mes travaux personnels... et puis, je reconnais des figures amies, les professeurs de la Faculté Contamine et Dangeard, et des garçons des E. U. ».

D'autre part, notre jeune confrère Lebailly qui se trouvait également dans l'abri lors de la catastrophe, nous a donné les intéressants détails que voici :

"La maison Bonheur était appuyée sur la falaise mais elle n'en épousait pas complètement le contour ; à un certain endroit il y avait un vide entre les murs et la paroi qui formait une sorte de cheminée. En se décollant de la falaise la maison n'entraîna point ce conduit et c'est ce qui nous sauva. Piochant vers l'entrée, Jacques Guérin, un garçon de 19 ans, le mit à jour providentiellement et parvint à le dégager peu à peu, car des pierres l'obstruaient, puis à l'escalader. Pierre Proisy le suivit. Bien que blessé et malgré le danger que représentait l'entreprise, car le quartier flambait et les bombes et les obus tombaient encore, Proisy, en compagnie du jeune Davis, rescapé d'un abri voisin, alla chercher du secours. Pendant ce temps, Guérin, qui avait été rejoint par MM. Pegas, Roland et Vida, se mit en devoir de haler avec une corde les personnes restées en bas..."

4-5 Jean-Marie Girault , Témoignage paru dans l’Express du 28 avril 1994.

Nuit du 7 au 8 juillet

    « Il est environ 21 heures. Vers les flèches de l'église Saint-Etienne, j'aperçois une nuée de forteresses volantes qui s'avancent vers nous. Elles mettent le cap vers Carpiquet (Note de MLQ: à 6 km à l'Ouest de Caen), après avoir lâché leur chapelet de bombes au-dessus des hauts quartiers de la ville. Vacarme insupportable. Mes oreilles bourdonnent ; j'ai l'impression de devenir sourd. De nouveau, après une brève accalmie, les Liberator (Note de MLQ : non des Lancaster et des Halifax ) laissent tomber l'un après l'autre une demi-douzaine de bombes. Nous les voyons très nettement s'écraser dans un fracas d'épouvante sur les quartiers de La Maladrerie. Sans doute à bout de munitions, la DCA allemande s'est tue. La ville se recouvre d'un immense voile de fumée épaisse et le ciel est embrasé par la lueur des incendies. On me confie une Equipe d'Urgence, un brancard, deux pelles et trois pioches, avec pour mission de me rendre place de la République.

    A la recherche des ensevelis, nous passons devant le cimetière où reposent déjà quelque 150 civils. A présent, le ciel est rouge vif. Rue Paul-Doumer déboule une voiture allemande bourrée d'hommes en armes. Un des soldats nous demande la route de Thury-Harcourt (Note de MLQ: à 27 km au Sud de Caen). Nous la lui indiquons, mais la place de la République, par laquelle ils doivent passer, est obstruée par les décombres des derniers bombardements. En tentant de la traverser, un motocycliste teuton casse sa machine. Ce soir-là, les Allemands nous feraient presque pitié.

    De loin, nous sentons la chaleur que dégage l'incendie de la faculté. Spectacle grandiose, sublime, titanesque du brasier. Le monastère des Bénédictines est aussi la proie des flammes. Dans cette nuit rougie par le feu et le sang des innocents, des ombres fantomatiques se penchent sur les cadavres pour tenter de les identifier. Autour des ruines du monastère, les secours s'organisent. Soudain, trouant les nuages, un avion pique. Fracas épouvantable. La bombe tombe à une cinquantaine de mètres. Nous reprenons le travail de déblaiement. Une voiture allemande décapotée passe par là. L'officier qui s'y trouve propose de conduire à l'abri l'une des vieilles religieuses survivantes. Geste de courtoisie d'un occupant pressentant la défaite.

    Un ambulancier de la Croix-Rouge vient nous avertir qu'un éboulement s'est produit aux carrières Saint-Julien. Quand nous arrivons à l'angle de la rue Desmoueux et de la rue aux Juifs, un passant en pleurs nous signale la présence d'une famille ensevelie sous sa maison, vers le n° 11 de la rue aux Juifs. Un tas de pierres, de dalles, de planches laisse à penser qu'un peu plus tôt s'élevait ici une maison. Au dire d'un voisin vivaient là un père, une mère, deux petites filles et six autres personnes. A côté, un immense cratère de bombe, au fond duquel gisent les reliques de ce qui fut la vie d'un foyer : débris de vaisselle, morceaux de mobilier, lambeaux de vêtements... Je commence à appeler en direction des décombres. Soudain une plainte désespérée. "Venez vite, nous allons étouffer ! "

