SOUVENIRS DU DEBARQUEMENT ET DE LA LIBERATION

 

 

 

 

par Germaine BESNIER

 

 

 

  Mme Germaine Besnier est la femme du colonel Maurice Besnier  est la mère de  Jeanne-Marie Besnier (Mme Cazin)

 

            Que de bruits de bombardements en cette nuit du 5 au 6 juin !

 

           Jeanne-Marie vient dans notre chambre nous dire que le ciel est inondé de fusées éclairantes. Elle se figurait qu’elles allaient entrer dans la fenêtre.  Mon mari et moi allons voir ce qui se passe, c’est évidemment un gros bombardement sur les côtes. Maurice nous conseille de nous recoucher.

 

            Mais à 4 h du matin, toujours le même bruit. C’est tout de même anormal ! Que se passe-t-il ? Sûrement un débarquement…Je m’habille et vais chercher du pain et aussi un réconfort à l’église. Du pain ? Il n’y en a plus, mais à Saint Etienne, j’ai eu du Pain de vie, du pain divin, car Mgr des Hameaux , notre respectable curé, ne voulant pas garder des hosties consacrées, et comme j’étais la seule à cette messe, m’a donné tout ce que son ciboire contenait. Une poignée d’hosties, une 2ème, une 3ème ; j’ai failli demander grâce, mais j’étais heureuse…

 

            Pendant ce temps mon fils (Jean Besnier ) et ma fille (Jeanne-Marie Besnier ) rejoignent leur poste de secours, l’un aux Equipes Nationales , l’autre aux Equipes d’Urgence .

 

            Dans la rue on parle, on déclare « qu’ils sont déjà à Bayeux ». Je répète la chose à mon boucher Gazengel qui me dit me donner tout de suite 1000 f si c’était vrai ! Et c’était vrai ! Il me les doit toujours !!!

 

            Je rentre, une jeune femme m’attendait avant de fuir pour que je fasse une dernière piqûre à sa petite fille qui avait la coqueluche. M’occupant du « Goûter des Mères » je veux aller chercher du lait pour le distribuer dans le quartier. Ce lait était déposé chaque jour rue des Jacobins. Heureusement que je n’ai pas mis ce projet à exécution, j’aurais été prise sous le bombardement du quartier de Saint Jean, le premier avant celui de la nuit, l’horrible qui a tout démoli, incendié.

 

Photo collection Georges Marie, page 98 de ce livre. La rue des Jacobins à l'angle de la rue Jean Romain.

 

 

            A 13 h 30, des nuées de bombardiers apparaissent et les bombes tombent. Monoprix, les Nouvelles Galeries sont soufflés et flambent.

 

   

"Photo Marie" présentée page 36 du livre: 1944, Le Calvados en images de Jeanne Grall, Sodim, 1977. Le 6 juin 13H45, les premières bombes Bd des Alliés, un pharmacien en blouse blanche blessé à la tête, un membre de la D.P. casqué avec son vélo;  au centre la façade du magasin Monoprix qui sera rapidement la proie des flammes; à droite la grande échelle des pompiers est déployée.

La maison de la rue Jean Romain, la nôtre, est éventrée par une bombe tombée à côté, au 16. Le brave Père Pougheol –qui sera tué dans la nuit chez lui rue Jean Romain- donne l’absolution aux pauvres filles qui habitent cette maison un peu trop accueillante…

A gauche la rue Jean Romain. Voir après déblaiement

 

            Pendant ce temps les réfugiés aux figures hagardes fuient, arrivent de partout rue du Carel, les cheveux blancs de poussière, de plâtre, beaucoup ont du sang sur le visage. Des colonnes de fumée noire montent de la ville…

Le 3 rue du Carel.

 

            Une pauvre femme vient à moi -j’avais mon brassard de Croix Rouge - elle saigne énormément, je la fais entrer, lui coupe une grosse mèche de cheveux, nettoie sa plaie. Elle semble contente, mais toute sa famille part, l’air hébété, les yeux pleins de terreur. Où vont-ils ? Ils ne le savent pas eux mêmes.  

 

            Dans la rue je réconforte de mon mieux tous ces pauvres gens et leur dit d’aller au Bon Sauveur, couvent qui doit recevoir les réfugiés et qui est tout près. Heureux ceux qui y sont allés, il n’y eut aucun mort, si : M. Geoffroy, capitaine d’armement à la Société Navale Caennaise, qui, ne se trouvant pas bien où on l’avait mis a désiré une chambre. Un obus, plus tard, l’a tué.

Le Mémorial des victimes civiles en Basse-Normandie ne recense qu'un seul Geoffroy tué le 5 août 1944 sans aucune autre précision, voir ci-dessous:

 

            Vers 14 h arrivent nos amis de La Hougue et leur mère, une amie d’enfance, Jeanne Primois, avec leurs trois petites filles : Claude, 11 ans, Catherine, 8 ans et Laurence, 3 mois. Ils me demandent l’hospitalité, leur maison de la rue de l’Oratoire est à moitié éventrée. Notre maison, bien entendu, est à eux et pendant un mois nous vécûmes ensemble jour et nuit.

 

Rue de l'Oratoire. Photo présentée dans ce livre.

            Que devient ma pauvre sœur ?

 

            Vers 15 h je vais au Bon Sauveur au poste qui m’a été indiqué. Mon mari y est déjà. Il est Directeur du Centre d’Accueil. Jean est aux Equipes Nationales , il est chef de main ! Quel travail il a fait ! J’ai été plusieurs jours sans le voir.

 

            Jeanne-Marie se présente aussi au B.S. mais le Dr Lebailly lui demande d’aller avec lui au service de la Goutte de Lait et cela pendant plusieurs jours, sous les bombes la plupart du temps. Ensuite elle sera aux Equipes d’Urgence au lycée Malherbe. Tous ces jeunes ont été formidables. 

