Témoignage paru dans la revue « Eglise de Bayeux et Lisieux » N°22 du 20 novembre et N°23 du 4 décembre 1994.

 

IL Y A CINQUANTE ANS ...

EXTRAITS DU "JOURNAL DE GUERRE" DES URSULINES DE CAEN, JUIN - JUILLET - AOÛT 1944

 

Note de MLQ: à la lecture de ce témoignage on comprend qu'il est écrit par une Sœur Ursuline résidant au Bon Sauveur.

Ce furent d'abord les prémices du vendredi 2 juin. Un obus de DCA tombait sur l'Institution Saint-Pierre, Boulevard des Alliés. Entré par le toit, il traversa deux étages élargissant chaque fois sa perforation circulaire pour venir s'abattre sans éclater dans la salle de chant au rez de chaussée. Heureusement le bâtiment était inhabité à ce moment et les dégâts, somme toute, minimes.

Localisation du l'Institution Saint Pierre, N°47 Boulevard des Alliés en face de l'abside de Saint Pierre.   De nos jours ne reste que l'église.

Dans la nuit du lundi 5 au mardi 6 juin, nous sommes réveillés par la lumière des fusées éclairantes, le bruit des avions, la proximité des balles traçantes. Le canon tonne. Le pilonnage des côtes commence.

Dès 5 heures et demie, alors que le père d'un élève vient chercher sa fille, les dortoirs s'animent, il s'agit de faire hâtivement les bagages tout en rassurant les enfants. Le téléphone était coupé et Sainte-Ursule, rue de Bayeux ne pouvait joindre Saint-Pierre, Boulevard des Alliés.

Institution Saint Pierre au 146 rue de Bayeux. De nos jours.

A la gare des cars, aucun moyen de locomotion ne se présentait. A l'arrivée de M. l'abbé Madelaine, on décide devant le danger qui nous paraissait imminent de supprimer la messe et de recevoir simplement la communion tandis que la maison tremble. Tout le monde rejoint alors les tranchées qui demeurent un abri très précaire.

En ville, une voiture munie d'un hautparleur annonce que toute circulation est interdite à partir de 10 heures.

 A deux heures, premier bombardement qui atteint le centre-ville, d'où on voit s'élever les flammes d'un gigantesque incendie, les enfants se précipitent vers nos abris sommaires. Et soudain surgissent les normaliennes de Saint-Pierre, effrayées et tremblantes encore : une masse de bombes est tombée place Courtonne, si près de Saint-Pierre qu'elles ont cru que la maison s'écroulait sur elles. Dès qu'elles le peuvent, elles s'enfuient et... les voilà avec nous. Elles sont bientôt suivies des premières familles sinistrées de nos élèves.

A Saint-Pierre, les brancardiers ont amené un mort et des blessés. Une infirmière vient demander une religieuse pour veiller les morts. Mais à ce moment une bombe tombe près de Sainte-Ursule, sur le passage à niveau où le garde-barrière est tué. Il est grand temps de perfectionner nos abris, couvrir les tranchées de matelas et garnir l'intérieur pour les rendre "habitables".

 

Localisation du passage à niveau et de l'Institution Saint Pierre, communauté Sainte Ursule

Nous apprenons que le centre-ville est la proie des bombardements. Le collège Sainte-Marie est atteint, une religieuse est tuée, plusieurs élèves sont ensevelis sous les décombres.

Une bombe vient de tomber rue de l’Oratoire (quartier Saint-Jean) éventrant les toits, arrachant portes et volets. Encore sous le choc, les habitants commencent seulement à sortir dans la rue. Non loin dans la même rue, deux autres bombes ont touché le collège Sainte-Marie, tuant une religieuse et six élèves,  arrivés le matin même, du Petit Séminaire,  3 rue du général Moulin.

 Et le feu gagne de proche en proche, toutes les maisons religieuses sont touchées, la Sainte Famille d'où les religieuses doivent s'enfuir précipitamment,

La Sainte Famille, rue de l'Oratoire et rue des Jacobins. Les Sœurs de la Sainte Famille de Douvres La Délivrande gérent la "Maison d'accueil l'Oasis pour jeunes filles" institution pour jeunes filles seules et nécessitantes, repas du midi et du soir avec un dortoir.

"Archives départementales du Calvados". L'institution de la Sainte-Famille et "L'Oasis" détruits, rue de l'Oratoire.