    «  Vite, nous sommes ici, dans la cuisine !» Mais, bien sûr, cette cuisine n'est plus que gravats. A tâtons, nous cherchons, appelons encore, déplaçons délicatement des planches, des poutres. Bientôt, au cœur de cette nuit, au milieu du crépitement de furieux incendies tout proches, ce n'est plus qu'un gémissement:« C'est par là... Sauvez-nous ! » Fébrilement, nous continuons nos travaux de déblaiement. Quelques instants plus tard, la même voix, plus faible que jamais, nous conjure : « Dépêchez-­vous, nous étouffons ! A boire, à boire !... » Puis, tout à coup, miracle : « Ça y est, vous y êtes, c'est bien là ?» Nous parvenons à dégager un homme qui serre dans ses bras un bébé inerte. Un peu plus tard, nous retrouvons le cadavre de la mère, puis sa petite fille de 6 ans, miraculeusement vivante mais en état de choc. Les six autres personnes qui se trouvaient dans cette maison sont vraisemblablement mortes, écrasées ou étouffées.

    Vers 2 h 15, nous passons par la rue Saint-Manvieu, la place Saint-Martin, la place Blot, la rue Haldot. Tout autour de nous, ce n'est qu'incendies rougeoyants. Nous tentons, en file indienne, de nous frayer un chemin à travers les cratères et les ruines. Moi qui connais si bien cette ville de Caen, je perds tout sens de l'orientation au milieu de ce décor dantesque. Nous titubons de fatigue, d'amertume, d'angoisse. Tout autour de nous, la bataille continue de faire rage. Les obus sifflent, des lance-grenades font feu sur on ne sait quel ennemi. Nous apprenons bientôt qu'à proximité une violente bataille de chars s'est engagée. Il est 3 h 5 du matin. « 

4-6 Mme Paulette Le Querrec dans l’abri souterrain du Sépulcre. Témoignage manuscrit inédit.

    « Le vendredi soir 7 juillet l’abbé de Panthou venait d’arriver. Il nous racontait ce qu’il avait vu et entendu, et d’après lui la libération était imminente. A 22 heures exactement il nous dit : « écoutez,  quel est ce bruit ?» (en écrivant cela je le vis encore tellement cela a été terrible) ce bruit c’était des bombardiers qui arrivaient par vague et pendant 55mn sans arrêt ils ont tout détruit, bombes incendiaires, bombes à retardement c’était affreux !

    Nous commencions à crier, la terre tremblait sous nos pieds et nous avions l’impression d’être dans un bateau sur l’eau.  Au milieu de l’escalier de 18 marches qui donnait dans l’abri il y avait une très grosse porte en bois. Pour la tenir fermée et que les gaz, ne rentrent pas trop dans l’abri 4 hommes étaient arc-boutés et elle s’est fendue par le milieu. Immédiatement par le souffle les lampes se sont éteintes et nous étions dans les ténèbres. L’abbé de Panthou pour ramener le calme à commencer la récitation du chapelet, je ne pense pas que nous puissions redire un chapelet de la même force que celui là ; à chaque explosion, jaillissait un « je vous salue Marie » de la même force (croyants et non croyants). Je pense qu’en danger de mort tout le monde retrouve un peu de foi pour prier la Sainte Vierge. Ensuite, il nous a donné l’absolution qui, à cette époque ne pouvait être donnée qu’en danger de mort et il n’était pas possible d’y être d’avantage que nous.

    A 23 heures silence total, nous étions hébétés, riant, pleurant, et la joie d’être vivant. Nous ne pouvions plus avaler notre salive tellement nous avions la gorge sèche. Le cuisinier est arrivé avec une bouteille de rhum, tout le monde a eu son petit verre et cela nous a fait beaucoup de bien. Quand nous avons repris nos esprits, l’abbé de Panthou a enlevé sa soutane et a demandé à tous les hommes d’aller avec lui pour voir comment avait résisté les autres abris : rue du Vaugueux, rue Leroy, et rue Segrais.

    Mon mari (Note de MLQ : mon père) est parti avec un autre voir l’abri du Vaugueux. Je l’ai accompagné en haut de l’escalier (Note de MLQ: il faut comprendre les degrés du Sépulcre, de nos jours), je n’oublierai jamais ce que j’ai vu, toute la ville en flamme (ce qu’il en restait !). Les tombes des tués du 6 juin qui étaient au pied du Sépulcre avaient été retournées si bien que des 5 corps des P…… nous n’avons retrouvé que quelques habits qui ont permis de savoir que c’était eux.