 

Captures d'écran de ce film, la façade du Lycée Malherbe avec deux "Croix Rouges"

            Les avions piquent sans arrêt, les bombes tombent partout. Au B.S. on réconforte les réfugiés. Ils ont soif, demandent à boire. Une sœur à la mine rébarbative et, je crois, mécontente de voir son couvent si grandement envahi, leur déclare sèchement : « Il n’y a pas d’eau, faites réparer les canalisations et vous en aurez » !  C’était dit si brutalement que je me suis fâchée en lui disant d’être plus douce, de constater dans quel état ils étaient. « C’est mal, ma sœur, d’être aussi dure ». On a trouvé quand même de l’eau.

 

            Je reverrai toujours l’arrivée de ces malheureux qui cherchaient un des leurs. Un jeune ménage réclamait sa petite fille et me demandait d’aller à l’hôpital du B.S. Hélas rien ne répondait au signalement. Par contre je vois mes pauvres amis Le Rasle : 4 blessés à la tête chez leurs enfants. Ils étaient dans une cave près de chez  eux. Une verrière a éclaté par une bombe. Le fils aîné, 15 ans, est resté aveugle, une petite tuée, du moins elle mourut le soir du 6 , une autre petite de 7 ans affreusement mutilée à la tête est aveugle aussi. Sa grande sœur blessée plus légèrement, elle est maintenant une charmante jeune femme, mère de famille, mariée à un docteur. (Défigurée longtemps : Monique Lebigre). La grand-mère fut tuée dans cette cave. Famille durement éprouvée. Le général Roitg , en retraite,  fut également tué au même endroit au même moment (rue du Dr Le Rasle actuellement). Donc au B.S. nous installons de notre mieux ces pauvres gens. Beaucoup à faire. Que de tristesse mon Dieu !

 

            Vers 19 h je rentre chez nous où je retrouve mes pauvres amis terrés absolument dans la haie du pré qui nous sépare du stade Hélitas. Des bombes sont tombées très près, la maison n’a plus de carreaux et bien entendu pas d’eau, ni gaz, ni électricité.

 

            Nous nous organisons dans le salon où nous nous couchons sur des fauteuils, au milieu de nous le bébé Laurence dans un moïse. La nuit fut atroce. Bombardements continuels. Le lustre du salon qui est un cabochon de cristal tinte ! C’est dire la violence du bruit.

 

            Toute la ville est en feu. Dans la cour on y voit comme en plein jour. Les Pompes Funèbres, tout près, rue du Carel, brûlent. Les chevaux tués attireront les mouches bleues. Jeanne-Marie , dans une pièce, dit : « Vierge Marie nous sommes plus malheureux que vous dans votre fuite en Egypte, vous n’aviez pas de bombardements !».

 

            Où sont mes enfants, ma sœur ? Un chapelet de bombes tombe rue Arcisse de Caumont.

 

            Le lendemain, même travail au B.S. Nous rentrons prendre nos repas à la maison, bien que nous aurions pu être nourris à notre poste. Ma petite amie Cécile s’occupe du ravitaillement. La viande sera distribuée gratuitement, mais ni pain, ni lait. Si, du fromage blanc (lait tourné) qui fera longtemps nos délices, surtout avec les quelques fraises cueillies au jardin. Une bonne cueillette sera de temps en temps pour nos pauvres amis blessés, les Le Rasle.

 

            Les Equipes d’Urgence sont admirables. La Charité (quai Vendeuvre),l’Ouvroir Notre Dame (rue Arcisse de Caumont), l’Oasis – la Sainte Famille (rue des Jacobins) sont au B.S. L’aumônier de l’Oasis, l’abbé Cousin, et les directrices de l’Ouvroir N.D., Mlle de La Poterie et Mlle de Maisonneuve sont formidables de calme, de simplicité, ne s’imposant nulle part. Beaucoup de leurs orphelines sont souffrantes. Je prends dans mon armoire des draps que je déchire en bandes. Demain je serai peut-être sinistrée, autant faire plaisir immédiatement !

 

            Quelle reconnaissance, une jeune fille m’a même embrassée !

 

            A la Miséricorde, paraît-il, tout est détruit. 18 religieuses, 150 personnes tuées. Des opérés de la veille se traînent.

 

Communauté de la Miséricorde. Sourc

            Je saurai plus tard que Jean a fait là, comme dans le quartier Saint Jean, un ouvrage fantastique, sauvant des personnes ensevelies sous les décombres : Mme Destiné, Melle Cretin-Vercel et d’autres. Plus tard c’est lui, à la Miséricorde, qui planta 3 croix blanches sur les ruines. Oh, belle jeunesse dévouée et si brave ! Faire ce métier à 17 ans méritait de belles récompenses. Enfin ils ont fait plus que leur devoir.

Sur les ruines de la Miséricorde, trois croix blanches ont rappelé longtemps le sacrifice des équipiers d’Urgence (E.U.) et Nationaux (E.N.)

 

 

Photo à gauche: vue de l'Andy's Alley où circule un camion Opel réquisitionné par les Alliés, à droite les 3 croix blanches. Photo de droite: au-dessus des ruines de la Miséricorde, à gauche les 3 croix.

 

            Le lendemain, encore nuit atroce. Nous ne pouvons dormir dans nos fauteuils, j’ai le dos brisé. Le premier jour nous étions en rond sur des chaises pour tenir moins de place. N’y tenant plus je propose de coucher sur des matelas que nous descendons dans le salon. Cela semble bien bon. Une pioche et une pelle sont à portée de mains en cas d’effondrement.

 

            Je sais qu’il y a un salut à Saint Etienne le soir, j’y vais. Mgr des Hameaux donne à une cinquantaine de personnes présentes l’absolution générale. C’est bien émouvant. Le premier dimanche nous allons, mon mari et moi , à la messe de la chapelle Saint Charles au B.S. Tous les deux ensemble nous recevons l’absolution générale et communions.