 

la Charité du Refuge qui verra seize petites "Marthe" disparaître dans les flammés,

Le couvent de la Charité des Sœurs de la Charité, quai Vendeuvre et rue de l'Engannerie, à droite en arrière-plan l'église de la Trinité

 la clinique de la Miséricorde,

Communauté de la Miséricorde. Source. La communauté de la Miséricorde occupe le terrain compris entre la rue des Carmes, (entrée principale de la communauté et de la première clinique, l'hôpital provisoire), la place Singer (groupant la Chapelle et la Clinique du Sacré-Cœuret la place d'Armes où se trouve le dispensaire transformé en hôpital depuis 1940

l'Institut Lemonnier ...

 Le Centre d’accueil n° 3 à l’Institut Lemonnier, rue de la Pigacière quartier Saint-Gilles. Directeur le Père Gouriou, directeur de l’Institut Lemonnier

et le feu poursuit son avance. L'après-midi, M. l'abbé Chatillon, l'aumônier des enfants, nous annonce la mort de Marie-Andrée Ozanne , ancienne élève et maintenant professeur à Saint-Pierre.

La Miséricorde connait un drame atroce, la clinique s'effondre, les murs du dispensaire s'écroulent, les malades sont écrasés dans leur lit, dix seulement sur quatre-vingt parviennent à être sauvés ... La chapelle va s'écrouler sur les dix rescapés, les infirmières cherchent à sauver les malades, elles fuient à travers les flammes ... "C'était une heure d'enfer" dira une rescapée enterrée par une bombe, déterrée par une autre. Lire plusieurs témoignages: ici et ici.

Le soir tombe maintenant sur la ville ... Au milieu de la nuit, nos sœurs de Saint-Pierre surgissent avec leur chapelain, M. l'abbé Appert, effrayés par la proximité des incendies. Déjà le feu achève de consumer le presbytère et l'église Saint-Jean mais les vingt enfants de l'école sont sauvés. La voûte de l'église a tenu, les orgues, elles, ont fondu. Non loin de là, le père Pougheol est tué dans son abri .

Et voici l'aube du 7 juin. Il fait à peine jour que nous apprenons qu'une bombe est tombée sur la chapelle de Saint-Pierre, si nos sœurs ne nous avaient pas rejointes dans la nuit, c'en était fait d'elles.

Crédit: G. Pigache. La chapelle du Pensionnat Saint Pierre

 Au presbytère Saint-Pierre environné de bombes, les prêtres se donnent mutuellement l'absolution ... et voici qu'au petit jour approchent deux fantômes blancs, ce sont le chanoine Guillaume et l'abbé Lenault (Note de MLQ: cités dans ce témoignage mais avec l'orthographe Lenauld), après avoir failli être ensevelis sous les décombres de la Maison des Œuvres (Note de MLQ: hôtel de la Jugannière 45 rue des Carmes, siège du journal La Croix et des Soeurs de la Vierge Fidèle) , oppressés par les gaz, aveuglés par la fumée et la poussière, ils ont enfin trouvé refuge dans la tranchée de la Place de la République et là encore, ils ont subi un bombardement qui a fait plusieurs victimes.

Tout le centre de Caen est anéanti, au-delà l'hôpital Saint-Louis est atteint et le Carmel. Les incendies forment un immense brasier, on ne peut évaluer le nombre des victimes.

Le Carmel 27 avenue Georges Clemenceau, de nos jours.

Pour nous, l'attente continue, ponctuée de prières incessantes. "Pourquoi trembler, dit une petite élève, nous venons de recevoir le Bon Dieu". Quelques sœurs se rendent à Saint-Pierre: spectacle navrant. Il ne reste rien de la chapelle, de la sacristie : un pan de mur avec le médaillon de Sainte-Ursule. Des marronniers, il reste un tronc et le feu est maintenant tout proche.

Emotion le lendemain, les allemands investissent la maison et se préparent à y établir un camp retranché. Chaude alerte, le soir ils repartent, sans doute les alliés ont-ils progressé moins vite qu'ils ne le redoutaient.

Le vendredi 9 de tristes nouvelles nous parviennent: le clocher de l'église Saint-Pierre est tombé, de nombreux quartiers sont ravagés, incendiés, anéantis.

 

Source. Le 9 juin à 02H00, l'église Saint-Pierre n'a plus de flèche. Chez Allison collection.