    Ils sont tombés bien des fois, dans les cratères faits par les bombes et quand ils sont arrivés rue du Vaugueux, c’était la désolation L’abri était moins profond que le nôtre, si bien que la moitié des réfugiés a été asphyxiée dont le curé Ruel et l’abbé Poirier.

    Les rescapés sont partis vers St Etienne.

    Le grand-père (Note de MLQ : mon grand-père paternel) a assisté de Basly (Note de MLQ : à 12 km au Nord de Caen) à ce bombardement et ne croyait plus revoir personne de sa famille. Les abris rue Leroy et rue Segrais ont été évacués. La maison rue Leroy était démolie et il a fallu déblayer, ils sont sortis par un soupirail. Si l’abbé n’avait pas été au courant qu’il y avait du monde à ces endroits ils seraient tous morts.

    Dans notre abri il y avait un couple âgé dans les 70 ans, au moment du bombardement la dame était sortie. Son mari voulait sortir la rejoindre, mais personne ne l’a laissé sortir. Quand tout a été fini nous avons vue arriver la dame, complètement déboussolée elle a mis longtemps à retrouver ses esprits. Notre voisine qui attendait un bébé était très inquiète car c’était pour bientôt.

    Le mardi 11 juillet, elle a eu des douleurs, des médecins anglais ont fait l’accouchement dans une cave à côté d’un tas de charbon mais le bébé était mort, elle avait eu trop peur la pauvre ! »

4-7 Le père Léandre Perdrel, Eudiste, vicaire de la paroisse Saint Jean-Eudes.

    « Un avion puis 2,3,4, apparaissent. Je les aperçois de ma fenêtre avec le sacristain. Le 1er lance des fusées : il était 9 h 50 du soir. Nous descendons sous les péristyles de l'hôpital (Note de MLQ: l'hôpital Clemenceau) ; il tremble. Nous les apercevons jeter leur chapelet de bombes (au moins une vingtaine chacun) pendant une demi-heure. Ils semblent se rapprocher de l'hôpital ; nous descendons dans un abri n° 10. Affolement - De nouveau je prie ; leur trajet est dévié par de nouvelles fusées avec des rangs serrés (??). Ils (...) à 500 mètres de moi pendant 40 minutes, 450 bombardiers et 2 500 fusées. Ils bombardent les quartiers non atteints jusque-là, Saint-Martin, rue Pasteur, place de Bretagne. La ville devient encore un immense brasier pendant un jour. Saint-Sauveur, Saint Julien,

« Archives départementales du Calvados » L'église Saint-Julien avant et après les destructions de 1944.

 les Bénédictines sont atteints.

La chapelle du couvent des Bénédictines rue Elie de Beaumont/Promenade Saint-Julien.

Une bombe tombe à côté d'un abri des Bénédictines où se trouvaient 20 personnes et personne ne fut blessé. Saint Julien fut atteint aussi. Une famille de 10 personnes fut enfouie... (garçon et fille venaient de quitter l'hôpital). Beaucoup de gens furent enfouis dans leur cave ; ils appelaient au secours ; dans un abri moururent 60 personnes. Quelle tristesse ! Aucun objectif militaire ne fut atteint. Pendant ce bombardement, le curé de Saint-Pierre et un vicaire, l'abbé Poirier, trouvèrent la mort. Cette nuit, 200 blessés graves furent transportés au Bon-Sauveur. Ce bombardement qui dura 40 minutes me fit beaucoup plus d'impression que ceux de nuit. La nuit fut terrible. Leur principe d'aviation est celui-ci : « s'il y a de la résistance, tout bombarder et pilonner ». C'est ce qu'ils font autour de chez nous le 7 juillet »

4-8 René Morin dans les carrières de la Maladrerie.

    « Nous sommes maintenant le 7 juillet. Il est vingt-trois heures. Soudain, de formidables explosions viennent rompre le silence et la quiétude de notre abri. En une seconde, tout chavire dans le plus épouvantable des cauchemars et nous sommes paralysés de frayeur. La terre s'est mise à trembler, et les verres, disposés sur la table, s'entrechoquent dans des mouvements désordonnés. Un souffle puissant éteint même en grande partie les lumières, plongeant dans la nuit noire la plupart des galeries, d'où s'échappent brusquement des cris de peur panique, des hurlements d'effroi. Les déflagrations et les secousses se succèdent sans arrêt, nous laissant pantois, figés, les oreilles pleines d'un bourdonnement infernal dû au déplacement de l'air.