 

            Je continue mon service d’infirmerie. Visite des malades le matin avec le Dr Aumont. Pas de grands malades mais tout de même beaucoup d’occupations. L’Amiloyal (après recherche dictionnaire des termes médicaux et  pharmacologique et manuel de pharmacologie, médicament inconnu ! ) est distribué en masse aux vieux, aux jeunes. Les intestins se ressentent de la nourriture à base de choux et de Soissons (haricots blancs). Les pauvres sans logis font la queue pour les repas, comme à la soupe populaire ! Parmi eux, des propriétaires gros commerçants, même un attaché d’ambassade !

 

            La nuit comme le jour la mort rôde sur nos têtes. Mon Dieu ayez pitié de nous ! Le soir, avec nos amis nous faisons notre longue prière et chantons toujours deux refrains de cantiques dont voici l’un :                   Vierge notre espérance

                                            Etends sur nous ton bras

                                            Sauve, sauve la France

                                            Ne l’abandonne pas.

 

J’implore mes petites Geneviève. Plus d’une fois j’ai constaté, et Pierre de La Hougue aussi, que les raids d’avions qui avançaient au-dessus de nous s’écartaient et ne lançaient rien.

 

            Je retrouve avec plaisir dans la journée mes malades, mon service. Un morphinomane me supplie de lui faire des piqûres. Il me montre des pièces d’or. Je refuse tout et tout. J’en parle au Dr Aumont qui me dit : « Mais ma pauvre amie il faut lui en faire une fois sur deux ». Cela me dégoûte vraiment car on manquera peut-être de ce précieux calmant pour de vrais malades.

 

            Une vieille dame (Mme Le Moutier) de ma connaissance qui habitait rue des Jacobins, très riche, est un peu blessée. Plus de lit, elle couche sur la paille dans une espèce d’écurie. Trois fois par jour elle viendra me supplier de revoir sa petite plaie et de refaire son pansement. Elle est, je dois l’avouer, insupportable. Un des hommes de service ne veut plus s’occuper d’elle. Je le sermonne, c’est un brave homme. « Ah, Mme la Colonelle, c’est bien pour vous que j’irai lui vider son seau !»  

  

            Une femme arrive au centre d’accueil où est mon mari, elle déclare : « J’habite rue Saint Pierre où je suis épicière. Le 6 je me suis absentée et en revenant j’ai trouvé mon mari et mes six enfants tués sous les décombres ». Bien entendu mon mari me l’envoie et tout attendri par cette triste situation me demande d’en avoir bien soin. Je m’en occupe et je l’emmène dans la grande salle où je faisais l’après-midi le « Goûter des Mères» pour les femmes enceintes ou nourrices. Cette Mme Pomard se disait enceinte. Elles avaient là du lait, du chocolat, des gâteaux sauvés des magasins brûlés ou pillés. Donc, cette femme refuse de manger et me dit d’une voix larmoyante : « Donnez ma part à tous ces enfants en souvenir des miens ». Je ne sais pas pourquoi sa tête ne m’était pas sympathique et, au lieu d’être apitoyée, mon cœur se durcit. « Deviendrais-je mauvaise ? » me disais-je. A peine au moment où je pensais cela, je la vois qui chipe du chocolat en tablettes. Bizarre !  Le lendemain on vient me chercher la nuit pour faire une piqûre, car Mme Pomard a une crise de nerfs, pleure, appelle ses enfants. Comédie, je pense. Un brave homme, à quelques lits de cette femme, me fait signe. Je le connaissais, il avait une crise de goutte et avait un commerce de cidre rue Saint Pierre. Il me dit : « Madame, nous nous connaissons tous dans notre quartier, cette femme n’y a jamais été épicière ». Quelques jours plus tard, mon mari , pour distraire « cette pauvre femme » l’envoie avec un équipier faire une course du côté de la Maladrerie. Là, rencontre de trois autres jeunes femmes qui bondissent sur elle, manifestant la joie de la retrouver : « Alors, tu es sortie de prison avant nous ? Nous, c’est à l’instant qu’on nous a ouvert les portes ! ». Ces jolies dames avaient été condamnées pour vols, avortements, etc.  Ceci fut raconté à mon mari qui a mis cette noble personne à l’ombre. Je me suis félicitée de ma perspicacité !

 

            Dans la nuit du 13, encore des bombardements. Je meurs de sommeil et de fatigue, impossible de dormir, le bruit est infernal.

 

            Le 15 Caen brûle à nouveau, les Allemands font des foyers d’incendie au Théâtre, à la Gendarmerie.

Les quartiers Saint-Jean et Saint-Gilles reçoivent des bombes. A 10h00, le théâtre est en feu, puis la Gendarmerie, la maison de l'Agriculture et tous les immeubles avoisinants. Les Equipiers d'Urgence récupèrent rue Saint Pierre des plaquettes incendiaires utilisées par les soldats allemands, ce sont des plaques translucides, imprégnées de phosphore et qui s'enflamment spontanément au soleil.

 

 

         Le théâtre. Voir avant guerre.                                    La Gendarmerie,  montage de deux photos, rue Sadi Carnot.

 

Jean vient nous voir avec ses camarades : Jean-Claude Sautot, Jacques Piel, Gilbert Detolle. Ils sont sales, oh oui, très ! Les pauvres enfants ensevelissent les morts, éteignent de leurs mains les foyers d’incendies. Plus de pompiers, la moitié a été tuée, l’autre est partie… Alors ces petits équipiers grimpent sur les maisons, sectionnent à coups de hache les charpentes pour faire la part du feu. Jeanne-Marie est au Lycée, fait aussi du bon travail.

le 7 juin à 03H00  La caserne des Pompiers, rue Daniel Huet,  est anéantie avec son commandant (Capitaine Jules Foucher) et 17 Sapeurs-Pompiers. Le précieux matériel est perdu. Le Lieutenant Gervaise fera face avec des moyens humains et matériels limités.