M. l'abbé Chatillon va consulter les responsables de la ville, il revient non pas avec un ordre d'évacuation mais un pressant conseil de dispersion. A chacun de prendre ses responsabilités. Plusieurs familles nous quittent. Les enfants sont divisés en deux groupes pour gagner la campagne, l'un avec M. le Chanoine Guillaume, l'autre avec M. le Chanoine Chatillon et l'abbé Lenault. Quant aux sœurs .quelques-unes resteront garder la maison, les autres chercheront refuge chez les Sœurs du Christ Roi (au 191 rue d'Auge) dont la maison donne toutes les garanties de sécurité ... D'ailleurs dans un jour ou deux les Anglais seront là, n'est-ce pas?

La congrégation des Sœurs du Christ-Roi au 191 rue d'Auge, elles ont fondé l'école Sainte Thérèse.

Le dimanche 10, quatre fois l'incendie a été conjuré à Saint-Pierre grâce au dévouement des vicaires Messieurs les abbés Poirier et de Panthou et de deux jeunes scouts. Ils ont porté à bras les seaux d'eau de l'Orne mais n'ont pu se rendre maîtres du feu qu'en abattant à coups de hache la voûte d'entrée rue Neuve Saint-Jean.

Localisation rue Neuve Saint Jean

Le Chanoine Ruel conversait sur la place avec quatre personnes, un obus est tombé et a volatilisé les paroissiens, l'abbé s'en tire avec une balafre au visage après la blessure qu'il avait déjà reçue à la tête "Vraiment le Bon Dieu ne voulait pas de moi", dit-il. Pas encore ... son église est atteinte, les orgues pendent lamentablement tordues au fond de la nef.

L'intérieur de l'église Saint-Pierre après la chute du clocher.        

Le mardi 13, M. Cassigneul apporte des nouvelles de nos routières arrivées chez M. Le Corsu à Maizet. A Caen, la grande minoterie brûle (le moulin de Calix).

Mercredi 14, l'Eglise Saint-Pierre brûle et aussi notre chère institution du Boulevard des Alliés. On ne peut même pas passer. Qu'est-il arrivé? Les Allemands ont étendu les ravages avec des plaquettes incendiaires. Partout c'est la désolation et l'on parle d'évacuer la ville. Nous n'avons pas de pain aujourd'hui et les Allemands envahissent Sainte-Ursule, ils sont partout, parfois menaçants, souvent apeurés.

A Maizet, la situation devient intenable, Mère Marie-Emmanuel décide de partir vers le sud avec "ses" filles, direction Château-Gontier.

Quant à nous, devant le redoublement des tirs d'artillerie, l'absence d'électricité, le risque permanent faut-il encore rester, ou risquer l'évacuation ? Mais les routes sont dangereuses quand elles ne sont pas coupées. Nous resterons donc, d'autant plus que les SS pillent allègrement les maisons délaissées. Notre communauté se partage cependant en quatre groupes: 14 à Sainte-Ursule, 6 rue de Bretagne (dans l'école paroissiale Saint Etienne au N°45 tenue par les Ursulines, depuis transférée dans l'école Sainte Bernadette, 84 rue de Bayeux), 12 au Bon Sauveur, 4 sur les routes mais toujours et partout: un cœur et une âme.

La bataille s'intensifie en même temps que le danger, nos sœurs du Christ Roi (au 191 rue d'Auge) se replient au Bon Sauveur, les abbés revenus de Maizet s'installent à leur place.

Au Bon Sauveur nous sommes 18 maintenant. Nous y vivons dans une atmosphère des premières communautés chrétiennes, douze sortes de costumes religieux s'y rencontrent, franciscaines de la rue d'Auge, Bénédictines, Visitandines (monastère de la rue de l'Abbatiale), Charité de St-Jean-Eudes (couvent du quai Vendeuvre), Augustines (la communauté à l'hôpital civil Clemenceau lire les témoignages N°46 et 80)), Vierge Fidèle (hôtel de la Jugannière 45 rue des Carmes), Providence de Sées. de Lisieux, Oblates de Saint-François (de la clinique Saint Joseph au N°11 rue de l'Engannerie), Miséricorde, Sainte-Famille (rue de l'Oratoire), Ursulines. Bientôt viendront les Petites Sœurs des prisons reconnaissables à leur bande de voile bleu ciel.

Les couloirs sont remplis de brancards maculés. On opère parfois là. Le corps médical de Caen a été admirable, il devait recevoir plus tard les félicitations de Vichy puis d'Alger.