    En racontant plus tard mes impressions sur ce bombardement effrayant, j'ai cherché à donner à mes interlocuteurs une idée assez précise de ce que nous éprouvons en cet instant. Je pense y être parvenu avec beaucoup de réalisme, en conseillant ceci : bouchez-vous les oreilles avec les paumes de la main et, par un mouvement alternatif de ces paumes, dégagez et rebouchez sans cesse les oreilles. Vous entendez là très exactement le bruit qui assaille nos tympans, en cette nuit atroce, à soixante pieds sous terre.

    Combien de temps dure ce cauchemar ? Difficile à dire. Pour nous tous, une éternité. Et tout à coup c'est le silence, un silence de mort impressionnant après un tel vacarme. Une à une, les paroles s'échangent, indiquant que la vie reprend son cours dans le village souterrain. On craque des allumettes. Les bougies sont rallumées. Les ombres s'éclairent et s'animent un peu partout. Sur notre table la lampe à pétrole, que je n'ai pas lâchée, diffuse toujours une faible lueur.

- Mon Dieu !, implore maman, qu'est-il arrivé ? Que s'est-il passé ?

- Ça c'est bombardement des avions, dit Joseph.

- Et cette fois, renchérit mon père, c'est tout le quartier qui a dérouillé. A l'heure qu'il est, il ne doit plus rester grand chose de la baraque !

    On part s'informer. Moi je me rends directement vers l'entrée, pour constater aussitôt qu'il règne là une animation peu ordinaire. Des gens qui avaient toujours refusé de descendre jusqu'ici arrivent nombreux et se bousculent le long des échelles. On apprend de leur bouche l'étendue du désastre. Non seulement le quartier, mais toute la campagne environnante ont été pilonnés par l'aviation anglaise. Un homme raconte qu'il a été jeté à terre trois fois avant de pouvoir sortir de chez lui. Ensuite, il a vu sa maison exploser et s'effondrer sous ses yeux. La rue des Longchamps ne serait plus que ruines, et d'énormes trous de bombes jalonnent la rue des Mazurettes et le terrain vague au-dessus de nous. J'essaye de savoir si notre maison est encore debout, mais personne ne peut me renseigner. « 

 4-9 Capitaine Barlow dela 59th (Staffordshire) ID

" C'était un spectacle terrifiant, l'une de ces choses qui devait être faite et que chacun détestait pourtant de faire. Un large éventail de fumée noire s'éleva au-dessus du secteur de l'objectif et dans cet enfer de ténèbres et d'éclats d'obus, les appareils se déplaçaient avec une impitoyable précision, accompagnés par un tonnerre d'explosions. Un Lancaster volant bien droit disparut littéralement sous un coup direct : un éclair fulgurant, puis plus rien. Un autre dont l'équipage était mort ou avait sauté continuait à voler et après avoir presque atterri à Lion-sur-Mer repartit à la verticale puis se mit en torche et s'écrasa sur la plage en s'enfonçant par la queue : un enfer de flammes et de fumée."

 4-10 Lance corporal Samuel Davis du 7th South Staffordshire Regt, 176th Brigade, 59th (Staffordshire) ID

"Le ciel est maintenant illuminé par les bâtiments en feu et un panache de poussière s'élève au-dessus de Caen. Les canons antiaériens tirent de partout. C'est un spectacle à se rappeler toute sa vie. Je vois plusieurs de nos appareils en difficulté, certains touchés en dessous par des impacts directs. Je me souviendrai toujours de cet appareil en flammes dérivant sans espoir, l'un des hommes d'équipage suspendu à la queue par le harnais de son parachute. A un moment donné. l'avion glisse doucement vers nos lignes et je pense qu'au moins, s'il tombe ce sera parmi nous, donnant une chance aux survivants, à la condition. qu'il y en ait naturellement. Soudain, il tourne brusquement, repartant d'où il était venu et descend de plus en plus bas jusquce que nous entendions une explosion semblant venir de l'autre côté de Caen. Beaucoup d'avions sont pulvérisés en plein vol."