             Les malades, les petits blessés continuent d’arriver à mon petit dispensaire qui est dans la même immense salle que celle du Centre d’Accueil où mon mari a son bureau. Lui ne rentre pas à la maison la nuit, il couche au B.S. Par contre nous revenons déjeuner au Carel où nos bons amis de La Hougue préparent les repas. Nous emportons notre morceau de pain du B.S. car, s’il y a de la viande, cette denrée manque.

 

            Le 10 juin un nouveau bombardement atteint la rue de la Délivrande, le quartier Saint Gilles. Je connais trois familles tuées sous leur maison.

 

La rue de la Délivrande

 

            En me rendant deux fois par jour au B.S. j’entre par la porte de la rue de l’Abbatiale. Le centre de triage est à droite et à côté le dépôt mortuaire. Quelle chose affreuse ! Pauvres corps ensevelis dans des draps de papier, enveloppés à la hâte. Un jour, trois enfants. Non vraiment c’est trop triste ! La nuit dans le salon nous entendons des gens qui rôdent… Tant que nous avons  eu du pétrole nous allumions la lampe pigeon, mais ensuite nous toussons, nous parlons pour montrer que la maison est habitée. Ce sont des pillards. Ce qu’il y en a eu !

 

            Nos amis de La Hougue apprennent que leurs parents ont été brûlés dans l’escalier de leur belle maison 44 rue des Carmes où ils étaient réfugiés.

 

Montage de 3 photos L'hôtel de l'Intendance. Source: Collection privée, page 167 de ce livre. Source: page 84 de ce livre; le portail, rue des Carmes, de l'Hôtel de l'Intendance.

 

Des bombes incendiaires ont tout brûlé, tout. M. et Mme de la Hougue , M. Ozanne , sa fille, deux bonnes sont calcinés. De leurs ossements il reste juste de quoi remplir une boîte à biscuits… Elle fut transportée plus tard dans un cimetière provisoire au lycée. Une nuit, un obus est tombé à cet endroit et a mis toute cette boîte en l’air. Pauvres chers amis si bons, si aimés qui faisaient tant de bien, ils ne méritaient pas une fin si atroce.

 

            Au B.S. la vie continue, pleine de travaux de toutes sortes, même d’épouillage chez des gens très élégants. Beaucoup couchent sur la paille et la promiscuité n’est pas toujours heureuse. Je descends dans cette cour qu’une charmante jeune femme (Mme Laporte, corsetière) qui a été blessée à la jambe ne veut pas quitter. Elle a peur d’en sortir, aussi je fais les pansements dans ce pauvre réduit. Elle m’en a été toujours reconnaissante.

 

            La bataille continue à faire rage autour de Maltot. Le  bruit est infernal. Cependant vers 17 h il semble y avoir un arrêt. L’heure du thé sans doute ! Des torpilles tombent dans le stade Hélitas et dans la Prairie. Des bombes incendiaires place de la République où il y avait des tranchées. Ce fut un carnage effroyable. Des morts en masse et aussi rue Saint Pierre. Et je ne sais rien de Jean

 

            Des blessés de Bourguébus arrivent. Scènes déchirantes. Une pauvre famille en larmes crie au désespoir à un pauvre grand-père qui demande des nouvelles des siens : mort, mort. Oh les larmes, les sanglots de ce vieillard me fendent le cœur. Un petit garçon de cette famille a la main blessée, une plaie profonde, affreusement laide, car ce pauvre petit avec ses petites mains fouillait la terre pour chercher les siens. Je nettoie, fait un pansement et tous les jours je le soigne. C’est douloureux mais il est très brave.

 

            Le 13 juin des appareils passent encore au dessus de nous, des explosions se font entendre. Je vois un avion en feu, je frémis et un parachute se déploie. Quelle chance ! Hélas ma joie ne dure pas, le parachute flambe. Oh mon Dieu prenez-le dans votre ciel de gloire. Qu’il soit ennemi ou pas recevez-le. Je pense qu’il a une mère, une femme. C’est affreux.

 

            Dans tous ces bombardements nous sommes vraiment protégés. Je le dis à Maurice  qui me répond que notre Carel est entre deux centres d’accueils sur lesquels sont placés d’immenses croix rouges. Entre le Bon Sauveur et le Lycée Malherbe.

 

l'îlot sanitaire et le N°3 rue du Carel.

 

            Nanette nous est arrivée, la pauvre, le 10 juin, courageuse mais bien triste. Elle a tout perdu le 6 juin. Au bombardement de 13 h elle a confié son sac où étaient ses bijoux, son argent, au Dr Postina, son voisin qui avait une cave. Rien dans la suite n’a été retrouvé par les Equipes Nationales et personne auparavant n’avait pu y pénétrer… La pauvre fille n’avait pu venir nous rejoindre, elle alla avec les voisins, le Dr Jouvin, sa femme, ses enfants, à la Miséricorde dans une chambre d’abord. Mais le gendre du Dr a déclaré qu’il valait mieux être dehors que dans une maison. Ils vont au lavoir de la Miséricorde. Bonne idée car ils auraient été tous calcinés comme le furent nos amis de La Hougue. Ils ont vu de ce lavoir tout flamber autour d’eux. Les bombes incendiaires ont fait fondre le marbre des cheminées.

 

            Un après midi je sors plus tôt pour me rendre à Saint Etienne qui est pleine de réfugiés, sauf le chœur réservé au culte. Les gens boivent, mangent, dorment, s’épouillent ! Le doyen, l’abbé Pelcerf, curé de Saint Jean, (Il ne lui reste plus qu’une seule maison : le couvent des Oblates rue de l’Engannerie) ranime notre courage dans de splendides sermons. Mgr des Hameaux est merveilleux malgré son grand âge, il est tout le temps debout, jour et nuit, console tout le monde, a un mot de bonté pour tous. On peut communier à n’importe quelle heure.