Mercredi 5 juillet : Le bombardement s'intensifie à cause de la concentration des troupes allemandes autour de nous. Ils envahissent d'ailleurs les maisons, des jeunes filles s'enfuient au Bon Sauveur, Caen aura connu bien des martyres. La nuit, obus, fusants, lancements de grenades accompagnés du bruit titanesque dû à leur proximité. Avec le jour le cercle de feu se resserre. Il devient impossible de se réunir à la chapelle. Nous prévoyons un repli vers la Visitation (rue de l'Abbatiale) pour nos sœurs de Ste-Ursule (au 146 rue de Bayeux) en cas d'ultime nécessité. On y transporte déjà matelas et provisions.

7 Juillet : Nuit du premier vendredi du mois. Bruit d'enfer, visions de feu, lance-grenades et lance-flammes dans notre direction. La nuit est éclairée comme en un jour d'artifice. Au matin, deux nouveaux drapeaux de Croix Rouge seront hissés au clocher et les bombardiers nous épargneront le samedi dans leurs évolutions circulaires. Mais ailleurs c'est ruine sur ruine. Une visitandine est tuée. Dans l'abri du Vaugueux (au N°50) : 42 personnes, 42 victimes dont M. l'abbé Poirier et toutes les religieuses de l'école.

"Photo collections du Mémorial de Caen" présentée page 87 de ce livre. École Saint Pierre, 40 rue du Vaugueux à  l'angle de la venelle Caligny,

Avant ce coup, M. le Curé (Pierre Ruel, curé de Saint Pierre), effrayé, quittait son refuge pour venir au Bon Sauveur. Les bombes tombent sur son trajet. Il arrive à l'hôpital commotionné et à demi asphyxié par les émanations de gaz. A bout de forces, il demande une piqûre. "Je me sens mieux", dit-il et aussitôt il expire . Nous l'avons vu bien pauvrement exposé dans la petite chapelle du cimetière St-Joseph. On aurait dit un curé de campagne oublié, délaissé.(lire les cimetières provisoires à Caen)

Saint Joseph un des pavillons du Bon Sauveur; source, la chapelle Saint Joseph du BS

Rue de Bretagne, le passage est coupé par l'écroulement de plusieurs maisons, 40 morts, Rue de Bayeux, de même, 54 morts. La Faculté (située dans le prolongement de la place Saint Sauveur, entre l'église et la rue aux Namps) reçoit 30 bombes incendiaires, les 40 réfugiés des caves arrivent à s'enfuir.

Et le drame du feu recommence. Les communications sont coupées avec Ste-Ursule où un obus a traversé le bâtiment neuf dans toute sa longueur sans éclater. Toute la nuit, toute la matinée, bataille affreuse, l'âpreté des combats ne saurait se traduire : avions, bombes, canons, fusants, percutants, mitrailles, lance-grenades, blindés: tout fait rage. Il est impossible de sortir. Cette nuit des SS, eux-mêmes terrifiés, se sont réfugiés au Bon Sauveur. Il y arrive aussi un camion rempli de corps déchiquetés. Beaucoup de réfugiés voudraient sortir de cet enfer. Aucune porte de sortie, les Allemands les refoulent en disant: ''Tommies partout, Tommies partout" ! Ils semblent démoralisés. Le communiqué annonce la défaite en la masquant : "Nous estimons inutile de défendre les ruines de Caen, repli vers le sud ... !"

Cependant la journée du dimanche 9 sera à peu près semblable. Il nous est interdit de sortir même dans les allées du Bon Sauveur. Il faut rester dans les caves. L'angoisse est profonde. On sait les Anglais aux portes de la ville. Dans les rues, les Allemands résolus à résister jusqu'à la mort sont cachés dans les embrasures des portes et des fenêtres ... Mais soudain ... les Canadiens sont là ! Les Allemands finalement ont fui en désordre sous le feu de la mitraille. Nous chantons notre reconnaissance dans les caves d'où il nous est interdit de sortir avant 5 heures 1/2. Soudain on entend les rires des enfants dans la rue malgré le vacarme des chars. Et déjà l'épopée canadienne circule : les deux premiers hommes sont entrés à Saint-Etienne, ils y ont prié puis se sont écriés : "Nous voilà! Dans une heure les autres seront là !". L'accueil reste digne: trop de ruines, de détresses, de morts nous entourent.

Quant aux Allemands de Ste-Ursule, ils sont partis précipitamment durant la nuit et les Canadiens occupent les lieux à leur tour. Ils font bon ménage avec nos sœurs.