4-11 Uscha. Leo Freund de la Divisions-Begleit-Kompanie de la 12.SS-Panzer-Division

Des éléments de la Divisions-Begleit-Kompanie de la 12.SS-Panzer-Division  se sont trouvés sous le tapis de bombes et elle a subi quelques pertes. L'Uscha. Leo Freund donne son témoignage. Recueilli par Hubert Meyer le 20 février 1972 :

" Après que les premières bombes aient explosé à proximité, nous nous ruons vers les galeries de la carrière. Près de l'Ustuf. Stier et de moi, il y a huit autres camarades de la section de fusiliers qui se sont mis à l'abri ici. Dehors, la grêle de bombes pleut de plus belle, c'est de pire en pire. Nous sommes secoués, les impacts se rapprochent. Puis les bombes tombent directement au-dessus de nos galeries. Des morceaux de pierre se détachent du plafond et l'espace confiné s’est empli de poussière. Nous pensons à quitter ce piège lorsqu'une bombe tombe directement devant l'entrée. Ecrasés par la peur, nous restons assis quelques minutes dans l'obscurité jusqu'à ce que quelqu'un se mette à hurler. Nous devons au sang-froid de l'Ustuf. Stier qu'il n'y ait pas de mouvement de panique. Très calmement, il nous explique que nous avons été enterrés et il nous ordonne de nous allonger sur le sol, de ne pas fumer, de ne pas parler, pour économiser l'oxygène, et envoie, à tour de rôle, un homme près de l’entrée pour y évacuer l'éboulis de pierres. Qui sait de quelle manière nous aurions perdu la vie; nous aurions probablement tous abandonné. Soudain, un cri arrive de la sortie: "La lumière !" nous nous précipitons vers l'avant et il y a réellement un petit espace dégagé. Chacun pompe un peu d'air frais. Nous entendons ensuite des voix  à l’extérieur. On appelle nos noms. En peu de temps, un trou est dégagé par lequel un homme peut passer. Des mains se tendent pour nous extraire et nous tirent à l'air libre. Riant et pleurant, nous tombons dans les bras les uns des autres. Les hommes de l'équipe chargée de la nourriture nous avaient en vain cherché dans la carrière et ils avaient ensuite découvert l'entrée éboulée. Avec l'aide de camarades appelés à la rescousse, ils avaient fébrilement travaillé pour nous dégager. Malheureusement, la joie de notre liberté est assombrie par une nouvelle: tout le groupe mortier a été tué. La pluie de bombes est passée au-dessus d'eux et a malaxé le sol. Nous retirons nos camarades des positions où ils ont été enfouis. Leur visage est bleu, ils ont été étouffés"

 

                       

4-12 SS-Strm. Rudolf Kreis de la 8./SS-Pz.Rgt.12 de la 12.SS-Panzer-Division

Le SS-Strm. Rudolf Kreis de la 8./SS-Pz.Rgt.12 se souvient de ce terrible bombardement; il est arrivé la veille:

Témoignage présenté dans ce livre

« Le 6 juillet, nous allons dans une position d'attente aux abords Nord-ouest de Caen. Le terrain est découvert et monte légèrement en continu en direction de la côte. Nous installons notre Panzer dans un chemin creux non loin d'un château d'eau, haut et rond, dont la rotonde est percée de plusieurs coups directs d'artillerie. Trois autres Panzer se positionnent à gauche de nous, derrière le château d'eau. Il n'y a pas de végétation pour nous camoufler contre les chasseurs-bombardiers. Mais c'est extraordinairement silencieux.

Seul le soleil de juillet irradie du ciel, et les attaques d'artillerie ont cessé. Nous en profitons même pour nous déshabiller et nous allonger au soleil jusqu'à ce qu'à un moment donné l'un de nous monte dans le château d'eau et découvre qu'il y a encore de l'eau dans la rotonde, et qu'il y en même encore suffisamment jusqu'à hauteur de poitrine, une eau claire et limpide, tout comme juste réservée pour nous. Nous, les vingt nudistes, nous échangeons alors notre bain de soleil pour un bain d'eau fraîche dans la rotonde, nous nageons, plongeons, chahutons.

NB Pour l'instant la localisation de ce château d'eau n'a pu être déterminée, certainement celui de Saint Germain la Blanche Herbe mais pas de preuve !

 Nous profitons du repos également le 7 juillet jusqu'en début de soirée, nous nous asseyons joyeux derrière le Panzer, mangeons le savoureux fromage que Fraude nous a rapporté, buvons en plus du vin rouge, et ravitaillons aussi le sous-officier de la batterie de Flak de 8,8 qui se trouve à quelques centaines de mètres derrière nous.

Photo aérienne IGN de1946, Saint Germain est hors cadre en bas de la photo.