 

            En me rendant un jour à l’église je passe par la rue Caponière et une nuée d’avions arrive, j’entre dans une cour affreuse, sale et pleine de types au genre plus que douteux. J’en repars, me disant que je ne voudrais pas mourir près de ces gens ; mieux vaut aller au milieu de la rue.

 

            Jeanne-Marie est à Saint Etienne, s’occupe de vieillards et une nuit un obus tombe sur le clocher et, dans la nef, tue l’un d’eux près d’elle. Gros remue-ménage bien sûr, mais le vicaire de la paroisse, l’abbé Lenormand, maintenant curé de Saint Paul, déclare calmement « Vous voyez elle est solide la baraque ! ».  

 

            Le 4 juillet il y eut une messe à la Visitation pour le père Joseph Pougheol, tué le 6 juin dans son abri rue Jean Romain. Le bombardement est tellement intense, le bruit si infernal, que le prêtre à l’autel s’arrête et se demande s’il faut continuer…

 

Couvent de la  Visitation, rue de l'Abbatiale. Repérage.     De nos jours

 

            Oh ! Ce bruit du canon ! Il y avait une batterie du côté de Saint OuenLa Haie Vigné, ce n’était pas dangereux mais assourdissant. Les malades me demandaient en entendant les obus : « Est-ce un départ ou une arrivée ? ». Bien entendu je ne leur disais pas la vérité.

 

            En rentrant un matin [au Carel], le 4, je trouve des Allemands ici, des SS qui veulent les oies et les canards de Wavelet. Je leur dis qu’ils sont au propriétaire. Ils rient de moi et vont au bord de l’eau et sortent leur revolver. Pierre de la Hougue veut discuter, je le supplie de les laisser faire. Ils tirent, ratent. Mauvais tireurs vraiment ! Enfin ils descendent au bord de l’eau et attrapent ces pauvres bêtes et me demandent un sac. Je n’en ai pas. Ils trouvent une vieille toile et les mettent dedans. Les lapins des Graverend, nos voisins, subissent le même sort. « Je me plaindrai à la Kommandantur » dit la pauvre Mme Graverend ! [A] quelques temps de là des soldats de la Wermacht étaient venus dépouiller notre cerisier aux fruits verts. Ils n’avaient pas, ceux-là, de mauvaises figures et même ils offraient aux petites de La Hougue des fruits mis dans leur casque ! Elles m’ont demandé d’un signe si elles pouvaient accepter, ma foi j’ai dit oui.

 

            Maintenant il faut rire un peu car en toutes circonstances, mêmes tragiques, il y a un côté amusant. D’abord notre voisine, Mme Graverend, lorsqu’il y avait un bombardement arrivait affolée en criant « C’est pour nous, j’en suis sûre ». Je la calme vigoureusement et la prie de ne pas venir semer la panique, nos petites de La Hougue sont calmes et sages, à quoi bon les effrayer ? Mais lorsqu’elle sentait le danger, cette brave femme mettait sur sa tête, pour traverser la cour, un genre de casque, un chapeau canotier de paille à son mari ! Si j’avais pu lui donner mon casque , donné par la Croix Rouge [et] que je ne mettais jamais [car] trop lourd, je crois que je lui aurais fait le plus beau cadeau.

 

            Les Sœurs de la Charité qui n’ont pas été toujours à la hauteur de leur tâche avaient très peur ; l’une d’elles arrive un jour trouver mon mari et lui demande : « Il nous faut un homme pour coucher avec nous ». « Oh ! Ma sœur, c’est vous qui parlez ainsi ! » dit mon mari ! Elles couchaient avec des orphelins sous le cloître. Mon mari a désigné les deux Messieurs de Gouville, toujours dévoués, et prêts à rendre service. Une nuit, une de ces sœurs, un matelas sur le dos, vint trouver M. de Gouville. Il dormait tranquillement. Elle lui tape sur l’épaule : « Monsieur, qu’est-ce que c’est que cette lumière au dessus de nous ? C’est une fusée n’est-ce pas ? ». « Mais ma sœur, allez vous coucher, c’est une étoile ». Une autre fois, même chose : « Qu’est-ce que c’est que cette lueur au loin ? Le feu sans doute ? ». « Mais ma sœur, c’est la lune qui se lève ! ».

 

            Un jour, [vinrent] au bureau du centre d’accueil de mon mari , deux vieilles filles, affreusement laides, deux fées Carabosse. Elles étaient restées à Venoix. « Mais lorsque les SS sont venus ils ont voulu nous violer, Monsieur ! ». Réponse de mon mari : « Eh bien vous en avez de la chance ! ». Le Président, M Leroy qui entendait dit : « Mon Colonel, vous y allez fort ! ». Mon mari lui dit qu’il faut rire un peu, cela fait du bien.

 

             AVenoix  en effet les SS délogent les gens qui restaient dans leur cave, dans des abris. Nous nous tenons prêts à partir aussi. J’emmagasine des tas de choses dans le landau de bébé que ma fille Odette avait laissé. Je n’aurais pas fait cinq kilomètres que tout aurait craqué tant il était bourré ! Avec nos amis de La Hougue qui avaient pu sauver un peu d’argenterie de leur maison rue de l’Oratoire, nous décidons de l’enterrer, la nôtre aussi en nous montrant réciproquement les endroits ainsi qu’à ma vieille bonne, la mère Monnier, qui vivait et couchait avec nous dans le salon. Nous l’avions fait le soir en cachette bien entendu. Quelques jours après des obus sont tombés dans le jardin. En regardant ce qu’ils avaient fait je ne vois plus l’herbe que j’avais replantée sur la cachette. Je croyais que mon petit trésor avait été enlevé. Quelques coups de pioche et je retrouve tout intact. C’était l’obus (il y en a eu 14) qui avait rasé la terre avant d’éclater plus loin. Encore une protection de plus !