10 Juillet: Après un début de nuit calme, vers 3 heures 30, la riposte allemande s'annonce. Dès lors la DCA va harceler la sarabande des avions alliés. Tout autour de Caen, les tirs d'artillerie font rage et les Anglais nous préviennent qu'ils vont bombarder les ilots de résistance allemands. Il s'agit donc de décongestionner le Bon Sauveur. Les blessés français sont transportés vers l'hôpital de Bayeux, les Canadiens sont rapatriés en Angleterre. Les Anglais sont stupéfaits par l'amoncellement des décombres de la ville. Le Colonel (Huscher le responsable des Civil Affairs) vient saluer Monseigneur des Hameaux (curé-doyen de Saint Etienne) et lui serrer la main : "Allez d'abord voir les ruines. Monsieur, puis vous reviendrez me présenter vos salutations".

11 Juillet : Les Canadiens traquent les derniers Allemands. Ils nettoient les bâtiments et les jardins des plaquettes incendiaires et des engins laissés par l'ennemi. A Ste-Ursule, ils prennent au jardin 3 Allemands qui se rendent sans résistance.

12 Juillet : Rafales d'obus sur le quartier car les Allemands ne respectent pas la Croix Rouge . Une pluie d'obus tombe sur le Bon Sauveur, à l'ambulance du Lycée, l'église St-Etienne est touchée, au Christ Roi (au 191 rue d'Auge) la toiture s'effondre ... Décidément il va falloir évacuer, ce que souhaitent les Anglais qui préfèrent n'être pas gênés dans leurs opérations. L'exode recommence.(du 11 au 18 juillet, l'évacuation d'environ 8 000 à 10 000 Caennais est organisée par les Civil Affairs après l'autorisation de la Field Security vers: Bayeux, Amblie, Ducy-Sainte-Marguerite, Sainte-Croix-Grand-Tonne et dans la Manche des camps à: Fontenay-sur-Mer et Cavigny)

A Ste-Ursule, les sœurs s'interrogent car elles sont toujours sous le feu des belligérants. Rester ou partir?

Au Bon Sauveur, la situation se dégrade, les obus pleuvent, on est ébranlé, on respire mal, toutes les vitres et les vitraux volent en éclats. Les réfugiés affluent, terrifiés. Le pavillon des enfants est touché et il faut rapidement secourir ces petits. L'immeuble est en flammes. Et voilà qu'un percutant éclate, le mur est ébréché, coupé, plus loin c'est une énorme trouée par où des débris jaillissent sur "nos" trois chanoines (les PP Guillaume, Lenault, Chatillon). Mi asphyxiés pour la 5e fois, aveuglés et criblés de pierres, ils fuient vers un autre asile précaire.

Autour de nous, tout est blessé, brisé, rien n'est intact, une poussière de plâtre recouvre les ruines, c'est une impression de mort. Tout le monde songe à partir. Les communautés évacuent. Sainte-Ursule a reçu huit obus, mais la maison est toujours debout. Nous nous décidons à partir pour Bayeux où la Mère Prieure de St-Vigor est toute disposée à nous accueillir, après bien des heures passées à attendre un camion une partie de nos sœurs part vers l'Ouest. .. Partout des ruines, des ruines et des ruines. Pauvres villages, églises défoncées, clochers effondrés. Enfin, vers 10 heures du soir, nous arrivons chez nos sœurs de Saint-Vigor qui nous accueillent avec une exquise charité. Enfin la paix au bord d'un parc champêtre.

Le lendemain, Monseigneur Adam, le Vicaire Général, vient nous voir ainsi que les 500 religieuses réfugiées à Saint-Vigor, il précède de peu Monseigneur Picaud (évêque du diocèse de Bayeux et Lisieux) et "nos" chanoines hébergés à l'Evêché transformé en refuge.

Mais il va nous falloir quitter ce havre de paix, pour retourner à Ste-Ursule et éviter que les bâtiments vides ne soient réquisitionnés. Le 14 nous embarquons dans un grand camion à bestiaux avec nos sœurs de la Visitation. Après un arrêt à la Visitation, pèlerinage sur la tombe de la sœur de Ste-Thérèse, nous arrivons "at home". Certes le canon gronde encore au loin, mais nous sommes chez nous, si bien chez nous.

Après quelques incidents, les gros risques semblent passés. Bientôt nos sœurs réfugiées en Mayenne reviennent. La joie est complète. Une sœur la traduit savoureusement: "Faut donc se quitter pour tant s'aimer".

 

Remerciements:

- A Gérard Pigache

- Aux membres du forum Cadomus

 

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