 Il est déjà venu dans la journée pour nous carotter car leur ravitaillement est misérable comparé au nôtre, et il paie avec des histoires drôles qu'il a abondamment en réserve. Mais le soudain vrombissement du moteur d'un avion isolé fait une intrusion alarmante au milieu de nos rires. Nous embarquons et voyons s'enflammer un marquage lumineux qui descend en brûlant exactement au-dessus du château d'eau. Tout de suite après, déjà un grondement vibrant sourd, comme celui typique des masses de bombardiers en approche. Nous nous jetons dans le talus du chemin creux, et là, je vois dans les jumelles les lourds bombardiers Lancaster venir vers moi dans le contre-jour du soleil rouge se couchant, je revois aussi comment les bâtons jaunes scintillant jaillissent d'eux et je comprends que notre heure a sonné. Tandis que Hille, Wedel, Geuß  et Heck se jettent en bas de la pente se mettre à couvert dans le Panzer, je rampe avec le sous-officier dans le petit chemin creux pentu. A peine nous nous sommes blottis dans un petit renforcement que cela tombe déjà en mugissant sur nous : le sourd martèlement saccadé des bombes, et je sens avec fracas la pénétration profonde de leurs points d'impact dans la terre avant qu'elles n'explosent. Je ne fais plus qu'un avec le cataclysme et le tremblement de la terre labourée. La poussière, la boue et le vacarme assourdissant me frappent au visage et rentrent dans ma bouche ouverte. Il fait noir tout autour de nous. Pendant cinquante minutes, l'infernal chargement d'acier et de chimie déversé en pluie sur nous enfle continuellement des 467 bombardiers. Je n'ai plus aucun doute que c'est bien la fin, et pourtant, en même temps, je fais la découverte singulière en moi que je ne ressens ni peur ni oppression et accepte volontiers tout simplement l'inévitable. Et quand pendant une courte pause jusqu'à la vague suivante, j'entends bredouiller timidement le sous-officier qui s'accroche à moi en tremblotant constamment : "Là, on peut faire notre testament !", cela m'apparaît si incongru comparé à tout ça, que je sens que je vais rire. Qu'est-ce que la vie face à la mort ! La vague de bombardiers est la dernière après ça. Nous leur avons survécu comme par miracle Je dois me libérer véritablement de l'emprise de mon voisin qui se cramponne. L'entrée est presque complètement bouchée par de la terre. Je vois du feu par l'étroite ouverture ; et quand j'ai pu me dégager, je m'aperçois que cela vient de l'un de nos Panzer, immense flamme ardente jaillit de l'épave haut dans la nuit et projette sa lumière vacillante sur la silhouette du château d'eau. C'est le Panzer de Becker. Mon Dieu! L'une des toutes dernières bombes doit l'avoir encore touché de plein fouet. Le terrain est méconnaissable dans la clarté du feu. Ce n'est plus qu’un immense champ de cratères y compris le chemin creux. Notre Panzer recouvert de terre et penché sur le côté, se trouve au beau milieu des points d'impact. Mais Hille et les autres en sortent  indemnes. "Tu es là toi !", crie Hille, "nous pensions déjà que Kreis était foutu." Lorsque nous courons alors jusqu'aux deux autres Panzer en passant devant l'épave brûlante, il se révèle que trois hommes ont été atomisés par bombe, tout comme Becker avec son équipage. Il ne reste plus rien à enterrer. De toute façon nous n'en avons plus le temps. Car déjà nous recevons l'ordre de préparer immédiatement les Panzer à faire marche et de nous dégager du terrain de cratères, l'attaque des Canadiens sur Caen est attendue aux premières heures de la matinée. Nous trimons comme des sauvages le restant de la nuit pour libérer de la terre les trois Panzer recouverts et tout plein de boue, surtout le moteur et le compartiment moteur, et pour niveler quelques-uns des cratères pour rejoindre la route. Fraude ramène du remplacement pour les trois tués et du cognac pour nous tous.

Le Kompaniechef de Rudolf Kreis, le SS-Ostuf. Herbert Höfler , a également vécu ce même bombardement du 7 juillet 1944 et corrobore le témoignage de son subordonné : Récit de Herbert Höfler pendant un retour sur le terrain en juillet 1987 retranscrit de mémoire par Herbert Walther et transmis à l'auteur (Stephan Cazenave).

«La 8.Kompanie, avec environ douze Panzer IV alors opérationnels, se trouve en position au Nord-ouest de Caen, sur les hauteurs près du vieux château d'eau et à l'Est de l'Abbaye d'Ardenne.