 

            Nous avons moins de bombardements. Maintenant ce sont les obus qui pleuvent. Mais quand viendra l’heure de la délivrance ? Le 5 juillet : bombardement intense.

le 5 juillet. Des obus tombent sur le quartier Ouest de la ville vers Saint-Ouen, la rue d’Authie, entre la rue de Bayeux et la rue de Bretagne jusqu’à 11H00. 
 

Le matin je veux tout de même monter dans la chambre faire un peu de toilette. Depuis le 6 nous n’en faisions guère et couchions tout habillées. Jeanne-Marie se trouvait à la maison et me crie : « Maman descends, les avions arrivent ». Ce fut effroyable. Nous nous tenions serrées l’une contre l’autre sur le palier de l’escalier. Nous essayons de descendre pour nous enfermer dans les WC où nous avons dit, un oreiller sur la tête, des Ave Maria ! On aura tout vu ! Une fois le calme revenu je sors et ne vois plus les clochers de Saint Etienne. Quelle émotion ! Je les crois abattues et puis tout d’un coup j’aperçois la croix du haut, le fleuron. Tout était brouillé par la poussière, la fumée. On peut juger l’intensité de ce bombardement.

Le 6 juillet. Des obus tombent près du Palais de Justice et au milieu de la cour d'honneur du Lycée Malherbe

 

            Le 6, nos amis, pris de panique, partent pour aller dans les caves de la Faculté rue Pasteur. Mal leur en a pris ; ils ont eu une nuit affreuse, obligés de fuir, le feu les environne. Bombardement intensif. La Faculté brûle. le 7

 

 

 

 Jean , rue Elie de Beaumont, a ce jour-là le tympan perforé ainsi que son camarade et ami Jacques Piel. Une bombe avait éclaté trop près d’eux. Ils faisaient sortir tant bien que mal les religieuses cloîtrées des Bénédictines emmurées dans leur cave. Elles ont été si heureuses d’être délivrées par ces jeunes qu’elles les ont embrassés !

 

Collection R. Tesnière. Le couvent des Bénédictines l'ensemble est écrasé sous les bombes et seuls des vestiges de la chapelle demeurent aujourd'hui dans la cour de la clinique de la Miséricorde.

 

            Nous n’étions pas très fières de rester seules, Nanette, ma vieille bonne Monnier et moi , d’autant plus que le soir du 7 avant le dîner, j’attendais mon mari dans le jardin, assise dans un fauteuil, près d’une vasque de pierre. Je le quitte pour voir ma bonne qui dînait sur un bout de la grande table du côté gauche de la cuisine, quand un obus, arrive, démolit la vasque, le fauteuil et tous les éclats entrent dans la cuisine devant la table du côté opposé de ma bonne, perforant cuisinière, four à gaz et faisant au moins 50 trous dans le plafond et sur le mur. L’odeur de poudre était désagréable. Enfin, nous en sommes quittes, toutes les deux, pour une belle peur ! C’est inouïe cette protection ! A une demie minute près j’étais certainement passée dans l’autre monde !

 

            Jeanne-Marie vint ce soir-là en même temps que son père et déclare que nous ne pouvons pas rester ainsi. Mon mari fait cette objection : « Alors la maison sera pillée ! ». « Tant pis Papa, la vie de maman avant tout ». Bonne fille ! Elle nous emmène coucher à son P.C. du lycée. Le matin il y avait eu un gros bombardement rue de Bayeux, fauchant je ne sais combien de personnes qui faisaient la queue devant une boucherie.

08H00 Trois groupes de quatre B-26 américains lancent d’énormes bombes rue de Bayeux et rue de Bretagne en cherchant à ensevelir la place de l’Ancienne Boucherie carrefour important vers le centre ville.
En moins de 2 mn tout est réglé et les sauveteurs rassemblent 50 victimes (morts et blessés). Les Equipiers d'Urgence  participent au sauvetage de 18 personnes enterrées dans leur cave. Une femme qui descendait par l'escalier s'est retrouvée en bas sans aucun mal, "portée" par le souffle des bombes. Lire cet article.

 

            Avant de partir, ce soir-là avec nos petites mallettes, nous apercevons deux SS dans la cour, tout jeunes. Ils nous disent chercher des « Tommies ». Je leur ris au nez : « Pas de Tommies, je suis sûre ». Je fais un signe à ma sœur et à la mère Monnier, car il fallait jouer la comédie, ne pas montrer que la maison était vide. Je leur dis : « Ici maison Colonel, nous rentrons y coucher ». « Bon, bon ». Aussitôt partis nous filons comme des voleuses au lycée. Oh la bonne nuit par terre sur une couverture dans le P.C. de Jeanne-Marie , botte à botte avec le Colonel Corret !  Je me sens en sécurité et pourtant deux jours après Jeanne-Marie me dit qu’il fallait partir de là, nous étions dans l‘axe du tir. Désappointement. Seule, je serais restée. Nous descendons dans la cave du lycée. Heureusement, cette nuit-là notre P.C., que nous avions quitté, recevait la visite d’un obus ! Protection toujours.

 

            Le 7 nous apprenons par un équipier venant de Paris en voiture –car il n’y a plus de trains !- que Max, notre gendre, était sorti de prison. Nous ne savions pas qu’il avait été arrêté par la Gestapo. Je pense à Odette qui a dû passer d’affreux moments.

 

            Le 9 juillet : jour de la délivrance.

 

            En déjeunant, mon mari et moi , nous entendons vers l’avenue Albert Sorel, c'est-à-dire tout près, des mitraillettes qui pétaradaient. Je me dis « Ces Allemands sont extraordinaires, ils continuent à faire l’exercice ». A 13 h 30 nous nous rendons à notre poste du B.S. par la porte de la rue de l’Abbatiale. Au bout de la rue je vois un char qu’entouraient femmes et enfants. « Vraiment, me dis-je, ils n’ont aucune dignité ces Français ! Pourquoi entourer ces Allemands ? ». Nous entrons et le gardien de la porte nous dit : « Vite, entrez, vous ne deviez pas être sortis. Personne dans les rues jusqu’à 18 h. Les Canadiens sont là ! C’étaient nos libérateurs qui balayaient avec leurs mitraillettes les coins et recoins du quartier et le char était canadien entouré de mendiants de « chocolat pour Maman, cigarettes pour Papa ». Pas dignes non plus.

 

Localisations: en rouge le N°3 rue du Carel, l'avenue Albert Sorel et la rue de l'Abbatiale.

 

"Photo Archives Municipales de Caen" Un canon antichar canadien en batterie à l'angle de la rue Caponière et de l'Abbatiale qui débouche sur la rue du Carel.

            La vie continue la nuit dans les caves du lycée, tous les uns à côté des autres, ma vieille bonneà côté du directeur de l’Electricité, M Delacour. Sa fille est avec Jeanne-Marie aux Equipes d’Urgence. Le 14 des obus tombent, un de plein fouet sur le 1er étage de la maison de ma voisine, Mme Prime. Le 15, nuit agitée – obus au B.S. sur le bureau des entrées, au lycée, dans notre jardin 14 petits obus d’un kg-. Mon mari est blessé à la tête. Les sœurs de la Charité – « les Madeleines » - ont peur. Je leur demande de dire une douzaine de chapelet ; j’avais toujours le mien sur moi, et tout rentre dans l’ordre. A l’une d’elles je dis : « Mais ma sœur, vous avez une occasion unique pour aller au Ciel, dans dix minutes vous pouvez y être ! C’est merveilleux ! ». Je ne crois pas que ma plaisanterie a été très goûtée.

 

            Beaucoup de gens ne veulent plus sortir de la cave du lycée, ils y prennent même leurs repas ! Le petit déjeuner est offert gracieusement par de jeunes équipiers sinon au lit, mais dans nos fauteuils. Je suis sur un transat. Le jeune Boisnet offre gentiment  en criant « café au lait, croissants ! ». Jeanne-Marie vint à la maison. Derrière elle, à une minute près, place Guillouard, des obus démolissent les porches de la porte d’entrée. Une grosse boule de granit a été roulée jusque chez nous quelques temps plus tard. Lire cette anecdote.

 

La boule de granit surmontant le pilastre gauche de la grille de la cour d'honneur du Lycée Malherbe.

 

            Le 19, duel d’artillerie. Quel bruit ! Ce jour-là des Canadiens viennent occuper le pré de la maison, ils font des tranchées. Le soir, avant de partir, je vois le capitaine et lui demande de veiller à la maison. C’était plus prudent, bien que braves ces Canadiens aimaient se servir et, chose bizarre, pillaient des choses religieuses. Dans la journée j’avais cousu des galons à un sergent bien sympathique. Il voulait me payer, me montrant des pièces d’or. Je ne lui demande qu’un  bout de savon, ils lavaient leur linge dans le petit ruisseau. Le lendemain ils étaient partis dans la nuit et assez précipitamment, laissant dans les tranchées du pré mille choses : bérets, ceinturon, atlas, chocolat, médaille du Sacré Cœur (surs l’envers de cette médaille, cette jolie pensée : « Ne me blasphémez pas », elle est toujours pendue dans le couloir) et des bibelots normands !

 

            Le 23 je déménage la maison de ma voisine, les Anglais veulent l’occuper. Le 24, ordre au B.S. d’évacuer tous les centres d’accueil. C’est navrant. Les pauvres gens sont désolés de partir, entre autres une de nos anciennes femmes de chambre, Clémentine, et son mari qui partent dans des camions qui enlèvent les boîtes à ordure ! Ils reviendront plus tard, blessés sur la route, mitraillés. Le 25, bombes. Dans la cave du lycée, pourtant bien enfermés, nous sentons le souffle de la déflagration. Le feu se déclare dans la nuit au dessus de nous dans la bibliothèque du lycée. On nous prévient de ne pas bouger. On est dans le noir. J’entends Jeanne-Marie qui tousse, je la sens là et je suis heureuse, mais pas pour longtemps, elle est partie aider. Je suis malade, fièvre. Tout le monde dans cette cave subit le même sort ; résultat sans doute de la mauvaise nourriture.

 

            Le 27 juillet je sors pour la première fois voir les quartiers sinistrés. Quelle émotion en voyant le clocher de Saint Pierre abattu par un obus de la Marine !

 

Le 9 juin à 02h00, un obus de 406 mm (16 pouces)  du HMS Rodney emporte la flèche du clocher de l’église Saint Pierre qui s’abat dans la nef.

 

Que de ruines, de décombres, des pans de murs partout ! Pauvre quartier Saint Jean, ma rue Jean Romain n’est qu’un amoncellement de pierres.

 

            Le 29 juillet fut une journée tragique. J’étais à la maison à 18 h avec mon mari . Le sifflement de trois obus passe au dessus de la maison. J’ai peur pour mes malades du B.S. Mon mari me dit qu’ils sont tombés bien plus près. En effet j’aperçois des Anglais dans notre cour, effrayés, la tête dans leurs mains. A leurs pieds trois des leurs étaient par terre, tués. Ils cantonnaient là à côté de nous. Toutes les fleurs du jardin furent aussitôt cueillies pour ces pauvres garçons.

Le colonel Maurice Besnier dans son témoignage indique 2 morts et la veille arrivée d'un détachement du Royal Army Service Corps (R.A.S.C.)