Localisation de l'abbaye d'Ardenne et de la zone prévue de bombardement

Localisation en vert sur photo aérienne d'époque: l'abbaye d'Ardenne en 7 et en 4 deux châteaux d'eau déjà en place en 1944. Voir ici les explications.

C'est un soir chaud d'été avec un ciel clair. Nous entendons le grondement d'un groupe de bombardiers quadrimoteurs arrivant de la côte sur nous et nous observons le vol d'environ 250 à 300 avions. Soudainement de machines "Pathfinder" larguent des fusées éclairantes sur notre position. J'ordonne : "Tous les équipages dans les Panzer -trappes fermées - attention maximale - observation de tous les côtés." Quelques secondes plus tard l'enfer se déchaîne sur nous.
Les dix à quinze minutes suivantes nous semblent durer une éternité. Des geysers de terre et de poussière rendent impossible de voir quoi que ce soit. Les Panzer vibrent et sont parfois poussés de côté. Des éclats et des mottes de terre pleuvent en continu sur les engins. Tout à coup le matraquage se termine. Plus rien n'est visible d'abord avec la poussière et la fumée. Ensuite, nous pourrions dire que nous nous retrouvons dans un paysage gris-brun de cratères. Les haies, les buissons, même l'herbe ont disparu, les Panzer ont été recouverts plusieurs fois par des branches et des morceaux de métal. Pertes: deux Panzer IV par coups directs, sept morts et quatre blessés. Deux Panzer ont basculé dans des entonnoirs profonds et ne peuvent être remorqués qu'avec difficulté. Les engins sont immédiatement débarrassés de la terre et des décombres, les armes, l'équipement et les moteurs sont nettoyés pour être de nouveau opérationnels. Les officiers de liaison de l'unité ont réussi à se frayer un chemin jusqu'à nous et à guider la compagnie dans une nouvelle position à travers la ville par des routes sinueuses.»

4-13 René Streiff, chef des Equipiers d'Urgence du Lycée Malherbe

"7 juillet. 22 heures. - Une dizaine de fusants viennent éclater juste au-dessus du Lycée. Quelques minutes plus tard, des centaines de bombardiers quadrimoteurs, arrivent sur la ville en file indienne. Leurs ombres se découpent nettement dans la belle lumière du crépuscule, masses lourdes, noires et majestueuses ... Ils évitent soigneusement l'îlot sanitaire et se divisent en deux groupes ... La D. C. A. est déchaînée. C'est un spectacle inoubliable. Ils sont si bas que nous voyons de la porte de la cave les lettres et les chiffres peints sous leurs ailes. Des milliers de balles traçantes montent vers eux en crépitant furieusement. Le ciel est bientôt moutonné de gros flocons noirs et blancs. Les obus de D. C, A. éclatent de toutes parts, Plusieurs avions sont touchés. L'un d'eux descend en vrille, l'aile emportée, en feu. Leurs occupants se jettent en parachutes ...

Des sifflements se succèdent sans interruption et les chapelets de bombes courent s'écraser au sol où ils provoquent d'énormes volutes de fumée noire et de poussière bistre traversées par les éclairs des déflagrations. Soudain, un autre bruit vient compléter la fanfare: c'est un ronronnement, puis deux, puis trois, puis une multitude, qui se terminent par un déchirement presque aussi fort que I‘éclatement d'une bombe. C'est le cuirassé Rodney qui tire sur Caen les bordées de tous ses canons ; ses projectiles pulvérisent de nombreux foyers, et sèment de nouveaux deuils ...

Malgré ce rideau de fer et de feu les bombardiers volent dans un ordre impeccable et larguent implacablement leur chargement, les uns après les autres. La terre tremble. Les quelques carreaux qui restaient aux fenêtres se brisent à leur tour. Une fumée immense s'étend sur la ville.

Après vingt minutes de cet enfer, tout cesse brusquement. Nous croyons l'alerte terminée et nous nous disposons à sortir de l'abri. Mais le bombardement reprend, aussitôt, de plus en plus fort, de plus en plus proche.

La terre est martelée par mille coups. Une fumée âcre nous suffoque. Ma fiancée se cramponna à mon bras. Dans l'abri des enfants crient, des femmes pleurent. Le froid de la mort nous passe dans le dos. Des supplications montent vers le ciel.