Une consultation de ce site donne 3 morts le 29 juillet 1944 pour le RASC, deux enterrés au cimetière d'Hermanville et un au cimetière de Ryes; on peut supposer raisonnablement qu'il y a eu deux soldats britanniques morts rue du Carel à Caen ce jour là et non trois sinon pourquoi deux cimetières différents, voici leur identité:

 

 

            Je ne veux plus coucher dans la cave du lycée, le transat me coupe la circulation de ma mauvaise jambe qui est très enflée. Je vais donc au B.S. avec mon mari . Nous sommes dans un cabanon d’aliéné, les meubles, même le lit, sont attachés. C’est triste, c’est sombre dans un cloître, mais nous sommes sur un vrai matelas. Quel repos ! Un masseur aveugle réfugié là aussi dans un cabanon avec sa femme, aveugle également, ont un bébé d’un mois, bien malade. On me demande. Je prends ce bébé dans les bras, je le crois mort, il ne réagit plus : diarrhée verte.  Je dis à ces pauvres gens qu’il faut absolument conduire cette petite fille à l’hôpital. Un peu de résistance. J’insiste heureusement, à l’hôpital on lui fait vite une transfusion et l’on me dit que le soir c’eut été trop tard… Deux autres enfants que j’ai emmenés à l’hôpital contre l’obstination des parents ont été sauvés de même. Et maintenant lorsque je rencontre l’un de ces grands enfants avec leur mère, elle leur dit : « C’est bien grâce à cette dame que tu es en vie ! ».

 

            Le 4 août, bombardement par avions allemands. Bombes sur le toit de la chambre à donner.

Cette nuit la Luftwaffe refait son apparition et des conteneurs de petites bombes viennent s’ouvrir au dessus du Lycée, éparpillant des dizaines de SD1 ou SD2 qui tuent 2 réfugiés et blessent 3 Equipières dont une gravement; bombardement sur la gare; au moins 50 obus sont tombés à 100 mètres de l'hôpital civil Clemenceau.

 

            Le 8 août à 14 h, la R.A.F. bombarde les Canadiens et sans doute aussi les Polonais qui, auparavant, étaient au repos place Guillouard. Ce fut une pénible erreur de la part des Anglais. Le raid était peut-être de 1000 avions. On voyait très bien les bombes tomber du ciel.  

Opération Totalize. Lancée le 8 août par les forces armées canadiennes, britanniques et polonaises le long de la route de Caen à Falaise pour briser le front allemand. Au matin du 9 août, les Canadiens furent bombardés par erreur par leur propre aviation.

 

Vu dans la journée passer d’énormes chars avec chaînes contre les mines. Quel bruit !

 

Début août, un char Sherman Crab du Westminster Dragoons de la 79th Armoured Division vient de traverser l'Orne sur le Winston Bridge

 

            Le 10, nous couchons enfin à la maison. Pour la première fois je me déshabille et, chose bizarre, j’ai très mal dormi.

 

            Le 13, au cinéma Majestic, avec la municipalité, des autorités militaires et civiles, projection de photos du débarquement, d’Arromanches, etc. La salle sentait encore l’odeur des bottes allemandes.

Chant de la Marseillaise ! Quelle émotion ! Jean , pendant ce temps défilait tenant le drapeau tricolore avec la croix de Lorraine

 

19 juillet 1940: Réouverture des salles de cinéma (sauf pour le Trianon qui attendra jusqu'au 15 septembre, le Majestic est réservé à l'occupant. Lire un article d'Yves Lecouturier sur le cinéma à Caen sous l'occupation.

Soldats allemands devant le cinéma Majestic

            Le 12 août, j’ai voulu avec Jeanne-Marie et Chantal Nobécourt aller au cimetière de Vaucelles où l’on s’était battu. Les caveaux furent occupés. Je tremble en pensant à ce que j’allais trouver dans nos chères concessions. Encore là la protection nous a suivis. Rien, tout est intact. Quelle douce prière de reconnaissance est montée vers ceux qui nous ont protégés. Ce cimetière était rempli de vêtements de camouflage, de chaussures, de bottes, de boîtes de conserve. Un fouillis inimaginable ! Dans une chapelle une machine à coudre, cachée par les gardiens. Des coups de feu se faisaient encore entendre, tirés par les Allemands pas très loin.

 

            Le 15 août, grand messe à Saint Etienne. Je suis dans la chorale et les grandes orgues tonnent avec un électrogène car il n’y a pas d’électricité. Elle nous sera rendue plusieurs mois après.

 

            Quelques jours après, la Croix Rouge désigne Jeanne-Marie pour aller à Littry. Comme je ne pouvais trouver le sommeil, elle m’emmène avec elle, un billet de logement chez Mme Dillée. Accueil charmant, petit déjeuner bien servi au lit. L’après-midi du départ fut marqué par un incident peu agréable. Dans la grande cour d’entrée de la maison de Mme Dillée un immense Américain légèrement titubant vint trouver Jeanne-Marie et lui dit : « Téléphone ». « Il n’y en a pas, dit-elle, il n’est pas rétabli ». D’un air de plus en plus courroucé il redit : « Téléphone ». A ce moment il met la main à l’étrier de son revolver. Mon cœur bat, je répète : « Bye bye ». Rien à faire, il tape du pied. Puis tout d’un coup, en apercevant le brassard de Jeanne-Marie, il dit : « Oh, Red Cross ! ». Changement de figure ; de bestial il devient tendre, beaucoup trop à mon goût, flattant ma fille d’un peu trop près. Mme Dillée, de sa maison comprenait ce qui se passait, elle est vite partie à la Military Police à côté. Tout est redevenu dans l’ordre…

 

            Et voilà finie cette longue période pénible et douce tout à la fois puisqu’on a fait du bien et que nous avons été délivrés de l’occupation allemande ; et puis personne n’a manqué à l’appel, aussi bien à Dieppe et à Paris où étaient mes deux filles. Que de fois je pensais à elles, me demandant si elles souffraient autant que nous pour être délivrées.

 

            A Dieppe ce fut fait dans le plus grand calme, sans bruit peut-on dire (libération le 1 septembre). A Paris, on sait comment elle fut délivrée. On craignait pourtant le pire.

 

Remerciements à Vincent Cazin pour la communication des documents de sa grand-mère.

 

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