Soudain tout s'apaise, Le bombardement a, duré plus de trois quarts d'heure. Quand nous sortons de la cave un spectacle épouvantable s'offre à nos yeux: la ville est en feu. Un énorme brasier illumine le ciel du côté de la place Saint-Sauveur.  Cinq foyers dévorent l'obscurité, projetant de tous côtés leurs longues flammes orange. Des gerbes d'étincelles montent vers les nuages qui reflètent le sinistre.

La nuit est opaque. Des obus passent en sifflant au-dessus de nos têtes."          

4-14 Dans ce livre, Air Chief Marshal Harry Broadhurst , commander No. 83 Group 

Broadhurst, qui assista au bombardement, a donné de l'événement un récit qui sort de l'ordinaire: « Lors du bombardement sur Caen, Dempsey [lorsqu'il sut que Broadhurst s'apprêtait à regarder le bombardement depuis son avion personnel, un Storch] me dit "prenez-moi avec vous". Je répondis "OK". Nous avions eu beaucoup de mal à obtenir que notre DCA s'abstienne de tirer. Ces nouvelles divisions qui nous arrivent, ça tire sur tout ce qui bouge. En tant que responsable de la défense aérienne, j'avais donc interdit à notre DCA d'ouvrir le feu, sinon ils n'en auraient fait qu'à leur fichue tête. Bon, on décolle. Nous avons survolé Y 11, un terrain situé à droite de la ligne ennemie, et nous avons vu cette chose extraordinaire: les artilleurs britanniques avaient pris pour cible les canons de la DCA allemande, l'artillerie allemande tirait sur la nôtre et la DCA allemande tirait sur les bombardiers. On n'avait jamais vu un tel spectacle! Tous les canons de la région tiraient et nous faisions des cercles autour pour regarder. »

Broadhurst raconte ensuite comment lui et Dempsey faillirent perdre la vie: « Soudain Dempsey me dit: "Harry, Harry! Pour l'amour de Dieu descendons, on nous tire dessus!" Je regardai en arrière et nous avions beau faire du 130 kilomètres heure, les canons étaient tous après nous et puff-puff-puff. Essayez de faire se poser un Storch: ça n'est pas facile à cause de son train d'atterrissage haut sur pattes. Bon, je partis en piqué et, pendant que nous descendions, tous ces types continuaient à nous mitrailler, tout le monde nous tirait dessus [ ... ]. Nous avons atterri dans un champ de blé. Des soldats arrivèrent en courant avec un capitaine à leur tête et je dis à Dempsey: "Pour l'amour du ciel, sortez et mettez votre béret rouge! Si je sors avec mon uniforme bleu, ils vont nous descendre." Il sortit et agita son béret en direction de ce satané capitaine. Celui-ci, un Canadien, arriva à sa hauteur et s'aperçut qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Il dit: "Je veux voir votre carte d'identité !" Bimbo Dempsey lui répliqua: "Ne faites pas l'imbécile, je suis votre commandant en chef."

Conclusion

65 ans ont passé… chacun garde son opinion sur ces faits. Je sais que certains Normands n’ont jamais pardonné aux Alliés toutes les victimes de leurs bombardements. Pour ma part, j’ai été élevé dans une famille qui ayant perdu tous ses biens dès le 6 juin (sinistrés totaux selon la formule de l’époque) a toujours manifesté la plus grande admiration, on dirait aujourd’hui le plus grand respect, pour tous ces jeunes hommes qui sont venus mourir, loin de chez eux,  en Normandie.

Bibliographie :

- Caen pendant la Bataille d’André Gosset et Paul Lecomte, Ozanne et Cie, 1946.
- Bataille de Caen 6 juin au 15 août 1944 de Jean-Pierre Benamou, Editions Heimdal, 1988.

- La Bataille de Caen de Joseph Poirier, Caron, 1945.

- La bataille aérienne de Normandie 1944 de Jean-Pierre Benamou et François Robinard, Editions-Diffusion du Lys, 1994.

- Cahiers de Mémoire : Vivre et survivre pendant la Bataille de Normandie, Conseil Général du Calvados, Direction des Archives départementales, 1994

- La Bataille du Calvados d'Albert Grandais, Presses de la Cité, 1973

- La 12.SS-Panzer-Division de Georges Bernage et Hubert Meyer, Heimdal, 1991.

- Pendant le siège de Caen... ceux des Equipes d'Urgence de René Streiff, Imprimerie Caron, Caen, 1945.

- Panzerdivision Hitlerjugend (Tome 2) SS-Panzer-Regiment 12 - Normandie44 de Stephan Cazenave, Maranes Editions, 2015

- Article réalisé pour le 65è anniversaire du débarquement, paru dans Histomag'44.


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